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Ce que les Belges doivent aux « poilus » de la Grande Guerre

Antoon Vrints : « Ils avaient conscience de faire partie d’une minorité qui s’était sacrifiée pour le bien commun. » | © MRA

Société

 

La Belgique commémore pour la centième fois le 11 novembre. On rappelle volontiers l’héroïsme de ces « poilus » belges durant la guerre 1914-1918 : 40 000 d’entre eux y trouvèrent la mort. Mais comme l’explique l’historien Antoon Vrints, on a oublié la suite de leur histoire, celle des 320 000 hommes qui revinrent à la vie civile. Majoritairement jeunes, plein de vitalité, ils rêvaient d’une société plus équitable et contribuèrent à rendre la Belgique un peu plus démocratique.

Paris Match. Quel était le profil sociologique de ces soldats belges qui, le 11 novembre 1918, en finissaient avec une guerre d’une violence inédite ?

Antoon Vrints est professeur d’histoire sociale à l’Université de Gand. © Doc

Antoon Vrints. Ces hommes qui ont combattu pendant plus de cinquante mois étaient essentiellement issus des classes populaires. L’armée belge de 1914 était majoritairement constituée d’ouvriers et d’agriculteurs, dont le plus grand nombre provenait de Flandre. C’était la conséquence du service militaire par tirage au sort. D’usage jusqu’en 1909, ce système permettait aux personnes aisées de payer pour se faire remplacer, ce qui impliquait une surreprésentation des miliciens issus des strates sociales les moins favorisées de la population. Aussi, quand le pays a été attaqué en 1914, ce sont ceux qui avaient fait leur service militaire, donc majoritairement ces hommes pauvres et peu instruits, qui furent les premiers à être appelés.

Et ce sont les mêmes qui formeront le gros de troupes jusqu’à la libération ?

Oui, parce que, très vite, la Belgique fut presque intégralement envahie. Cela limita forcément ses capacités de mobilisation. Ne subsista alors qu’un petit bout de territoire, le front de l’Yser, où l’armée belge résista pendant quatre ans avant de participer à l’offensive finale de 1918 qui permit de libérer le pays. Dans ces troupes dirigées par des officiers issus de la bourgeoisie et de la noblesse, il y avait aussi des volontaires venant de milieux divers. En 1915, elles comptèrent en plus quelques renforts constitués d’appelés du Westhoek non occupé et de réfugiés. Mais il n’en demeura pas moins que les bataillons furent très majoritairement constitués de ces pauvres convoqués au début de la guerre. En définitive, vu l’occupation de presque tout le pays, 80 % des hommes belges en âge de combattre ne furent jamais mobilisés. Une situation très différente de l’Allemagne ou de la France, où presque tous les hommes valides furent conscrits.

D’où l’apparition d’un sentiment de singularité chez ces combattants belges ?

Certainement. Ils avaient conscience de faire partie d’une minorité qui s’était sacrifiée pour le bien commun. Ils en avaient conçu une lecture morale de leur vécu : leur engagement extraordinaire faisait d’eux les créanciers de la Belgique. Ils voulaient une reconnaissance morale et matérielle. Ces revendications étaient d’autant plus fortes qu’il s’agissait principalement d’hommes jeunes, entre 20 et 30 ans. Ils avaient perdu là les plus belles années de leur existence. Beaucoup d’entre eux revenaient à la vie civile avec des invalidités, des séquelles physiques mais aussi psychologiques. Ils avaient donc la conviction très forte que leur dévouement devait être respecté. Et plus encore, qu’ils avaient acquis un droit à la parole dont ils ne disposaient pas dans la Belgique d’avant-guerre.

« Ils avaient la perception, non dénuée de fondement, qu’il n’y avait pas vraiment eu une égalité des sacrifices et des souffrances »

En d’autres termes, cette expérience de guerre leur a donné une conscience politique ?

