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Bruxelles est-elle la ville de tous les dangers ?

« Le sentiment de sécurité ou d’insécurité ne se décrète pas, il se vit au travers des contacts sociaux mais également des réseaux sociaux, qui peuvent avoir un effet amplificateur » | © Johanna de Tessières

Société

Après l’attaque meurtrière dirigée contre le policier Thomas Monjoie à Schaerbeek, l’incompréhension, la tristesse et la colère sont les sentiments qui s’expriment majoritairement parmi la population et les forces de l’ordre. À l’heure où l’on cherche toujours à comprendre comment un tel drame a pu se produire, d’autres questions lancinantes resurgissent à propos de la criminalité à Bruxelles.

 

Un entretien avec Frédéric Loore

Les voix de citoyens, mais également de policiers, s’élèvent pour dénoncer le fait que dans certains quartiers de la capitale, la loi de la rue s’impose davantage que la rue de la Loi. Que faut-il en penser ? Paris Match a recueilli l’analyse de Sophie Lavaux, directrice générale de safe.brussels, l’organisme chargé de coordonner la politique régionale en matière de prévention et de sécurité.

Paris Match. Comment réagissez-vous à la mort de Thomas Monjoie, le jeune policier décédé en service à Schaerbeek ?
Sophie Lavaux. C’est une tragédie. Je pense bien sûr à sa famille ainsi qu’à celle de son collègue, également blessé lors de cette attaque. Plus largement aussi aux hommes et aux femmes des services de police et de secours qui sont au quotidien sur le terrain. Il est clair que ces métiers sont difficiles. On oublie parfois que des professionnels risquent leur vie pour assurer notre sécurité. Concernant les circonstances proprement dites, je laisse le parquet et la justice faire leur travail pour comprendre ce qui s’est passé. Du point de vue des politiques de prévention et de sécurité, il nous faudra bien évidemment analyser, avec le recul nécessaire, quelles actions et quelles mesures pourraient encore être prises afin d’éviter autant que possible que se reproduise un tel drame. Ceci étant dit, il faut malheureusement être conscient du fait qu’un acte isolé ne pourra jamais être totalement empêché. Le risque zéro n’existe pas et Bruxelles, comme d’autres métropoles, doit faire face à tous les types de criminalité.

Justement, en quoi safe.brussels contribue-t-il à lutter contre cette criminalité ?
Très concrètement, safe.brussels traite de toutes les composantes de la chaîne de sécurité. C’est-à-dire que nous identifions les risques et les différents phénomènes criminels au travers d’un plan global de sécurité et de prévention, mis en œuvre tous les quatre ans. Parmi les mesures préventives, nous finançons notamment des associations qui luttent contre les phénomènes identifiés. Safe.brussels est également compétent pour la mise en place de plans d’urgence destinés à répondre aux éventuelles crises qui peuvent toucher la capitale. Et lorsque ces crises surviennent, nous sommes habilités à les gérer. La dernière en date a découlé de l’arrivée massive de réfugiés de guerre ukrainiens. Enfin, nous évaluons les politiques publiques via notre Observatoire pour la prévention et la sécurité.

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Au-delà de l’agression mortelle commise contre ce policier, qu’en est-il de la situation sécuritaire générale à Bruxelles ? Que disent vos données à ce sujet et, en même temps, que ne disent-elles pas ?
Les dernières données dont nous disposons proviennent de l’Observatoire bruxellois, publiées dans son rapport 2020. Elles font état de 167 927 délits judiciaires enregistrés par les services de police. Des délits commis sur le territoire de la Région de Bruxelles-Capitale qui, je le souligne, abrite tout de même plus de 1,2 million de résidents, voit passer quotidiennement 375 000 navetteurs et accueille quelque quatre millions de touristes par an. À cela s’ajoute la tenue annuelle de plus de mille événements en tous genres, sommets européens et de l’Otan, manifestations, etc. Quoi qu’il en soit, ces statistiques officielles ne reflètent pas exactement la criminalité réelle puisqu’elles tiennent compte uniquement des infractions portées à la connaissance des forces de l’ordre, à la suite d’un dépôt de plainte ou grâce à la proactivité policière. Pour avoir une vue plus complète de la situation sécuritaire, il faudrait disposer de ce qu’on appelle les « chiffres noirs » et les « chiffres gris ». Les premiers recouvrent l’ensemble des faits non signalés par les victimes ; quant aux seconds, ils regroupent les faits signalés aux autorités, mais qui ne donnent cependant pas lieu à une plainte en raison d’un autre type de prise en charge, via un service d’aide aux victimes par exemple.

