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Face à l’épidémie de viols, les Indiennes se mettent au krav maga

Apprendre l'auto-défense pour ne plus être des victimes © Jalila Dahane

Société

La Red Brigade est née en 2011 à Madiyav, un des plus grands bidonvilles de Lucknow, en Inde. Objectif : donner le moyen aux femmes, surtout les plus pauvres, de réagir contre l’agression, et un jour pouvoir « se sentir honorées et en sécurité, sans peur ». 

Elle les appelle « les survivantes ». Une manière de rendre leur dignité à ces jeunes filles et femmes indiennes qui subissent des agressions sexuelles. Elle, c’est Usha Vishwakarma.Elle vit à Lucknow, la capitale de l’Uttar Pradesh, dans le nord-est de l’Inde, une ville multiculturelle de 3 millions d’habitants, datant du XIIIe siècle. Ses mœurs, ses beaux jardins, sa poésie, sa musique et sa cuisine raffinée font d’elle l’un des lieux les plus fascinants du pays. Mais cette cité dorée n’est pas épargnée par le fléau de l’agression sexuelle : les dernières statistiques montrent qu’un viol est commis toutes les vingt minutes en Inde. Dans 95 % des cas, la victime a moins de 20 ans et connaît son agresseur.

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Effacer la peur

C’est à Madiyav, un des plus grands bidonvilles de cette grouillante capitale, qu’Usha démarre ce qui va devenir la bataille de sa vie : donner le moyen aux femmes, surtout les plus pauvres, de réagir contre l’agression, et un jour pouvoir « se sentir honorées et en sécurité, sans peur ». Elle n’a que 18 ans lorsque son collègue et prétendu ami tente de la violer. Après deux ans d’enfermement dans le silence, elle décide de réagir. En 2011, la Red Brigade est née. Elles sont, au départ, une quinzaine de survivantes qui apprennent à se défendre, à se protéger et à agir. Puis, en décembre 2012, un fait divers a un retentissement mondial : une jeune fille décède après un viol collectif dans un autocar de la région. Le gouvernement indien est pointé du doigt, des reportages braquent les projecteurs sur le machisme criminel des Indiens et l’apparente indifférence de la justice. Soudain, l’action d’Usha prend une nouvelle dimension.

Au service d’une noble cause

Aujourd’hui, une centaine de survivantes sillonnent les ruelles de Madiyav ; elles sont 8 500 dans le pays. Toutes bénévoles, toutes avec la même mission : inciter à l’autodéfense. C’est un reportage de CNN sur la Red Brigade qui interpelle le Français Thomas Sussfeld, monteur dans l’audiovisuel mais surtout ceinture noire de krav maga. Il pense que son art martial peut servir une noble cause et mobilise des bénévoles passionnés au sein de la branche française de la Fédération européenne de krav maga (FEKM). Grâce aux dons récoltés, ce sont quatre instructeurs qui partent à Lucknow en novembre  2016 pour enseigner à la Red Brigade les techniques de base de cet art de self-défense.

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Facebook @ Red Brigade

Capables d’éviter le danger

Les Indiennes n’en croient pas leurs yeux ! L’équipe de la FEKM rencontre un énorme succès. Ils vont également transmettre leurs techniques dans les universités locales et les « workshops », où ils entraînent des femmes actives sur leur site de travail à la demande de leurs patrons, et sont vivement invités à revenir. « A l’époque, la Red Brigade était tellement heureuse d’apprendre qu’une équipe d’instructeurs de krav maga allait venir », confie Usha Vishwakarma au téléphone depuis Madiyav. « Nous voyons que les filles sont aujourd’hui capables de survivre, d’éviter le danger et de s’extraire de situations dangereuses ». Elles sont, pour la plupart, agressées par le cousin, l’oncle ou le père.

Des bénévoles passionnés

Géraldine Schmit, pratiquante de krav maga, est passionnée par le projet. Directrice du fonds Patron Capital au Luxembourg, elle est également trésorière de la Krav Maga Women Protect-Charity Association. Son soutien financier en 2016 a facilité le premier voyage, et grâce aux dons de la FEKM et de divers mécènes, Géraldine réunit 25 000  euros pour financer un deuxième départ. Deux instructeurs renouvellent leur propre expérience de 2016 : Michaël et Christophe, parmi les plus hauts gradés de France, avec des nouvelles recrues, Cindy et Sabine, tous bénévoles au sein de l’association. Ils sont à Lucknow en ce mois de juillet, accompagnés de Romain Lienhardt, photographe et ceinture noire de krav maga.

Des victimes extrêmement jeunes

A 48 ans, Michaël Obadia est un expert de krav maga. Ceinture noire, 5e darga, il est l’un des huit plus hauts gradés d’Europe. Sa précision de mouvement et sa manière de partager les valeurs du krav sont hors normes. Lorsqu’on le voit à l’œuvre dans la grande salle de sport de Montrouge, au sud de Paris, l’un des six clubs dont il est responsable, on est bluffé par sa maîtrise. Ancien guide pour Nouvelles Frontières, il a parcouru l’Afrique, l’Asie du Sud-Est et surtout l’Inde. Il se remémore l’expérience de l’année passée : « J’y étais déjà allé six ou sept fois, je savais à quoi m’attendre. Ce qui m’a choqué, c’est la jeunesse des filles de la Red Brigade. Quand je les ai vues, j’ai eu du mal à y croire, elles n’avaient que 15 ans en moyenne et toutes victimes d’agressions sexuelle ».