Une conscience d’eux-mêmes, oui. C’est pourquoi, très rapidement après leur retour du front, ces anciens combattants se sont regroupés dans diverses associations pour revendiquer des droits. Indépendamment des partis et de syndicats, ils ont ainsi formé un nouveau mouvement social extrêmement dynamique, qui organisa d’innombrables manifestations durant toute l’entre-deux-guerres. Ils pesèrent beaucoup sur les décideurs politiques de l’époque. L’ex-premier ministre Charles de Broqueville tenta de résumer cette nouvelle donne de l’immédiate après-guerre en une phrase : « L’égalité des devoirs, des sacrifices et des souffrances a rendu plus vivace le sentiment de l’égalité des droits. » Mais le ressenti de ces soldats était plus nuancé : ils avaient la perception, non dénuée de fondement, qu’il n’y avait pas vraiment eu une « égalité des sacrifices et des souffrances », que c’était les « petits » qui avaient fait l’essentiel de l’effort de guerre, que c’était aussi les civils les plus pauvres qui avaient le plus souffert de la faim pendant l’occupation, alors que les élites avaient pu passer un exil confortable dans des hôtels à l’étranger, que des industriels avaient poursuivis leurs affaires avec les Allemands, que des profiteurs de guerre et des collaborateurs économiques s’étaient enrichis. Ils revenaient dans la vie civile avec une énorme soif de justice et des revendications politiques qui ne se limitaient d’ailleurs pas à leurs intérêts propres. Conscients de leur poids moral, ils continuèrent donc à se « battre » après la guerre en multipliant les manifestations. Ils aspiraient à un nouveau contrat social, à une société plus équitable. Ils voulaient la fin des privilèges tant sur le plan politique que social et linguistique.

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Après avoir passé la guerre aux côtés de ses soldats, le roi Albert Ier n’a-t-il pas mis pas son propre poids moral dans la balance pour que ces aspirations soient entendues par les décideurs politiques ?

Ce mérite lui revient. Albert Ier était doué d’une grande intelligence politique. Déjà avant 1914, il avait compris que des réformes politiques et sociales étaient indispensables. Il était favorable au suffrage universel pur et simple car il estimait important que les opinions sociales-démocrates puissent être mieux représentées dans l’hémicycle. Il souhaitait que le parlement soit plus représentatif de l’ensemble de la société. Son expérience sur le front et sa proximité avec les troupes a renforcé cette conviction. Le 22 novembre 1918, non sans avoir préalablement conversé avec quelques personnalités politiques et autres au château de Loppem, il s’exprima en ce sens devant les chambres réunies dans le palais de la Nation, prononçant un discours mémorable qui annonçait une démocratisation plus large de la Belgique.

3 juin 1916. Secteur de Nieuport. Dans les tranchées, à 40 mètres des lignes allemandes, le roi Albert avec ses troupes. Antoon Vrints : « Sur le front, les soldats, tant francophones que néerlandophones, avaient apprécié l’humanité du Roi. Ils lui étaient reconnaissants d’avoir veillé à économiser le sang de ses troupes. »  © Photo news

Une allocution qui commençait par ces mots choisis : « Messieurs, je vous apporte le salut de l’armée ! Nous arrivons de l’Yser, mes soldats et moi, à travers nos villes et nos campagnes libérées. »

Ces mots étaient importants sur le plan symbolique : la mise en valeur des soldats qui s’étaient sacrifiés pour la patrie était omniprésente dans les propos du Roi. Il a ainsi contribué à renforcer la figure morale de ces combattants qui, de toute manière, étaient déjà perçus comme des héros par la population. Surtout, il prit appui sur les souffrances endurées par ses troupes pour déminer la question sociale en ces temps de fortes tensions. Plusieurs révolutions étaient en cours sur le continent européen et il s’agissait de freiner une radicalisation à gauche. Dès lors, le Roi évoqua des réformes considérables. À commencer par la disparition du suffrage universel tempéré par le vote plural (NDLR : initié en 1893, ce mode de scrutin permettait à certains électeurs des couches les plus riches de la population de disposer de deux ou de trois voix) pour le remplacer par le suffrage universel masculin pur et simple. Le Souverain annonçait encore la reconnaissance du droit de grève et laissait espérer des avancées en termes d’égalité linguistique entre francophones et néerlandophones. En quelque sorte, avant même la révision de la Constitution, il redessinait la carte sociopolitique du pays. Il annonçait l’avènement d’une Belgique plus démocratique, et cela incluait un accroissement du rôle des syndicats et une plus grande concertation sociale afin de limiter la toute-puissance du patronat et des élites.

« L’égalité des langues faisait partie du nouveau contrat social qu’ils appelaient de leurs vœux »

Bien qu’évoquée à ce moment-là, la question communautaire fut rapidement mise au frigo ?

