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« Say Their Names » : La campagne pour ne pas oublier les victimes iraniennes pendant la Coupe du monde

la campagne en soutien aux femmes iraniennes au Mondial au qatar

Des supporters iraniens tiennent des messages en soutien aux femmes lors du match opposant l'Angleterre à l'Iran, le 21 novembre au Qatar. | © Foto Arena.

Société

Alors que l’Iran participe à la Coupe du monde au Qatar, une campagne a été lancée sur les réseaux sociaux, appelant les supporters, joueurs et entraîneurs à soutenir les protestations et à ne pas oublier les victimes du régime. Soodi Milanlouei, co-rédactrice en chef du magazine persan en ligne «Student of the Game» et membre du groupe à l’initiative de ce projet, nous explique sa démarche.

D’après un article Paris Match France de Clémentine Rebillat

Paris Match. Vous êtes la co-créatrice de la campagne #SayTheirNames, lancée à l’occasion de la Coupe du monde sur les réseaux sociaux. Comment est né ce projet ?

Soodi Milanlouei. Nous sommes un groupe de blogueurs et de podcasteurs indépendants et nous avons décidé d’utiliser la Coupe du monde comme une opportunité pour sensibiliser le public aux manifestations en cours en Iran et aux victimes de la brutalité du régime. Nous nous concentrons généralement sur le football d’un point de vue tactique ; cependant, cette fois, nous pensons que quelque chose de beaucoup plus important se passe en Iran et que le monde doit le savoir. C’est pour ça que nous avons lancé la campagne #SayTheirNames. Pour être la voix du courageux peuple iranien. Le premier appel a été passé avant le match opposant l’Iran à l’Angleterre. Nous avons demandé à la communauté mondiale de tweeter sur les victimes. Notre hashtag a été utilisé 398 000 fois jusqu’à présent.

Quel est le message que vous souhaitez faire passer à travers cette campagne ?
Nous voulons dire au monde que, pendant que l’équipe nationale joue la Coupe du monde, des choses qui ne sont pas «normales» se passent en Iran. Le régime a tué 416 personnes, dont 51 enfants, depuis le début des manifestations qui ont commencé après le meurtre de Mahsa Amini, cette jeune femme de 22 ans tuée par la police des mœurs. Alors, pendant que le monde s’emballe pour la Coupe du monde, notre responsabilité est de garder vivants leurs noms et leur mémoire.

Vous attendiez-vous à ce que ce hashtag soit à ce point partagé dès le premier match ?
Nous nous attentions au soutien de la communauté iranienne puisqu’il s’agit d’honorer la mémoire des victimes, mais nous avons été submergés par son ampleur. Notre hashtag a été utilisé près de 400 000 fois et a attiré une attention mondiale. Nous avons le sentiment d’avoir été entendus. Mais nous croyons que les vies innocentes qui ont été emportées par le régime méritent encore beaucoup plus d’attention.

« Refuser de chanter l’hymne, à mon avis, était le strict minimum »

Cette Coupe du monde est-elle aussi l’occasion de rappeler qu’en Iran, les femmes sont toujours interdites de stade ?
Les femmes représentent la moitié de la population iranienne mais elles sont en effet bannies des stades, et l’équipe nationale n’a jamais rien dit à ce sujet. Ce n’est que le 29 mars 2022 que les autorités ont été forcées par la Fifa à autoriser les femmes à venir voir un match de qualification entre l’Iran et le Liban. Ils ont vendu 2000 tickets mais lorsque les femmes sont arrivées devant le stade, la police a commencé à les bloquer, les empêchant d’entrer et utilisant contre elles du gaz poivré. Et nous n’avons jamais vu aucun soutien de la part de l’équipe nationale pour que cela cesse.

Beaucoup de militants et militantes critiquent justement ce silence des joueurs iraniens. Contre l’Angleterre, ils ont toutefois décidé de ne pas chanter l’hymne national. Quelle a été votre réaction en voyant ça ?
Le refus de l’équipe nationale de chanter l’hymne contre l’Angleterre a reçu une attention mondiale. Mais cela ne fait pas oublier la colère du peuple iranien, lorsque deux jours avant la Coupe du monde – le jour même où le petit Kian Pirfalak, 9 ans, a été tué par le régime -, les joueurs ont posé en train de rire et plaisanter. Et même avant cela, l’équipe n’a jamais répondu aux attentes nationales de solidarité avec les manifestants. Refuser de chanter l’hymne, à mon avis, était le strict minimum, et c’était déjà peut-être même trop tard.

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Les joueurs iraniens ont cependant été salués à travers le monde pour leur refus de chanter l’hymne, trouvez-vous cela injuste ?
Toute action qui permet d’éveiller les consciences à propos de la situation en Iran est appréciée par la société, parce qu’elle a désespérément besoin d’être entendue. Mais, en tant que femme iranienne, je ne soutiens pas cette équipe en raison de leur manque criant de soutien envers les Iraniennes. Ils ont joué tous leurs matchs au stade Azadi de Téhéran devant 100 000 spectateurs «masculins» et ne se sont jamais demandé où étaient les femmes de ce pays ? Pourquoi ne sont-elles pas là ? Leur refus de chanter l’hymne national intervient après des semaines à leur demander d’afficher ne serait-ce qu’un peu de respect, si ce n’est pas de la solidarité, envers les personnes qui se battent pour la liberté et sacrifient leur vie. Malgré l’attention mondiale survenue après leur acte, je ne crois pas que cela ait été suffisant par rapport à l’ampleur de la tragédie qui se déroule dans notre pays d’origine.

