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Ils voulaient porter secours : les tragiques destins croisés de Jonathan et Gaëtan

Hospitalisé depuis des mois, Jonathan a été blessé grièvement alors qu'il portait secours à une dame. En médaillon : Gaëtan, décédé alors qu’il s’interposait pour empêcher la tabassage d’un jeune homme à Verviers | © Ronald Dersin / Doc

Société

Deux histoires dramatiques seront bientôt jugées par les tribunaux belges. Leurs héros ont chèrement payé leur volonté d’être solidaires. Jonathan voulait secourir une jeune femme aux abois, en pleine nuit, dans une rue lugubre de Seraing. Gaëtan s’est interposé lors du lynchage d’un homme à Verviers. Le premier se retrouve tétraplégique, le second n’est plus de ce monde.

Chaque jour qui passe, immobilisé tantôt sur un lit, tantôt sur une chaise roulante, Jonathan Brandebourg se refait le fim de cette nuit maudite du 26 au 27 décembre 2021. Des « si » se mettent à tourbillonner dans tête. S’il avait emprunté cette rue de Seraing quelques minutes plus tard, rien ne se serait passé et sa vie aurait suivi son cours. S’il ne s’était pas arrêté pour porter secours à cette femme qui semblait en danger, il n’aurait pas reçu plusieurs balles dans le corps. Alors, pour ne pas devenir fou, pour ne pas sombrer, il puise au plus profond de ses ressources. Il se répète une phrase, tel un mantra : « Il faut faire avec. » Il essaye d’accepter que, dans l’état actuel des connaissances médicales, aucune opération ne pourra le faire redevenir l’homme qu’il était. Il cherche à se convaincre que, malgré tout, il parviendra à trouver encore des moments de bonheur partagé avec Caroline, sa compagne.

Dans cette chambre du centre de revalidation d’Esneux, elle lui tient ses mains, devenues inertes et insensibles. Elle cherche avec lui l’issue de ce sombre tunnel dans lequel il s’est perdu des œuvres de la fatalité, du destin ou de Dieu sait quelle malédiction. Mais, dans quelques heures, Jonathan se retrouvera à nouveau seul dans cette pièce aseptisée où il séjourne depuis des mois. Le film recommencera, les cauchemars le rattraperont. Tant il est impossible d’accepter que le fil de son existence ait ainsi été modifié du tout au tout. D’une manière subite et tellement imprévisible. Tout cela alors qu’il n’a commis aucune erreur. Alors qu’il n’était animé que par une louable intention : porter secours à une personne qui semblait en péril. Et si ! Et si…

Jonathan se bat pour récupérer des parcelles de mobilité avec le soutien de Caroline, sa compagne.  © Ronald Dersin.

À son commencement, l’histoire est assez banale. Celle d’un trentenaire subissant les suites d’un divorce compliqué. « Depuis un an, je cherchais à refaire ma vie », raconte Jonathan. « Je me partageais entre ma maison de Nandrin et celle de Caroline, qui habite à Bouillon. Cette nouvelle relation amoureuse me donnait de l’espoir mais, en même temps, j’avais le sentiment de ramer à contre-courant, d’être exposé à trop de vents contraires. Financièrement, la séparation avait eu des lourdes conséquences. Avec mon salaire modeste de chauffeur-livreur, il n’était pas facile de joindre les deux bouts, d’offrir tout ce que j’aurais voulu à mes deux enfants (Lylou et Eden, âgés aujourd’hui de 9 et 8 ans, NDLR). La situation était d’autant plus lourde à encaisser que les relations avec mon ex-épouse étaient tumultueuses et que je travaillais dans le transport de frais pour des grandes surfaces, de nuit, ce qui compliquait l’exercice de mon droit de garde. Cerise sur le gâteau, mes relations avec mon employeur n’étaient pas au beau fixe. »

Trop de pression, trop d’anxiété. Le sentiment de perdre le contrôle. Ce qui devait arriver arriva. Pendant la période des fêtes de fin d’année, ce moment qui peut être magique dans les temps heureux et si déprimant quand la vie dérape, Jonathan s’écroule moralement. Il prend un congé maladie. Son boss n’est pas content. Sa place ne tient plus qu’à un fil. Décidément, un problème en amène toujours un autre. Dans la soirée du 25 décembre, après avoir passé un peu de temps chez Caroline, c’est un homme triste qui rentre chez lui. Il rumine. Comment va-t-il s’en sortir ? Pas moyen de trouver le sommeil, d’autant que son travail l’a trop habitué à côtoyer les fantômes de la nuit.

