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Collections coloniales de restes humains : la société civile réclame d’être associée au débat sur leur rapatriement

Collections coloniales de restes humains

Des activistes de l'asbl Change lors d'une manifestation devant les tombes des Congolais exposés dans un "zoo humain" organisé en marge de l'Exposition universelle de 1897 à Bruxelles. | © Change asbl.

Société

Que va faire la Belgique des restes humains, principalement des crânes, qu’elle conserve dans des « collections » muséales constituées durant l’époque coloniale ? Des experts discutent de l’éventualité de leur rapatriement depuis plus de trois ans. La diaspora congolaise souhaiterait être pleinement associée à ce débat éthique.

En mars 2018, Paris Match Belgique décrivait le parcours meurtrier du militaire belge Emile Storms qui, lors de la conquête coloniale du Congo à la fin du 19ème siècle, collectionnait les têtes des chefs insoumis qui lui résistaient. Il ramena trois crânes en Belgique dont celui du chef Lusinga. En 1886, ces restes humains furent commentés devant la Société d’Anthropologie de Bruxelles (SAB) où l’on pérorait sur la prétendue infériorité de certaines « races ». Ensuite ces 3 crânes ont séjourné au Musée du Congo, l’ancienne appellation du Musée Royal de l’Afrique Centrale (MRAC) où ils firent partie de la collection d’anthropologie anatomique. Notre enquête a établi que cette « collection » d’un genre douteux, constituée en partie par des « récoltes » de militaires belges au service de l’Etat indépendant du Congo, comptait plusieurs centaines de crânes et de squelettes provenant d’Afrique centrale. Durant l’été 1964, cette « collection » de Tervuren fut transférée au Musée de sciences naturelles de Bruxelles où elle se trouve toujours.

Cette investigation nous a conduit aussi à mettre au jour une autre « collection » de crânes rassemblés dans des conditions douteuses aux premiers temps de la colonie, lesquels sont conservés dans un laboratoire de l’Université Libre de Bruxelles (ULB). Ces révélations-là débouchèrent sur un questionnement de la plus grande institution académique de la capitale qui, en octobre 2020, passa un accord portant sur la « cession des droits de conservation » de ces restes humains avec l’Université de Lubumbashi.

Le crâne du chef Lusinga, conservé parmi des centaines d’autres dans une « collection » du Musée des sciences naturelles à Bruxelles. © Ronald Dersin

Par contre, le débat relatif à toutes les autres dépouilles conservées dans différentes institutions muséales est resté sans réponse véritable du gouvernement fédéral belge. En novembre 2019, après quelques déclarations d’intentions sans suites concrètes, les décideurs politiques ont en effet transmis la « patate chaude » à un groupe d’experts chargé d’« évaluer l’importance des collections de restes humains » et d’aborder les questions juridiques et éthiques qu’elles impliquent. Dénommé « Human Remains Origin(s) Multidisciplinary Evaluation (HOME) », ce panel est constitué de 7 partenaires dont plusieurs sont juges et parties dans ce dossier. A savoir quatre institutions scientifiques fédérales : l’Institut royal des Sciences naturelles de Belgique (IRSNB) qui est le coordinateur du projet, les Musées royaux d’Art et d’Histoire (RMAH), le Musée royal de l’Afrique centrale (MRAC), le Nationaal Instituut voor Criminalistiek en Criminologie (NICC). Et 3 universités : l’Université Saint-Louis-Bruxelles, (USL-B), l’Université Libre de Bruxelles (ULB) et l’Université de Montréal (UdeM).