Selon vous, les joueurs restent-ils silencieux par peur que quelque chose leur arrive, ou simplement parce qu’ils ne se sentent pas concernés par ce combat ?
Je dirais que c’est en partie dû à la peur car nous avons affaire à un régime qui n’hésite pas à tuer, emprisonner et torturer. Cependant, ces risques sont relativement plus faibles pour un footballeur célèbre que pour une personne ordinaire qui manifeste dans la rue. En dehors de la peur, il pourrait y avoir d’autres raisons à leur réticence à s’exprimer. Certains acteurs ont reçu des incitations financières spéciales pour soutenir le régime, voire pour ne pas s’y opposer publiquement – comme l’autorisation d’importer des voitures de luxe, un privilège lucratif qui est normalement réservé aux personnes ayant des liens très étroits avec le gouvernement. Je pense que certains d’entre eux ne partagent pas la vision conservatrice du régime concernant les droits des femmes dans leur vie personnelle mais ils n’ont jamais été francs à ce sujet ni montré aucun soutien public, car ils ne sont pas disposés à renoncer à ces avantages et à soutenir leur peuple au lieu du régime.

L’ancien célèbre joueur iranien Voria Ghafouri, qui s’est lui publiquement opposé au régime pour défendre les droits des femmes, a été arrêté jeudi pour «propagande contre l’Etat». Pensez-vous que cet évènement va pousser les joueurs à s’exprimer ?
Chaque fois que j’y pense, je me demande ce qu’il devrait se passer pour qu’ils réagissent enfin de manière significative et condamnent publiquement le comportement du régime ? La suppression terrifiante des droits fondamentaux et la violence ne les ont pas poussés à le faire. Nous devons attendre et voir si l’emprisonnement de l’un de leurs collègues footballeurs professionnels suscitera suffisamment de sympathie ou de rage en eux pour être plus solidaires envers leur peuple.

« Il s’agit des Droits de l’Homme, pas d’une question politique »

Quelle est votre réaction lorsque vous entendez les footballeurs, iraniens ou d’autres équipes nationales, expliquer qu’ils «ne sont pas des hommes politiques» ?
Evidemment, tout le monde a le droit de ne pas donner son avis, et les joueurs de football ne sont pas une exception. Mais lorsque les joueurs iraniens disent qu’ils ne sont pas «des hommes politiques», je ne peux pas m’empêcher de penser à leurs comptes Instagram sur lesquels ils ont publié des messages en soutien à Qasem Soleimani – l’ancien commandant des opérations extraterritoriales du Corps des gardiens de la révolution islamique, ou même au chef suprême lui-même. Sincèrement, pour moi c’est de l’hypocrisie. Parce que lorsque des centaines de civils manifestent pacifiquement et qu’ils se font tuer en seulement neuf semaines, il n’y a pas besoin d’être un politicien pour avoir un avis. Il s’agit des Droits de l’Homme, pas d’une question politique.

Dans une précédente interview accordée à Paris Match, l’une des militantes du groupe Open Stadiums, qui se bat pour le droit aux femmes d’entrer dans les stades et a réclamé dans une lettre ouverte l’exclusion de l’équipe iranienne de la Coupe du monde, a expliqué que la Fifa ne répondait pas à leurs appels. Samedi dernier, le président Gianni Infantino a évoqué la situation en Iran, expliquant qu’il ne voyait pas de problème à organiser un jour une compétition là-bas, parce qu’ils «ne sont pas tous des monstres». Quelle a été votre réaction ?  
Depuis des décennies, les femmes sont bannies des stades. Pourtant, selon le règlement de la Fifa (l’Article 3 sur les Droits de l’Homme et l’Article 4 sur la non-discrimination), la discrimination envers un genre est strictement interdite et peut mener à une suspension ou à une exclusion. Alors même si la Fifa a pris quelques mesures pour faire en sorte que l’Iran abandonne cette interdiction, elles n’ont eu aucun impact et la Fifa n’a jamais pénalisé l’Iran qui viole pourtant ses propres règles. La Fifa se montre assez indulgente envers le régime. L’Iran ne devrait être autorisé à participer à aucune compétition de la Fifa, et devraient encore moins être autorisée à en organiser une.

Considérez-vous que la Fifa est complice du régime iranien, par son manque de réaction et de réponse ?
Au cours des deux dernières décennie, la Fifa a exprimé haut et fort son objectif visant à «dépolitiser» le football et a commencé à interdire tous les actes, symboles ou slogans, pouvant être interprétés comme politiques ou idéologiques. Cependant, les dictatures ont généralement tendance à utiliser le football pour montrer au monde que les choses sont normales dans leur pays et que les gens sont satisfaits et heureux. C’est exactement ce que le régime iranien essaie de faire dans cette Coupe du monde. Par conséquent, la «neutralité» de la Fifa leur est d’une grande aide pour atteindre leur objectif, il est donc prudent de dire que dans les faits, la Fifa agit en tant que complice.

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