« Alors, je suis sorti de chez moi. J’ai pris ma voiture et je me suis mis à rouler sans destination précise, juste pour me vider la tête, pour ne plus penser aux problèmes qui s’accumulaient », poursuit Jonathan. « J’ai fait des dizaines de kilomètres avant d’entamer le chemin du retour. Vers 3 heures du matin, voulant reprendre la route du Condroz, le hasard de mon itinéraire m’a fait passer par une rue mal famée de Seraing, un endroit où il y a généralement de la prostitution. On était en pleine crise sanitaire, les lieux étaient déserts, les néons éteints. Mon attention a été attirée par une voiture. Elle s’est arrêtée brusquement et une femme en est sortie en pleurs, visiblement paniquée. J’ai poursuivi brièvement ma route avant d’opérer un demi-tour, me disant que cette dame était peut-être en péril. Je me suis arrêté près d’elle. J’ai ouvert ma vitre pour lui demander si tout allait bien. Elle ne m’a pas répondu clairement mais m’a donné son smartphone. En fait, elle était en communication avec un service de police. Quand j’ai mis le portable à mon oreille, un agent m’a demandé de rester à ses côtés, d’attendre l’arrivée d’une équipe d’intervention qui était en route. »

Jonathan : « Il a ouvert la porte-passager pour aussitôt me braquer avec un flingue »

Jonathan ne décode pas très bien ce qui se passe, mais il fait ce qu’on lui demande. Il se réinstalle dans sa voiture. Il patiente tandis que la femme en pleurs reste sur le trottoir. « J’ai vu qu’elle continuait à discuter au téléphone », poursuit-il. « Je croyais qu’elle était toujours en conversation avec le policier. Mais, après quelques instants, elle a frappé sur la vitre-passager pour me signaler qu’elle voulait me redonner son portable. Cette fois, un homme énervé et confus s’est adressé à moi. Il criait : “Je ne suis pas un proxénète, je ne l’ai jamais frappée.” J’ai compris qu’il devait s’agir de l’homme qui l’avait jetée de sa voiture dans cet endroit lugubre, qu’il devait être son compagnon. Je lui ai répondu : “Vos histoires ne me regardent pas. Je reste là, comme la police me l’a demandé.” J’ai ainsi coupé court à cette conversation et j’ai redonné le téléphone à la femme. »

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Quelques minutes plus tard, une voiture arrive à tout allure. Elle se gare brusquement devant le véhicule de Jonathan. « Un type en est sorti en furie. Il s’est aussitôt dirigé vers moi. Il a ouvert ma porte-passager pour aussitôt me braquer avec un flingue (un calibre 38 de marque Taurus, NDLR). Il m’a semblé qu’il était saoul, incohérent. Il était clair qu’il n’hésiterait pas à me tirer dessus. Mon premier réflexe a été de sortir de l’auto. Je l’ai contournée par l’arrière plutôt que par l’avant pour éviter de prendre une balle. Ensuite, plutôt que de lui laisser l’initiative, j’ai foncé sur lui. Mon idée était de le désarmer. Je n’y suis pas parvenu. Deux ou trois coups de feu sont partis. Je ne crois pas que j’ai été touché à ce moment-là. En tous cas, je n’ai rien senti. De plus, les détonations ressemblaient à des bruits de pétard. Je lui ai dit : “Ton pistolet, c’est un faux.” Et puis j’ai forcé le passage pour tenter de m’enfuir en courant. C’est alors qu’il m’a crié : “Non, je vais te montrer que c’est un vrai !” Ensuite, il m’a tiré dans le dos. »

Touché à la hanche et à la nuque, Jonathan s’écroule. « J’étais encore conscient, je ne ressentais pas de douleur mais je ne pouvais plus bouger. Mes bras et mes jambes étaient morts. Le type s’est approché de moi. J’ai évité de cligner les yeux. Je ne voulais pas lui donner l’idée de m’achever. Il m’a observé. Il s’est éloigné. Il est encore revenu. Et puis les policiers sont enfin arrivés. Ils l’ont arrêté sans qu’il manifeste de résistance (l’auteur des faits prétendra ne se souvenir de rien, NDLR). Une ambulance m’a conduit au Sart Tilman. »

