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Corée du Sud : Après le drame d’Itaewon, le gouvernement au cœur de la polémique

seoul itaewon

Cette photo prise le 30 octobre 2022 montre des secouristes recouvrant de draps les corps des personnes décédées lors d'une bousculade à l'occasion d'Halloween dans le quartier d'Itaewon à Séoul. | © Albert RETIEF / AFP

Société

Le gouvernement sud-coréen, de plus en plus critiqué suite à la tragédie d’Itaewon, ferait tout, selon ses opposants, pour ne pas prendre ses responsabilités en manipulant l’opinion.

D’après un article Paris Match France de Clémentine Rebillat

Samedi 29 octobre, au moins 156 personnes ont perdu la vie dans une bousculade mortelle en Corée du Sud. Les fêtards, venus célébrer Halloween, se sont retrouvés bloqués dans une petite ruelle du quartier animé et populaire d’Itaewon, provoquant de nombreuses asphyxies fatales. Depuis la tragédie, la population est en quête de réponses. Rapidement après le drame, il a été révélé que seuls 137 policiers se trouvaient sur place pour réguler une foule de 100 000 personnes, alors que 6500 autres agents avaient été mobilisés dans une zone différente de la ville où se déroulait une manifestation de seulement 25 000 participants.

La police a reconnu mardi n’avoir pas pris assez au sérieux la situation, disant ne pas s’attendre à voir autant de monde sur place et n’avoir pas su lire les signaux d’alertes envoyés par des témoins. Admettant ses erreurs, le chef de la police nationale, Yoon Hee-keun a cependant indiqué que l’an passé, seuls 85 agents avaient été déployés au même endroit et que tout s’était bien passé. Les célébrations de 2021 avaient toutefois eu lieu dans un contexte différent en raison du covid-19, limitant le nombre de personnes dans les lieux festifs.

« Il était évident que quelque chose comme ça allait se passer »

Mais en plus de la police, c’est également le gouvernement qui est sous le feu des critiques. Mardi, Lee Sang-min, le ministre de l’Intérieur et de la Sécurité a présenté ses excuses officielles lors d’une session face au Parlement. Des excuses survenues après que les médias ont révélé les propos tenus par ce dernier, dans lesquels il a affirmé que la bousculade mortelle n’était pas liée au manque de policiers. «Ce qui s’est produit à Itaewon est sans aucun doute un désastre commis par la main de l’homme, causé par l’incompétence de l’administration», a réagi mardi Lee Jae-myung, ancien candidat du Parti démocrate battu en avril dernier par son adversaire conservateur Yoon Suk Yeol.

Un porte-parole du parti a ajouté dans un communiqué repris par le Korea Herald que le «désastre était prévu et prévisible». «Il était évident que quelque chose comme ça allait se passer alors que 100 000 personnes étaient là. Pendant que les victimes hurlaient à l’aide, il n’y avait aucun secours à Itaewon pour les protéger. Où était la police ? Que faisaient les autorités publiques ?» Le Parti Démocrate réclame aujourd’hui les excuses officielles du présent Yoon Suk Yeol. Il accuse également le gouvernement de tenter de manipuler l’opinion en blâmant les victimes, cherchant un bouc émissaire (la rumeur d’une ou plusieurs personnes ayant provoqué la bousculade est actuellement étudiée par la police) ou encore en changeant la terminologie du drame.

D’après un article publié par MBC News, le gouvernement aurait en effet, au lendemain de la catastrophe, demandé aux autorités de qualifier le drame «d’accident d’Itaewon» et non de tragédie, et de remplacer le mot «victime» par «mort». L’article s’appuie sur un document non divulgué envoyé par le ministère de l’Administration publique. Lee Seok-hyun, du Parti démocrate et membre du Conseil de sécurité de l’Assemblée nationale, a réagi en affirmant que «qualifier le désastre d’Itaewon en accident ne réduit par l’ampleur d’une catastrophe majeure survenue sous l’administration Yoon Suk Yeol». «Ne pas vouloir définir les victimes en tant que victimes, cela revient à dire qu’il n’y a pas de responsable, et que donc l’Etat n’est en rien impliqué», a-t-il ajouté.

Le souvenir du drame du Sewol

Devenue un véritable débat politique, la responsabilité du gouvernement, ainsi que celle du maire de Séoul, dans le drame a été comparée par le Basic Income Party à la tragédie du ferry Sewol, où 304 personnes, en majorité des lycéens, ont perdu la vie en 2014. «Je ne vois personne être désolé, seulement des gens qui essayent d’éviter tout responsabilité, comme ce fut le cas à l’époque pour le capitaine du ferry et son équipe, qui ont laissé le navire couler». Le représentant Jang Kyung-tae, membre du conseil suprême du Parti démocrate, a déclaré lundi : «Cela ne fait que huit ans depuis l’accident du ferry Sewol, qui a mis à nu l’échec systémique de la sécurité. Nous devons découvrir pourquoi et comment cet accident massif s’est produit cette année, alors qu’il n’y a pas eu d’accident de ce type en 2017, avec une foule encore plus nombreuse». La tragédie du Sewol avait particulièrement traumatisé la Corée du Sud, poussant la Première ministre à la démission. La présidente Park Geun-hye, ensuite tombée en disgrâce, avait été critiquée pour son manque de réaction.

Afin de ne pas connaitre le même sort, le président Yoon Suk Yeol a annoncé dès dimanche un deuil national d’une semaine et s’est montré à plusieurs reprises sur les lieux de la tragédie. Mais sa réponse n’est pas suffisante selon ses opposants, dont certains réclament la démission de son gouvernement. Mardi, le Washington Post titrait d’ailleurs : «La tragédie d’Halloween est un test pour le politicien le moins aimé du monde» (le titre a ensuite été changé par «un politicien très impopulaire»). Le média américain se base sur un sondage le plaçant juste derrière l’ancienne Première ministre britannique Liz Truss parmi les dirigeants les plus impopulaires.

Parmi les éléments reprochés au président sud-coréen se trouve notamment le manque d’effectif de la police de la juridiction de Yongsan, où se trouve Itaewon, qui serait lié au fait qu’il aurait refusé de s’installer à la Maison Bleue, résidence officielle et historique de la présidence. Alors qu’il continue à vivre chez lui et à faire la navette tous les jours entre son domicile et son nouveau bureau officiel, les effectifs de police chargés de sa sécurité auraient augmenté d’environ 75 % par rapport à l’ancienne présidence. De jour comme de nuit, plusieurs équipes sont déployées autour de ces deux lieux à protéger. D’après un article d’Hankyoreh daté de la fin du mois d’août, au moins 700 policiers seraient mobilisés chaque jour pour le président, réduisant le nombre d’agents pour surveiller le reste de la ville. Mais ces critiques ont été dénoncées par le parti Pouvoir au peuple, auquel appartient le président. «Ce n’est pas le moment de jouer le jeu des blâmes», a commenté le parti accusant le Parti démocrate de «politiser la tragédie alors que le pays a besoin de guérir».

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