 

Samedi 12 novembre, hôpital UZ Brussel à Jette. Des policiers forment une impressionnante haie d’honneur pour saluer le courage de Jason, le collègue du malheureux Thomas Monjoie, qui sort de clinique. « On oublie parfois que ces professionnels risquent leur vie pour assurer notre sécurité », explique Sophie Lavaux. ©Bernard Demoulin

Quelle est la nature des délits et des crimes enregistrés ?
Comme d’autres métropoles internationales, Bruxelles est confrontée à une criminalité urbaine, allant des incivilités aux actes criminels en passant par toutes les problématiques liées aux assuétudes. Toujours selon le rapport de l’Observatoire, la Région bruxelloise est à l’origine de 17,3 % de tous les faits constatés en Belgique, tandis que sa population ne représente que 10,6 % des habitants du pays. Sans tenir compte des infractions routières, en 2020, ces faits ont été pour plus d’un tiers des atteintes aux biens (36 %).

Quels facteurs favorisent selon vous le développement de cette criminalité urbaine ? Y a-t-il une sociologie propre à Bruxelles qui puisse l’expliquer, au moins en partie ?
Il est clair que la Région bruxelloise a une sociologie spécifique qui n’est pas étrangère à cette criminalité. Tout d’abord, la densité de population y est très forte et inégalement répartie. Avec 7 500 habitants au km² sur un territoire qui compte 162 km², elle est vingt fois supérieure à la moyenne belge. Ensuite, même si globalement la capitale possède un PIB par habitant très élevé – tenant compte du fait que de nombreux non-résidents y contribuent par leur travail mais n’y vivent pas –, la situation économique n’en demeure pas moins difficile pour bon nombre de Bruxellois. En effet, plus d’un habitant sur trois est en situation de risque de pauvreté ou d’exclusion sociale.

Beaucoup de citoyens, y compris des policiers, disent se sentir en insécurité à Bruxelles. Votre analyse objective dans une certaine mesure leurs propos, mais pensez-vous que leur sentiment puisse être malgré tout amplifié, voire déformé par rapport à la réalité de terrain ?
Il y a d’une part les faits criminels vécus dans les rues et qu’on ne peut nier, mais également la façon dont les appréhendent les citoyens. Le sentiment de sécurité ou d’insécurité ne se décrète pas, il se vit et se perçoit au travers des contacts sociaux mais également des réseaux sociaux, qui peuvent de fait avoir un effet amplificateur. Le travail des acteurs de la chaîne de la sécurité est de faire en sorte que le ressenti de la population soit le plus conforme possible à la réalité de terrain. C’est dans cette optique que je travaille avec mes collaborateurs de safe.brussels et nos différents partenaires. Mais en tout état de cause, selon les résultats de notre dernière enquête régionale portant sur l’année 2020, je dois bien constater que le sentiment d’insécurité a sensiblement progressé : 22 % des résidents et 28 % des navetteurs expriment des inquiétudes sécuritaires, contre respectivement 12 % et 10 % en 2018. Il faut toutefois nuancer cette tendance dans la mesure où une partie des craintes relayées en 2020, surtout dans le chef des navetteurs, étaient liées à la crise sanitaire, ce qui ne pouvait fatalement pas être le cas en 2018.