Sédaté lors de son transport vers l’hôpital, Jonathan ne reprendra conscience que deux semaines plus tard. Sa moelle épinière a été sectionnée en C5 et il ne retrouvera jamais l’usage de ses bras et de ses jambes. « En dessous des épaules, plus rien ne bouge », déplore-t-il en ne pouvant retenir des larmes qui coulent depuis des mois. « Ma première victoire, après des mois d’hospitalisation, est de pouvoir mettre mes biceps à contribution pour faire bouger légèrement mes bras. Cela me permet de gérer les commandes de ma chaise électrique. L’objectif suivant est de me débarrasser de la trachéo qui permet d’expectorer, de pouvoir à nouveau respirer de manière autonome, d’espérer ainsi ne pas être condamné pour le reste de mon existence à vivre dans un milieu médicalisé. Mais je me rends bien compte que, désormais, je serai toujours dépendant pour les moindres gestes du quotidien. Ce qui me déchire le plus le cœur, c’est que je ne pourrai plus être le même père pour mes enfants. Je ne supporte pas qu’ils me voient dans cet état. »

L’homme qui a tiré sur Jonathan a fait huit mois de détention préventive. Il vit désormais sous bracelet électronique dans l’attente d’un procès qui devrait se tenir bientôt devant le tribunal correctionnel de Liège. « La situation vécue par mon client est atroce », commente Me Alexandre Wilmotte. « Il est condamné à perpétuité alors que l’auteur, lui, a repris le cours normal de sa vie. Il n’est malheureusement pas possible de revenir en arrière. Il faut donc espérer obtenir une indemnisation à la hauteur des préjudices subis car, sur le plan médical, les frais sont extrêmement lourds, tandis que le dommage moral est incommensurable. »

Dans l’intervalle, cet avocat aura eu aussi à plaider dans une affaire fort semblable devant la cour d’assises de Liège (ce procès a commencé le 28 novembre, NDLR). Là encore, la victime est un homme qui voulait porter secours : Gaëtan Sedici, 42 ans, marié, père de deux filles. Ces faits-là se passent le 11 mai 2018 dans le quartier du Pré-Javais, à Verviers.

Severina : « Gaëtan protégeait le garçon ivoirien en faisant barrage de son corps… Mais c’est pourtant lui qui a reçu un coup de lame en plein coeur »

« Pour nous, la journée s’était déroulée de manière tranquille », se souvient Severina Gomez, l’épouse de Gaëtan. « Dans l’après-midi, ma petite fille alors âgée de 6 ans avait appris à rouler à vélo. Je vois encore mon mari qui l’embrasse et la félicite. On l’avait ensuite conduite à son entraînement de foot et, au retour, on avait mangé une tortilla en famille. Il s’agissait de moments heureux. Sans doute ne les n’appréciait-on pas à leur juste hauteur. Mais c’est le genre de choses qu’on se dit après… À l’issue du repas, Gaëtan était allé fumer une cigarette sur la terrasse. Il s’était alors rendu compte qu’il y avait beaucoup de bruit dans le quartier. En ouvrant la porte, j’ai constaté qu’en effet il y avait énormément d’effervescence, que des jeunes se battaient dans la rue. J’ai conseillé à mon mari de ne pas s’en mêler, d’attendre l’arrivée de la police. Mais il voulait absolument calmer les choses. C’était dans sa nature. Il avait cœur sur la main. En plus, il était un peu perçu comme un grand frère par les jeunes de ce quartier où il vivait depuis toujours. »

Severina : « Quelques minutes auparavant, nous étions paisibles. Heureux. À court terme, nous projetions de refaire notre vie en Espagne.»  © Doc

Gaëtan chausse rapidement ses baskets et, sous le regard inquiet de Severina, voici qu’il se dirige vers un groupe de personnes qui sont en train de tabasser Moussa, un jeune Ivoirien accusé par ses agresseurs d’avoir « mal parlé » à une jeune fille du quartier. « Mon mari a réussi à les séparer une première fois », raconte Severina. « Mais alors qu’il s’apprêtait à rentrer à la maison, la bagarre a repris. Une nouvelle fois, Gaëtan s’est interposé et sans doute a-t-il sauvé de cette manière la vie du jeune homme qui était l’objet de la vindicte populaire. Mais un autre jeune d’origine africaine a débarqué. Il sortait de nulle part. Il était armé de deux grands couteaux qu’il agitait dans tous les sens. À ce moment, Gaëtan protégeait le garçon ivoirien en faisant barrage de son corps… Mais c’est pourtant lui qui a reçu un coup de lame en plein cœur de la part de l’ami venu à la rescousse. »

