Le drôle de monde feutré de l’ASMR

Le drôle de monde feutré de l’ASMR

Vidéo Société

Taper « ASMR » dans YouTube, c’est la promesse d’une plongée dans un monde sonore alors insoupçonné : bienvenue chez ceux qui arrivent à jouir avec leur cerveau.

 

Dans un futur plus ou moins lointain, lorsque des historiens aux membres plus évolués et à la boite cranienne considérablement plus grosse que la nôtre s’attaqueront à YouTube, il est fort probable qu’ils en tombent de leur chaise – quelle que soit la conception d’une chaise en 2217. Dans les tréfonds – et même en surface – de la plateforme d’hébergement de vidéos, on trouve de tout : des tutoriels pour enfoncer un clou, des compilations délicieusement sadiques de chutes d’enfants et des morceaux affreusement mauvais aux milliards de vue. Une drôle de boite à souvenirs de notre civilisation moderne et une mine d’or pour les anthropologues du futur.

Mais plus étrange encore qu’un chérubin qui mord le doigt de son frangin, ils tomberont plus que probablement sur des vidéos « ASMR ». Dans les faits, ces capsules présentent de simples quidams qui chuchotent, susurrent et murmurent le récit de leur journée ou des textes en latin et gratouillent, titillent, caressent tout ce qui leur passe sous la main dans une ambiance capitonnée, étrangement intime. Ici, c’est un cadeau qu’on déballe soigneusement, là, un massage du crâne que l’on prodigue à un micro et ici encore, un faux examen ophtalmologique à peine soufflé. Elles sont des centaines à peupler YouTube et les threads concernés, et sont devenues depuis les années 2010 plus qu’un phénomène : une véritable sous-culture.

La quête des « sensationnalistes »

A.S.M.R., c’est pour « Autonomous Sensory Meridian Response », soit une « réponse autonome des méridiens sensoriels ». Bien avant que le terme nébuleux n’apparaisse, un groupe Yahoo!, la « Société des sensationalistes », lui y était consacré. La communauté des ASMR s’interrogeait alors sur ces drôles de sensations qui lui parcourait l’échine au cours de diverses expériences personnelles. « Tout ce que nous avons maintenant, ce sont des questions, et nous avons besoin de réponses. Nous avons besoin d’aide, non pas que nous voulions nous guérir cette sensation, mais plutôt pour apprendre ce qui la cause », expliquaient alors les « sensationnalistes ».

« Ça vous arrive aussi ? », s’interrogaient-ils. « Ça », c’est un drôle de sentiment, que peu semblent arriver à décrire avec précision. Comme un « mal de crâne agréable », des picotements ou des frissons au niveau du crâne, en réponse à un stimulus visuel, auditif, oflactif ou cognitif : du sable qui s’écoule, un bruit de succion, une odeur bien particulière… Les « déclencheurs » sont différents pour chacun. D’ailleurs, dans ASMR, « autonome » décrit la nature individuelle de ces déclencheurs et « la capacité de certains à faciliter ou à créer complètement la sensation à volonté », explique à VICE Jenn Allen, qui a lancé un site dédié à l’ASMR.

Jenn Allen cite pourtant quelques-uns de ces déclencheurs : des paroles lentes et particulièrement accentuées, des vidéos éducatives ou des conférences, être témoin d’une réaction empathique à un évènement, une œuvre d’art que l’on apprécie, regarder une personne effectuer une tâche attentivement ou de manière répétitive, les coupes de cheveux, et tout ce qui aurait un rapport de près ou de loin avec un cuir chevelu sensible.

Un orgasme cérébral méconnu

De quoi s’agit-il exactement ou comment apparaissent les ASMR, la science semble très peu s’en préoccuper – à l’exception d’une seule et unique étude de l’Université de Swansea, en Grande-Bretagne. « À ce jour, nous ne disposons d’aucune exploration scientifique rigoureuse de l’ASMR, ni des conditions qui déclenchent l’état ASMR ou y mettent fin », assurent eux-mêmes les chercheurs Emma L. Barratt et Nick J. Davis, relativement perdus. Mais qu’on ne se soit jamais penché dessus, voire même qu’on n’ait jamais réussi à prouver ce sentiment électrisant, ne signifie pas pour autant qu’il n’existe pas.

« En y revenant en tant que neurologiste », explique Steven Novella, sur son blog Neurologica, « Il pourrait s’agir de petits AVC. Les AVC peuvent être déclenchés par des stimuli audio » et « être parfois plaisants », assure le docteur. « Je crois que ça a un rapport avec l’enfance », raconte une certaine Maria à VICE, une jeune femme qui a découvert l’ASMR relativement jeune, via les chuchotements et les grattements sur des surfaces granuleuses. Elle la décrit comme « des bulles dans la tête » et la compare à un massage crânien particulièrement agréable, mais de l’intérieur. Comme « quand votre mère vous traitait délicatement, ou votre médecin, ou quand votre professeur vous parlait gentiment ».

#chuchotementsensuel

Aujourd’hui, à en croire le nombre de vues absolument dément sur chaque vidéo ASMR, beaucoup d’internautes doivent, d’une manière ou d’une autre, en ressentir les effets. « Avant que la communauté en ligne n’apparaisse, j’ai entendu beaucoup de personnes (…) dire qu’elles pensaient être les seules à la vivre », se souvient Emma Barrat pour le Guardian. Selon son étude, la plupart ne regardent néanmoins des vidéos ASMR que dans un but de relaxation, pour lutter contre l’insomnie ou le stress. Pour certains, les capsules en ligne sont une manière d’entrer en méditation, une médecine homéopathique toute particulière. « C’est gratuit, vous n’avez pas besoin d’aller voir le médecin, il y a tellement de bénéfices », assure une autre jeune femme à VICE, convaincue des bienfaits de l’ASMR.

L’expérience est en tout cas désormais à la portée de tous via YouTube. Les vlogueurs, certains parfois particulièrement célèbres, utilisent différentes techniques : certaines vocales, principalement en murmurant tout et rien ou en offrant quelques bruits de bouches à un micro stéréo, d’autres en grattant, massant ou tapotant différentes surfaces.

Seuls 5% des internautes voyeurs le font à la recherche d’une stimulation sexuelle. Si certaines attitudes et sons sont univoques, d’autres vidéos laissent pourtant le curieux sentiment d’avoir touché du bout du clic un drôle de monde aux vices peu communs. Mais dans la quête de l’ASMR, comme dans celle d’un plaisir bien plus terrestre, les déclencheurs sont parfois étranges et mystérieux.

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