En effet, ce fut là une occasion manquée par le Roi alors qu’au sortir de cette guerre, il y avait un momentum, une opportunité de pacifier la question communautaire. Durant l’occupation, les Allemands avaient mené une « Flamenpolitik », impliquant notamment une scission administrative du pays et la néerlandisation de l’Université de Gand, laquelle était une revendication de longue date du mouvement flamand. Une fracture communautaire avait ainsi été ouverte et, en se laissant instrumentaliser par l’occupant, des activistes flamands s’y étaient engouffrés. Mais il n’y avait là rien d’irrémédiable, car l’immense majorité de la population du nord du pays n’avait pas suivi ce mouvement. Toutefois, sa condamnation de l’activisme flamingant n’excluait pas des aspirations importantes en termes d’égalité linguistique. Désormais, les privilèges de la bourgeoisie francophone en Flandre étaient devenus insupportables. Ces nuances ont été mal été comprises par le Roi et les élites de l’époque.

Avec quelles conséquences ?

Il en a découlé une lenteur, voire un immobilisme en termes de réformes linguistiques. Par exemple, l’Université de Gand ne sera néerlandisée qu’en 1930, alors que les Flamands avaient pu croire la chose acquise dès 1918. Cela a créé une opportunité pour le développement d’un nationalisme antibelge qui était inexistant avant la guerre. On peut regretter qu’Albert Ier n’ait pas mis tout son poids moral et son ingéniosité politique au service de la pacification communautaire. C’était l’homme idéal pour impulser une évolution rapide de cette question qui perturbe encore la vie politique actuelle de la Belgique.

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Pourquoi ?

Sur le front, les soldats, tant francophones que néerlandophones, avaient apprécié l’humanité du Roi. Ils lui étaient reconnaissants d’avoir veillé à économiser le sang de ses troupes en refusant les grandes offensives meurtrières à la Foch. Albert Ier était donc très populaire parmi ces hommes qui avaient solidairement défendu le drapeau belge et étaient eux-mêmes acquis à l’idée d’une égalité linguistique. Après la guerre, la plupart des associations d’anciens combattants le confirmeront en prenant soin de toujours communiquer autant en néerlandais qu’en français. L’égalité des langues faisait partie du nouveau contrat social qu’ils appelaient de leurs vœux. Même ceux qui devinrent ensuite des nationalistes flamands conservèrent des sentiments positifs, une forme de fidélité envers le Souverain. Ce dernier avait donc des atouts maîtres dans son jeu, mais il n’en fit pas usage. C’est, en tout cas, mon analyse d’historien. Cependant des confrères estiment que dans notre système de monarchie constitutionnelle, le Roi n’avait pas le pouvoir de faire bouger toutes les lignes avec son seul poids moral, fût-il énorme après la Première guerre. Le débat reste ouvert.

« Ils refusaient de servir de faire-valoir muets qui se contenteraient de figurer docilement dans des cérémonies officielles »

À leur retour, les anciens combattants furent donc loués par le Roi. Aussi furent-ils accueillis en héros par la population. On leur promettait le droit de vote et des avancées sociales. Se sont-ils contentés de cela ?

Non, parce qu’ils voulaient jouer un rôle sociétal. Ils souhaitaient exercer un droit à la parole qui ne se limiterait pas à déposer un bulletin dans les urnes tous les quatre ans. Autrement dit, ils refusaient de servir de faire-valoir muets qui se contenteraient de figurer docilement dans des cérémonies officielles. Il y avait cette idée de créance à l’endroit de la société belge, mais aussi un important besoin de justice. Celui-ci s’exprima d’abord un peu brutalement dans les premières semaines suivant la libération. Souvent encouragés par la population, certains anciens combattants participèrent à des règlements de comptes. Ils visaient des femmes qui avaient entretenu des relations intimes avec des Allemands, ainsi que des petits collaborateurs économiques qui s’étaient enrichis en commerçant avec l’occupant pendant que les soldats risquaient leur vie dans les tranchées. Cette phase ne dura pas longtemps. Se structurant en associations, les anciens combattants jouèrent ensuite le jeu de la démocratie, préférant exprimer leurs revendications de justice par le biais de manifestations de rue. Ils réclamaient des sanctions judiciaires fortes à l’égard des grands profiteurs de guerre du monde des affaires et de l’industrie. Leurs calicots portaient des messages tels que « À nous l’argent des profiteurs de guerre ! »