« Je n’ai pas tout de suite compris ce qui s’était passé », dit encore Severina. « Je garde l’image de mon mari qui revient vers ma fille et moi en mettant une de ses mains sur le haut de son torse. D’abord, j’ai cru qu’il avait perdu la chaîne qu’il portait au cou, avec une petite croix qui avait appartenu à son papa. Très vite, il s’est écroulé. En m’approchant de lui, en constatant que mes mains et mes baskets étaient pleines de sang, j’ai compris que c’était grave. Il est mort comme cela. Devant moi, devant la petite. Gaëtan a perdu la vie parce qu’il voulait empêcher un lynchage. Tout ça s’est passé si vite ! Je vous assure que, depuis lors, je réfléchis beaucoup au sens de l’existence, à la fragilité de tout. En un instant, tout peut s’arrêter… Quelques minutes auparavant, nous étions paisibles. Heureux. À court terme, nous projetions de refaire notre vie en Espagne. Gaëtan voulait y exploiter un foodtruck. Il comptait proposer des spécialités belges et siciliennes sur les marchés. Nos valises étaient déjà prêtes… »

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Jonathan et Gaëtan voulurent porter secours et ils l’ont payé très cher. D’un point de vue légal, en tous cas, ils se sont comportés en parfaits citoyens : selon le Code pénal, le fait de négliger de porter secours à une personne exposée à un péril grave est une infraction. Ils ont même été plus loin que le prescrit de la loi, qui permet d’exclure une intervention qui mettrait l’aidant lui-même en danger. Toutefois, il est difficile de trouver une morale à ces deux histoires tragiques. Les égoïstes y verront peut-être une forme d’incitation à la lâcheté, à la non-assistance à personne en danger. Mais dans le même temps, ces affaires tragiques nous rappellent qu’il existe, dans notre société humaine, des individus coopératifs qui sont prêts à prendre des risques pour la sauvegarde de leurs semblables. « Je n’aurais pas pu agir autrement », dit Jonathan. « C’était dans son caractère de vouloir aider les autres », dit Severina à propos de Gaëtan.

S’agit-il là de comportements exceptionnels, c’est-à-dire peu représentatifs d’une société humaine où ce serait plutôt le chacun pour soi qui prédomine ? « On pourrait en effet croire que l’homme est peu solidaire, mais c’est faux. Les recherches les plus récentes en psychologie sociale tendent plutôt à confirmer que l’humain a une tendance forte à la solidarité, que quand il perçoit que des semblables sont exposés à de la violence, il a tendance à vouloir leur porter secours », nous explique le professeur de psychologie sociale Vincent Yzerbyt (UCLouvain).

Vincent Yzerbyt : « Nous sommes des êtres foncièrement sociaux, ce qui veut dire que nous sommes foncièrement attentifs aux questions d’entraide »

Paris Match. Avec vos lunettes de psychologue social, quel regard portez-vous sur ces histoires dramatiques ? Que nous disent-elles ?

Vincent Yzerbyt. Avant de poser le regard de ma discipline scientifique sur ces drames, je voudrais exprimer mon admiration à l’égard de ces hommes qui ont eu la bonté de vouloir aider des inconnus qui se trouvaient en péril. Évidemment, on ne peut rester insensible en constatant que les actes posés par Jonathan et Gaëtan ont eu des conséquences lourdes pour l’un comme pour l’autre : on ne peut éprouver que de la compassion à leur endroit. En mettant ma casquette de psychologue social, je voudrais souligner que, face à ces cas malheureux, il y a chaque jour dans ce monde des centaines, des milliers de personnes qui aident, épaulent, sauvent des gens. Que bien heureusement, la majorité des histoires se terminent bien. C’est l’autre point saillant qui ressort de ces récits : ils nous confirment de manière éclatante que les humains sont des êtres sociaux capables de solidarité, qu’il y a au fond d’eux une tendance presque irrépressible à aider autrui. En vous disant cela, je n’exprime pas une opinion, je traduis ce que montrent de nombreuses expériences et études menées dans le champ de la psychologie sociale.