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Le quartier de la rue d’Aerschot, là où les deux policiers ont été agressés. « Des quartiers de non-droit, il n’en existe pas en Région bruxelloise », affirme Sophie Lavaux. « Néanmoins, il y a des quartiers plus difficiles que d’autres parce qu’ils cumulent les problématiques : paupérisation, densité démographique, chômage, crise migratoire… » ©Photonews

Quels sont les motifs de cette inquiétude sécuritaire ?
Le sentiment d’insécurité dépend premièrement des profils de répondants à notre enquête. Des différences existent en fonction notamment du genre, de l’âge ou des quartiers. Toujours est-il qu’en 2020, tout comme en 2018 d’ailleurs, les sujets majeurs de préoccupation demeuraient principalement les incivilités, ainsi que les atteintes à l’environnement et à l’espace public. S’agissant des craintes en matière de sécurité, là encore, comme en 2018, les personnes interrogées mentionnaient le plus souvent les vols et les agressions. Avec toutefois des disparités selon que les réponses émanent de résidents bruxellois, de navetteurs ou de touristes. Pour les deux premières catégories, les agressions ont été abondamment citées : plus d’un navetteur sur quatre et 15 % des résidents. Tandis que les vols ont été ciblés par tous les publics, mais avec une proportion plus grande parmi les touristes : 18 %, contre 14 % pour les autres.

Existe-t-il à Bruxelles-Capitale des « zones de non-droit » ou, à tout le moins, des territoires où les habitants sont davantage soumis à la loi de la rue qu’à la rue de la Loi ?
Des quartiers de non-droit, il n’en existe pas en Région bruxelloise. Néanmoins, il y a des quartiers plus difficiles que d’autres parce qu’ils cumulent les problématiques : paupérisation, densité démographique, chômage, crise migratoire… La sécurité dans ces quartiers ne se résume pas à la présence ou l’absence de services de police. Pour l’améliorer, il convient de mener une politique globale qui englobe à la fois des mesures sécuritaires et de prévention. Dans le cadre de ses missions, safe.brussels soutient financièrement plus de 40 associations actives sur le terrain dans les secteurs repris au plan global de sécurité et de prévention. C’est le cas notamment de l’asbl Dune, qui propose un accueil de première ligne aux usagers de drogues. Ou encore l’association des infirmiers de rue, qui travaille au contact des sans-abri dans les rues de Bruxelles.

« Bruxelles-Capitale est relativement bien classée par rapport à nos voisins européens. En 2021, elle occupait la cinquième place mondiale pour la sécurité personnelle »

Tous ces phénomènes que vous évoquez, accumulés aux mêmes endroits dans lesquels se concentrent des populations précarisées, marginalisées, racisées, discriminées, radicalisées, ne transforment-elles pas certaines zones, comme le quartier Nord où le policier a trouvé la mort, en ghettos où prospèrent les pathologies sociales ?
On ne peut que faire le constat de tous ces problèmes auxquels la réponse doit être multifactorielle, en s’appuyant sur des politiques de sécurité et de prévention, nous l’avons dit, mais également d’urbanisme et de mobilité. Ces approches se retrouvent précisément dans le plan global de sécurité et de prévention, qui constitue la vision stratégique de la Région bruxelloise dans ce domaine. Le rôle de mon administration, c’est de veiller à sa bonne exécution. Or, nos points d’attention particuliers portent justement sur tous les phénomènes endémiques à ces quartiers sensibles. À savoir, pêle-mêle, l’intégrité physique et psychique des personnes ; la polarisation et la radicalisation ; les drogues ; la traite et le trafic d’êtres humains ; les atteintes aux biens ; la mobilité et la sécurité routière ; l’environnement et les incivilités, etc. Dans cette perspective, nous soutenons l’installation d’antennes de sécurité intégrées au niveau local (LISA). Très concrètement, ces antennes regroupent au sein d’un même lieu des représentants des communes, des zones de police, des institutions régionales et du secteur associatif. Elles offrent aux citoyens un accès à des services de première ligne. Leur but est d’apporter des solutions aux nuisances quotidiennes du quartier qui renforcent le sentiment d’insécurité, telles que les dépôts clandestins, les querelles de voisinage, les nuisances sonores, les trafics de rue, le stationnement sauvage, le mobilier urbain endommagé, l’éclairage défectueux, les tags sur les façades et d’autres choses encore. À ce jour, plusieurs ont été ouvertes, notamment à Anderlecht et à Berchem.