Mais ils furent bien déçus par les juges…

Ils considérèrent en effet que la magistrature était laxiste à l’égard des grands profiteurs de guerre. Ils lui reprochèrent d’avoir surtout ciblé du « menu fretin ». Ce constat renforça leur sentiment qu’il y avait bien un fossé entre les « petits » et certaines élites, qui demeuraient au-dessus des lois. Fin 1918, la décision du gouvernement Delacroix de convertir en francs belges les marks allemands en circulation sur le territoire amplifia ce ressentiment. L’opération de change fut en effet très avantageuse pour ceux qui avaient commercé avec les Allemands pendant la guerre. Les anciens combattants prirent cela comme une gifle : ils revenaient dans un pays en ruine, leur vie active avait été interrompue, il y avait une pénurie de logements, la vie était devenue cinq fois plus chère qu’en 1914 et il était incompréhensible que l’État se montre prioritairement généreux à l’endroit d’une catégorie de la population qui avait accumulé des richesses pendant qu’eux étaient sous le feu de l’ennemi. De même, ils furent choqués par la loi de mai 1919 sur la réparation des dommages de guerre, qui avait été pensée pour préserver les intérêts des grands industriels, ouvrant le droit à l’octroi, par les tribunaux, de sommes colossales pour réparer leurs usines.

En juillet 1920, la tension connut un pic lorsque des anciens combattants envahirent le palais de la Nation, donnant au passage quelques coups de poings à des parlementaires.  © AVB

Tandis que la situation matérielle des anciens combattants était particulièrement précaire ?

Beaucoup d’entre eux étaient en effet en difficulté sur le plan matériel. Sur ce terrain-là, ils durent aussi sortir dans la rue pour se faire entendre. Pour obtenir, par exemple, une priorité à l’embauche dans le secteur public. Ou encore pour que soit créée une dotation du combattant, c’est-à-dire une indemnité financière inconditionnelle pour tous ceux qui avaient été mobilisés. Alors que les décideurs politiques avaient plutôt comme idée de les renvoyer vers les « bureaux de bienfaisance », où les dossiers auraient été traités au cas par cas. Cela les avait vexés. Ils avaient le sentiment d’être stigmatisés, d’être traités comme des indigents. Ils refusaient qu’on leur donne une « aumône », ils voulaient des « droits ». Les relations avec le pouvoir politique de l’entre-deux-guerres sur ces questions matérielles furent tendues. Lors d’une réunion du gouvernement en mai 1920, le premier ministre Delacroix eu cette phrase : « Les combattants, après avoir sauvé le pays, veulent-ils le ruiner ? » Des mandataires politiques leur firent l’injure de les qualifier de « mercenaires ». En juillet 1920, la tension connut un pic lorsque des anciens combattants envahirent le palais de la Nation, donnant au passage quelques coups de poings à des parlementaires. Mais ce type de débordement ne s’est plus reproduit ensuite. En maintenant continuellement la pression, en multipliant les manifestations et les déclarations dans la presse, en usant de tout leur poids moral, ils obtinrent finalement leur « dotation du combattant » et d’autres droits matériels. Mais durant toute l’entre-deux-guerres, dans un contexte de crise économique majeure, ils durent peser sur les gouvernements successifs pour les conserver. Les sommes en jeu étaient très importantes : en 1931, les pensions de guerre représentaient 10 % du budget total de l’État, et 40 % du montant total des pensions.

« Si on cherchait un point de comparaison dans le monde actuel, on pourrait évoquer ces jeunes qui marchent pour le climat »

Vous mentionniez précédemment que leur « revendications politiques ne se limitaient pas à leurs intérêts propres » ?