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Dans une note d’intention rédigée au début de leur travaux, ces experts scientifiques envisageaient tous les scenarios en des termes très prudents : « le rapatriement des restes humains est une question complexe qui suscite de multiples points de vue contradictoires : non restitution, restitution physique ou virtuelle, incorporation dans des collections de musées/universités à l’étranger, réinhumation, etc. Des arguments scientifiques sont parfois utilisés en faveur de la non-restitution, arguant que le rapatriement peut entraîner la perte de données pour la recherche et les connaissances futures. Même si les restes humains ne sont pas ré-enterrés, ils peuvent disparaître en raison d’une mauvaise conservation ou peuvent même être vendus. Cependant, le rapatriement peut également être très précieux sur le plan culturel et émotionnel. »

A l’approche de la fin de ses travaux – dont les conclusions ont été plusieurs fois reportées mais qui devraient être remises au gouvernement fédéral en décembre prochain-, le groupe « Home » est-il en mesure de proposer un avis tranché ? Différentes sources laissent entendre que la voie d’un futur rapatriement des dépouilles sera bel et bien recommandée lors de la communication du rapport aux Secrétaire d’Etat à la Politique scientifique annoncé pour le mois de décembre. Mais il est bien difficile d’en dire plus à ce stade. Nous avons bien contacté l’un des experts, mais après consultation de ses pairs, il nous a été dit que « toute communication est prématurée ». Ce manque de transparence regretté par différentes associations de la diaspora congolaise en Belgique témoigne, selon diverses sources de divergences qui persisteraient au sein de groupe d’experts. Par exemple, sur la question de savoir s’il s’agirait de rapatrier tous les restes humains « collectés » pendant la période coloniale ou seulement ceux qui appartiennent à des personnes clairement identifiées, tel par exemple le crâne du chef Lusinga.

Sentiment d’instrumentalisation

La question de l’inclusion de la société civile à ces discussions d’experts est aussi un élément du débat. Certes, le projet « Home » a prévu d’emblée la participation d’acteurs culturels. C’est ainsi que des cinéastes du « Collectif Faire-Part » et du « Centre d’art Waza » de Lubumbashi ont été invités à procéder à multiples entretiens afin de prendre le pouls de la société civile congolaise. Il en ressort que cette question des restes humains demeure assez méconnue au Congo, qu’elle provoque un sentiment de stupeur assez compréhensible et que le souhait d’un rapatriement domine. Mais, dans le même temps, les décideurs politiques congolais n’ont, à ce jour, guère pris position dans ce débat éthique.

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A l’inverse, de nombreuses associations de la diaspora congolaise en Belgique (Bakushinta, Beljïk MoJaïk, Change asbl, Intal Congo) expriment un vif souhait d’être pleinement associées à ces discussions. Lors d’une conférence de presse, le mardi 8 novembre, elles ont exprimé leur sentiment d’avoir été quelque peu instrumentalisé par le Musée Royal de l’Afrique centrale. Ces derniers mois, en effet, ces acteurs de la société civile ont été conviés à quelques réunions portant sur l’avancée du projet « Home » où ils reçurent quelques informations parcellaires, sans avoir pour autant réellement voix au chapitre. De plus, alors que les travaux du groupe d’experts touchent à leur fin, ils reçurent une invitation à formuler leur point de vue dans un document qui devrait être joint au rapport final. Ces associations dénoncent une manœuvre qui vise à construire une apparence de co-construction sans qu’il n’y ait eu de véritable inclusion de la société civile.

Lors de leur conférence de presse, ces associations ont manifesté leur regret quant au caractère trop peu participatif du projet « Home », tout en demandant au Secrétaire d’Etat à la politique scientifique de rebattre les cartes. Elles estiment en effet qu’il est crucial de « prolonger le projet Home et de lui allouer les moyens humains et financiers pour que dans un délai d’un an, toutes les victimes soient connues et leur dépouille rapatriées » et de « de diffuser publiquement l’évolution du projet durant sa poursuite, tant en Belgique qu’en RDC, au Rwanda et au Burundi » afin que le débat se poursuive en toute transparence.

Cette conférence de presse fut précédée d’une visite commentée des tombes de 7 congolais enterrés à proximité de l’Africa Muséum. Celles de Mamans Sambo et Mpemba, de Papas Ekia, Kitukwa, Midange et Nzau, et de bébé Juste Bonaventure Langa qui perdirent la vie d’avoir été exposés tels des animaux dans le « zoo humain » qui fut présenté à un public belge en quête d’exotisme en marge de l’Exposition universelle de 1897. D’autres dépouilles dont les associations représentatives de la diaspora congolaise souhaitent le rapatriement en terre natale.

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