Vincent Yzerbyt : « L’être humain est plutôt solidaire, même si un certain discours tend à nous faire croire le contraire.»  © Doc

Pourtant, votre discipline scientifique a été fortement influencée par une affaire qui tendrait plutôt à faire croire que les gens sont des lâches, des égoïstes peu enclins à intervenir pour sauver autrui…

Vous parlez bien sûr du cas de Kitty Genovese, cette jeune femme assassinée dans une rue de New York en 1964. Il est vrai que cette affaire a été le déclencheur de nombreuses recherches en psychologie sociale. Dans un premier temps, elle a pu en effet accréditer une idée selon laquelle les gens peuvent se montrer apathiques lorsqu’ils sont confrontés à la détresse d’autrui. Selon le New York Times, le quotidien qui avait sorti cette histoire, 38 témoins avaient assisté au meurtre de cette dame sans intervenir. C’était plutôt interpellant mais, surtout, c’était faux ! Mais cela, on ne l’établira que quelques années plus tard, grâce à un travail de contre-enquête qui rangea ces éléments dans l’armoire, bien grande, des « fake news » qui polluent notre perception du monde. Il y avait moins de témoins impliqués que ce qui avait été avancé et, surtout, l’immense majorité d’entre eux n’avaient pas eu une vision claire de ce qui se passait réellement. Cela permettait de voir leur « défaillance » sous un autre jour. In fine, le New York Times s’est excuse d’avoir dénaturé les faits.

Toujours est-il que cette affaire a donné naissance à une légende urbaine qui a connu plusieurs échos dans des œuvres littéraires et cinématographiques (par exemple, le film « 38 témoins », de Lucas Belvaux). La croyance pessimiste selon laquelle les humains seraient peu enclins à porter assistance à leurs semblables en péril est assez partagée.

Pourtant, les recherches et expériences suggérées par « l’affaire Genovese » durant le siècle dernier, et plus encore des études récentes, nous donnent une image beaucoup plus positive de notre espèce, de la capacité des êtres humains à développer des comportements d’aide. Par exemple, un chercheur a étudié les images de vidéosurveillance de plusieurs villes dans le monde. Il a ainsi clairement montré que quand une personne est agressée, qu’il y a une atteinte à son intégrité physique, les témoins marquent une nette tendance à l’intervention. Et d’ailleurs, plus les témoins sont nombreux, plus ils interviennent.

On peut donc considérer que les recherches sur les comportements d’aide rassurent sur la capacité de solidarité de notre espèce ?

Certainement. Il serait illusoire de croire que notre espèce aurait pu survivre jusqu’à aujourd’hui si nous n’avions pas été solidaires. Nous sommes des êtres foncièrement sociaux, ce qui veut dire que nous sommes foncièrement attentifs aux questions d’entraide. Bien sûr, un certain discours idéologique peut nous faire croire que les hommes sont des loups pour l’homme et que c’est chacun pour soi. Aussi, dans certaines situations, on constate des défauts d’aide. Mais plus qu’à un manque d’attention ou d’empathie, ceux-ci sont avant tout liés à un manque de compréhension des événements. Même quand on est le témoin direct d’une situation de danger pour autrui, on ne décode pas forcément ou pas assez vite ce qui se passe. La situation y est pour beaucoup. Une femme et un homme s’invectivent en rue : s’agit-il d’un couple qui a une scène de ménage ou s’agit-il d’une agression ? Que font les autres personnes présentes ? En toute bonne foi, on peut opter de ne pas intervenir. On risque en effet de se tromper de lecture, de mettre les pieds dans le plat de manière tout à fait inopportune. C’est pourquoi il faut faire passer ce message : si vous êtes en difficulté, appelez à l’aide de manière explicite. La probabilité la plus grande, c’est que vous recevrez de l’assistance d’un passant. Les recherches montrent aussi que les gens aident parfois de manière intéressée, pour se mettre en avant, ou pour mettre fin à la détresse qu’ils ressentent en constatant la souffrance d’autrui. Et que l’aide est plus rapide et évidente quand un lien, même ténu, existe entre la personne en péril et l’intervenant, ou encore quand la victime est une personne perçue comme fragile : un enfant, un senior, une femme. Dans l’état actuel de nos connaissances, on peut aussi souligner à gros traits cet autre constat réjouissant : l’altruisme, la capacité d’aider sans rien attendre en retour, est aussi une qualité partagée par nombre de nos semblables. D’ailleurs, n’est-ce pas de cela que témoignent fondamentalement les affaires Jonathan et Gaëtan ? L’être humain est plutôt solidaire, même si un certain discours tend à nous faire croire le contraire.

Mots-clés:
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