Facebook @ Red Brigade

Étreinte, Gifle, Étranglement : comment réagir

A Madiyav, son objectif fut de démontrer à ces jeunes filles que, malgré leur petite taille et leur jeune âge, elles pouvaient se défendre. Il s’en souvient avec émotion : « On a fonctionné un peu comme des techniciens pour leur transmettre notre savoir. J’avais un sentiment de fierté de pouvoir leur donner les outils. Toutes ces filles avaient la rage, mais elles dégageaient aussi une grande joie de vivre ».
Christophe, 45 ans, policier dans une unité d’élite de la police nationale, raconte : « Mordre ne demande pas un travail technique mais une prise de conscience. Même si je suis faible, savoir que je peux faire quelque chose pour me défendre donne des forces insoupçonnées ».

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Combattre la lâcheté

Christophe a débuté les arts martiaux par le karaté à l’âge de 13 ans. « A l’école, j’allais toujours défendre le petit gros qu’on emmerdait. Je ne supporte pas la lâcheté. Agresser quelqu’un, c’est de la lâcheté ». Il pratique le karaté intensivement pendant vingt ans à un niveau national (il a été plusieurs fois champion régional, trois fois médaillé en championnat de France). Lors d’un stage en 2000, il rencontre Richard Douieb, pionnier du krav maga en Europe. C’est le coup de foudre pour cette discipline. A cette époque, policier en Seine-Saint-Denis, Christophe voit tout de suite l’utilité et l’efficacité du krav maga dans l’exercice quotidien de son métier, où les relations sont de plus en plus violentes et les contacts de plus en plus physiques. Il y a onze ans, il intègre une unité d’élite et amène le krav maga au sein de son groupe. S’appuyant sur son expérience du terrain, il organise des stages dédiés aux femmes :

Il faut apprendre à réagir vite. L’avantage, c’est que l’agresseur ne s’attend pas à une réaction, il est vite déstabilisé .

Un bouleversement

En ce mois de juillet, Christophe était là à nouveau pour faire progresser ses élèves indiennes : « Réviser et aller plus loin. Et, surtout, enseigner les techniques de frappe, ce qu’elles ne savaient pas encore faire. Et nous avons abordé le sol, les chutes et différentes manières de se protéger et de se relever ». Pour Cindy Vieira, 33 ans, il faut surtout apprendre des gestes « logiques, naturels et efficaces ». Elle sait de quoi elle parle : après son agression à l’adolescence, Cindy se lance dans le kick boxing, où elle excelle. Il ne lui faudra que deux ans pour obtenir sa ceinture noire et devenir entraîneur. Elle se tourne rapidement vers le krav maga, une discipline qu’elle apprécie pour sa richesse et son côté évolutif. Fondatrice d’une agence de mannequins à Strasbourg, elle est la première femme ceinture noire en Alsace et la première « patronne » d’un club de krav maga.

Changement d’attitude

Là, hommes et femmes travaillent non seulement leur physique mais aussi leur mental, véritable force de cet art martial. « Nous proposons des stages qui durent seulement trois heures, mais qui leur donnent déjà la possibilité de sentir qu’elles peuvent faire quelque chose, de se considérer non plus en tant que victimes, mais en état de réagir ». Sabine Coste, 46 ans, est une militante acharnée pour le droit des femmes. Elle a décidé de faire partie de cette mission au pied levé pour remplacer Cécile Aubert, retenue par un contretemps personnel. Passionnée de sport et de voyages, cette directrice marketing et communication internationale d’un grand groupe de médias est la « junior » de l’équipe. Ceinture bleue, elle pratique le krav maga à la FEKM depuis trois ans seulement, « un échelon bien plus modeste que mes coéquipiers mais qui me permettra de démontrer aux femmes de la Red Brigade qu’il n’est pas forcément nécessaire d’avoir un très haut niveau pour acquérir des techniques simples et efficaces ».

Déjà 40 000 recrues

On imagine les bienfaits providentiels d’une telle discipline dans un pays où l’agression est tristement monnaie courante. Usha Vishwakarma confirme. Les filles ont pris confiance et pas seulement au sein de la Red Brigade. De retour d’une mission au Pendjab, proche de la frontière pakistanaise où elle poursuit son action : « Quand nous enseignons ces techniques, c’est un bouleversement ! » En quelques heures, une femme peut intégrer les attitudes pour ne pas être attaquée. Déjà, plus de 40 000  jeunes filles et femmes ont appris à se défendre. Son objectif : dépasser le million. « Nous travaillons avec les survivantes, explique-t-elle. Nous les aidons à contacter la police, à demander justice, et à revenir à la vie ». Satyabrat Singh, pédiatre à Lucknow, a tout quitté pour rejoindre la Red Brigade. Il voit en Usha une combattante : « De la plus petite fille au plus vieil homme, tout le monde a une qualité qui l’inspire ».
Lorsque Usha a commencé sa bataille, c’était le combat de quelques individus. Aujourd’hui, elles sont des milliers auprès d’elle afin que les femmes puissent vivre librement, sans angoisse. Comme un écho à la philosophie du créateur du krav maga, Imi Lichtenfeld, qui a inventé cet art de la dignité pour que « tout le monde puisse marcher en paix ».

 

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