Se sentant solidaires du « petit peuple », qui avait particulièrement souffert pendant l’occupation, ils furent en effet fort présents sur le terrain social. Durant les années 1920, ils manifestèrent beaucoup contre la vie chère alors que l’inflation galopait et qu’il y avait du chômage de masse. On les vit encercler des marchés pour imposer la vente à des prix abordables des denrées de première nécessité. Ils s’investirent aussi beaucoup sur la question des loyers, qui devenaient prohibitifs dans un contexte de crise du logement, et alors que certains propriétaires réclamaient des arriérés aux anciens combattants pour les années au cours desquelles ils avaient été présents sur le front… Ils forcèrent ainsi le gouvernement a décider d’un gel total des loyers, les maintenant bien en deçà de l’inflation réelle. C’était la première fois qu’un exécutif belge décidait d’une telle régulation. Dans ces combats sociaux, ils formulaient parfois des slogans qui flirtaient avec la désobéissance civile : « Nous ne payerons jamais les loyers de 1914 à 1918. » Il y eut aussi des déclarations fortes. En 1924, en marge de la contestation de la vie chère, un président de la Fédération nationale des combattants (FNC) déclarait à La Libre Belgique : « Guerre civile, dites-vous ? Nous ne le désirons pas, croyez-moi. Mais si les responsables gouvernementaux ou des partis ne prennent pas les mesures nécessaires, cette guerre civile ne nous effraie pas. » Néanmoins, cet homme fut vite démis de ses fonctions par ses camarades, car la volonté générale des anciens combattants n’était pas de contester le système démocratique, mais plutôt de le rendre plus réel en faisant pression sur le parlement et le gouvernement.

On a oublié à quel point ces soldats revenus du front ont pesé sur la vie politique de l’entre-deux-guerres, rendant notre démocratie plus réelle. Ils ont aussi été actifs sur le terrain social.

Par ailleurs, ils voulaient être des interlocuteurs dans les discussions relatives à la défense nationale ?

Les questions de guerre et paix étaient évidemment cruciales à leurs yeux. Ayant connu les horreurs des tranchées, la majorité d’entre eux étaient devenus pacifistes et antimilitaristes. Mais dans les années 1930, alors que la menace d’une nouvelle guerre grandissait, la plupart plaideront pour la mise en place d’une défense crédible vis-à-vis de l’Allemagne. Aussi, pendant la Seconde Guerre mondiale, nombre de ces anciens combattants figurèrent parmi les premiers résistants.

Avec votre confrère Martin Schoups, vous avez longuement étudié l’histoire de ces hommes. Aux termes de vos recherches, quelle image vous êtes-vous forgée d’eux ?

Celle de personnes jeunes, pleines de vitalité, qui ont contribué à la démocratisation du pays en forçant les élites politiques de leur époque à être plus perméables aux revendications de la rue. Celle aussi de militants doués d’une impressionnante capacité de mobilisation, doublée d’une grande intelligence politique. Ainsi, contrairement à une idée reçue, la majorité d’entre eux n’ont pas cédé aux sirènes du fascisme. Ces anciens combattants étaient certes remuants et très revendicatifs mais, hormis quelques groupuscules non représentatifs de l’ensemble de leur mouvement social, ils ne sont jamais sortis du champ démocratique.

On leur doit donc bien plus que d’avoir défendu le territoire pendant quatre ans ?

Certainement. On a oublié à quel point ces soldats revenus du front ont pesé sur la vie politique de l’entre-deux-guerres, rendant notre démocratie plus réelle. Ils ont aussi été actifs sur le terrain social. On est loin de l’image qu’on a parfois donnée d’eux, celles de personnes réactionnaires, devenues violentes et brutales à cause de leur expérience de guerre. Si on cherchait un point de comparaison dans le monde actuel, on pourrait évoquer ces jeunes qui marchent pour le climat. Eux aussi ont une capacité de mobilisation importante en dehors des clivages partisans. Eux aussi portent un message difficilement contestable sur le plan moral et politique. De manière étonnante, les combats d’après-guerre de ces anciens combattants belges ont été longtemps ignorés par les historiens de leur pays. L’ouvrage que nous avons écrit vise à combler ce vide

On ne commémore le 11 novembre que depuis 1922

© CC

 

La commémoration du 11 novembre a 100 ans. « Dans un premier temps, la date officielle de la commémoration de la Grande Guerre en Belgique était le 4 août, ce qui renvoyait au moment de l’invasion du pays par les Allemands en 1914. Les anciens combattants belges n’étaient pas d’accord. Ils l’ont fait savoir et ont obtenu du gouvernement qu’on célèbre plutôt l’armistice signée le 11 novembre à Compiègne, soit le moment de la victoire », explique Antoon Vrints.

 

 

Pour en savoir plus

Avec le docteur en histoire Martin Schoups, Antoon Vrints est le coauteur du livre : « Les survivants. Les anciens combattants belges dans l’entre-deux-guerres », Septentrion, Presses universitaires de Lille

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