Des polices locales dénoncent l’abondance de missions qu’elles doivent remplir, dont certaines devraient revenir selon elles à leurs collègues du fédéral. D’autre part, certains préconisent la création d’une zone de police unique pour la Région de Bruxelles-Capitale. Votre avis ?
Cette question relève des autorités politiques et n’est pas de ma compétence. Ce que j’observe en revanche, et qui a du reste été maintes fois souligné dans le cadre de la commission d’enquête parlementaire sur les attentats du 22 mars, c’est qu’un renforcement de l’échange d’informations entre les services de sécurité et les services de secours est absolument nécessaire. Safe.brussels s’emploie d’ailleurs activement à faire progresser cette communication. C’est ainsi qu’est en train d’être mise en place dans nos installations une structure unique visant à regrouper l’ensemble des dispatchings des différentes zones de police. La plus importante, celle de Bruxelles-Capitale / Ixelles, l’a déjà intégrée, de même que celle d’Uccle / Watermael-Boitsfort / Auderghem. En janvier prochain, elles seront rejointes par la zone de police Midi. Le Siamu va aussi y adhérer, dans l’optique de favoriser la collaboration avec les services de secours. Quant au CIC, le dispatching de la police fédérale, il est déjà présent au sein de notre bâtiment. J’ajoute que nous nous sommes dotés d’un centre de crise régional, inauguré en début d’année 2020 et qui a déjà servi une centaine de fois à l’occasion de multiples événements. Depuis l’an dernier, il est équipé de manière à pouvoir recueillir l’entièreté des images des caméras des six zones de police, de la STIB, de Bruxelles Mobilité, du Port de Bruxelles et des drones régionaux.

 

Durant l’hommage à Thomas Monjoie ce lundi à Bruxelles, des messages ont clairement été lancés. « Un renforcement de l’échange d’informations entre les services de sécurité et les services de secours est absolument nécessaire », explique notre experte. ©Philip Reynaers / Photonews

Parlons du regard porté sur notre capitale depuis l’étranger. Depuis quelques années, que ce soit dans les médias, dans certains guides de voyage ou sur des blogs, on voit apparaître des articles et parfois mêmes des rubriques consacrées aux désagréments et aux dangers auxquels s’exposeraient les touristes désireux de visiter Bruxelles. Fondée ou non, cette perception d’une ville passablement inquiétante, comment l’interprétez-vous ?
L’indicateur le plus pertinent, me semble-t-il, c’est la perception des touristes étrangers eux-mêmes. Or, lorsqu’on leur demande, comme nous l’avons fait, de nous livrer leur sentiment à propos de la sécurité en Région de Bruxelles-Capitale avant et après leur dernier séjour, 71 % d’entre eux déclarent avoir une « bonne » ou une « très bonne » appréciation de la situation. Si l’on détaille davantage les résultats de l’enquête, on voit que plus de 60 % des touristes disent se sentir « jamais » ou « rarement » en insécurité sur le territoire de Bruxelles. Moins de 18 % des sondés répondent toutefois s’être sentis de manière « fréquente » ou « continue » en insécurité. Lorsqu’il leur est demandé de préciser à quel(s) moment(s) ils ont éprouvé cette insécurité, plus de 60 % indiquent « uniquement la nuit » ou « dès le début de la soirée et la nuit ».

Est-ce comparable avec d’autres métropoles européennes ?
La comparaison internationale n’est pas évidente, étant donné les différences de contexte et l’absence d’uniformité des données disponibles. Les différents index relatifs à la sécurité au sens strict ou ceux qui évaluent plus largement la qualité de vie doivent faire l’objet d’une approche critique. Néanmoins, ils montrent que Bruxelles-Capitale est relativement bien classée par rapport à nos voisins européens. En 2021, elle occupe la cinquième place mondiale pour la sécurité personnelle, derrière Copenhague, Amsterdam, Francfort et Stockholm. En moyenne, Bruxelles figure à la vingt-sixième position (sur soixante) des villes les plus sûres au monde, selon le classement global du Safe Cities Index (SCI).

 

Thomas Montjoie, le policier qui a perdu la vie à Schaerbeek le 11 novembre dernier. ©DR

 

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