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Sauvetage journalistique : Il est « moins une » pour le mook belge 24h01

Une équipe motivée, chez 24h01, c'est l'équivalent de deux temps plein salariés, mais aussi de nombreux contributeurs freelance, des stagiaires et des bénévoles.

Société

Face à une trésorerie à sec, le premier mook belge joue sa dernière cartouche. C’est que 24h01 croit dur comme fer que là où il y a de l’espoir, il y a des fonds pour la presse belge.

 

Une revue de grands reportages « à la belge », à l’aube des années 2010, on en rêvait seulement. Tout au loin, à l’horizon journalistique inaccessible, il y avait XXI. En 2013 pourtant, le quasi-premier mook français – comprenez, un doux mélange de presse magazine et de livre – devenait un grand frère : celui qu’on regarde avec admiration, mais à l’épaule de papier duquel on arrivera peut-être un jour. En 2013, le benjamin d’alors, c’était 24h01. Un nouveau magazine, qui faisait la part belle aux articles-fleuve, aux illustrations originales et à l’impression comme on n’en voyait presque plus.

Quatre ans plus tard, c’est la dégringolade. Ou plutôt, la chute, que l’on tente tant bien que mal d’amortir – c’est qu’en bout de course, le bobo pourrait vite être oublié. Les caisses de 24h01 sont vides. Le passage a une offre trimestrielle embrayé il y a quelques mois ressemblait à une solution, « mais le changement est lent », explique Catherine Joie, rédactrice en chef adjointe du mook. Au lieu des 2 600 magazines vendus, le numéro sept de 24h01 n’a trouvé que 1 970 étagères. Pas assez pour la trésorerie à sec, même si le numéro huit, déjà en kiosque, se vend plutôt bien. Alors, la petite équipe pense à mettre la clef sous la porte. Le marque-page sous le bouquin. « On réfléchit en termes éthiques et responsables », assure Estelle Vandeweeghe, chargée de projet. Et être responsable, c’est éviter de mettre l’ASBL, les fournisseurs et les contributeurs sur la paille en se rendant coupable de « mauvaise gestion ».

J. mook ch. financements

« Équipe motivée cherche bouée ». Le pastiche d’annonce en noir et orange est un appel à l’aide, une véritable bouteille à la mer. « C’est un peu notre crowdfunding [financement participatif] maison », fait savoir la patronne adjointe du magazine. Le subterfuge, 24h01 l’a déjà utilisé à ses débuts. « On en a demandé assez à nos lecteurs », confie Catherine Joie. À la place, c’est une proposition ouverte que fait la revue : un brave mécène ou quelques abonnements supplémentaires pourraient suffire à atteindre les 30 000 euros espérés.

©24h01 – L’appel à l’aide de la revue, diffusé sur son site et ses réseaux sociaux.

« Ce matin, c’était un peu dur », raconte Catherine Joie en répondant à notre appel, « mais là, on est portés, positivement. C’est gai ». Et pour cause : depuis la publication de la « petite annonce » il y a quelques heures, 24h01 a déjà empoché 1 500 euros de commandes, et même quelques jolies propositions de prêts à taux zéro. Il faudra néanmoins le double par jour pour atteindre l’objectif souhaité, alors que la deadline est dans dix jours seulement. « Nous devions attendre les résultats des ventes du premier numéro trimestriel [le numéro sept] pour aviser de la suite du projet. Ils nous sont parvenus mi-juillet. Ces ventes, encourageantes et en nette évolution, ne nous permettent pourtant pas actuellement d’envisager sereinement la pérennité du projet avant fin 2018. Une échéance que notre trésorerie ne nous permet pas de tenir ».

Âllo la presse, bobo

Mais pourquoi un projet alors frondeur, véritable pied-de-nez à une profession où tout va trop vite, s’est-il pris les pieds dans le tapis ? D’abord, parce que les coûts de production d’une telle revue sont énormes : près de 46 000 euros par numéro. « On vise vraiment une qualité », souligne Catherine Joie, qui « ne veut pas faire une croix là-dessus. On veut conserver l’essence de ce qui fait un mook : être entre un magazine et un livre ». Pour cela, il faut du joli papier, des couvertures cartonnées, mais surtout de bons journalistes, que le magazine se fait un point d’honneur à rémunérer correctement – même s’il aimerait faire encore davantage. Rien que le coût total de ces rémunérations s’élève à 15 000 euros par numéro, selon la rédactrice en chef adjointe. La revue a beau s’être ouverte à la publicité – surtout culturelle – et bénéficier de l’aide à la presse périodique belge – 11 000 euros seulement par an -, les fins de mois sont particulièrement difficiles pour le monstre de papier. Et pas question de répercuter les galères sur le prix de vente : la publication se veut avant tout démocratique.

Sauf que « 24h01 n’est clairement pas assez connu », soupire Catherine Joie. Quatre ans après son premier numéro, certains s’interrogent encore face au « nouveau » titre. Pour Estelle Vandeweeghe, qui endosse aussi la lourde tâche d’en faire la communication, celle-ci n’est pas assez efficace. Les fonds manquent pour faire du mook un immanquable. En cause aussi, l’ombre du marché français, omniprésent dans les librairies de chez nous. « Mais nous, on a le cachet belge, que personne d’autre n’a », assure, vendeuse, celle qui est aussi journaliste. C’est un peu l’histoire de Jef contre Louis, dans laquelle les petits Belges sont forcément perdants. « Conquérir le marché français, c’est un rêve. Mais avec toute la bonne volonté du monde, on est limités par nos ressources humaines », ajoute Catherine Joie.

©Facebook – La petite (et jeune) équipe de 24h01.

À ses débuts, le magazine a peut-être aussi péché par un excès d’enthousiasme, pas forcément réaliste passé les premières pages. « Comme on était le premier mook en Belgique, il a fallu débroussailler le terrain. Il a fallu faire découvrir ce type de presse, de genre d’écriture », se défend Catherine Joie, avant d’avouer que « les premiers numéros ont peut-être déçu les lecteurs par leur qualité ». Aujourd’hui, celle-ci s’est nettement améliorée, mais il est dur d’en convaincre les papivores.

L’actualité des pages de 24h01 se fait également de plus en plus « chaude ». « On veut apporter un autre regard sur l’actualité, comme avec le reportage de Wilson Fache sur six mois de combats à Mossoul. Il nous a livré son carnet de notes, pour un résultat très littéraire », raconte-t-elle à propos du dernier numéro.

©Site de 24h01 – Les trois premiers numéros, de droite à gauche.

Et pour que de tels récits continuent à exister dans le paysage belge, il faudra mettre la main au portefeuille – ou bien avoir une idée lumineuse. « La boutique est ouverte : complétez votre bibliothèque et celle de vos proches en peaufinant votre collection de numéros déjà parus », propose le site du magazine, qui demande aussi aux intéressés de diffuser son « appel à soutien ». « Contactez-nous si vous pensez avoir la solution à cette mauvaise passe », ose enfin plus directement 24h01. Ou dans dix jours, il ne restera du projet journalistique que huit belles éditions à encadrer, pour la postérité.

UPDATE : Ce vendredi 4 août, c’est officiel : 24h01 est sauvé ! L’objectif de 30 000€ est atteint et même largement dépassé. Au total, l’équipe a réussi à récolter 79 500€ en 10 jours. « L’aventure continue » et le prochain numéro a déjà une date : le 28 septembre prochain. Rendez-vous ce jour-là en librairie ou dès maintenant en précommande sur leur site.

Mots-clés:
24h01 mook sauvetage
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