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Procès des attentats de Bruxelles : scanner de la radicalisation violente

« S’agissant des accusés au procès, on retrouve chez eux les ingrédients dont je vous parle : violence intrafamiliale, conflit parental, questionnements identitaires, passé délinquant », explique Aicha Bacha. | © Photonews

Société

Le procès des attentats de Bruxelles est sur le point de débuter. Dans le box des accusés, parmi d’autres, Salah Abdeslam et Mohamed Abrini, deux amis d’enfance de Molenbeek devenus des djihadistes. Par quel mécanisme cette transformation a-t-elle eu lieu ? Est-ce le même que celui qui a poussé des jeunes à jouer les casseurs après le match Belgique-Maroc, bien que les conséquences soient sans commune mesure ? Pour la chercheuse Aicha Bacha qui a consacré une thèse au processus de radicalisation violente de jeunes Belges issus de la diversité marocaine, il existe une relation.


Un entretien avec Frédéric Loore

Aicha Bacha est docteure en sciences politiques et sociales et chercheuse associée au Centre d’études de la coopération internationale et du développement (CECID) de l’ULB. Ses travaux portent sur les questions liées à l’immigration, les jeunes, les violences, la radicalisation et les identités collectives. Elle a publié « Le djihad en héritage sur le territoire belge » aux -éditions -L’-Harmattan.

Paris Match. Votre thèse de doctorat a porté sur la radicalisation violente de jeunes Belges issus de la diversité marocaine en vous focalisant sur leurs mères. Durant six ans, vous en avez suivi cinquante-deux. Qu’est-ce qui a motivé votre axe de recherche ?
Aicha Bacha. Vers la fin de 2012, je faisais partie d’un groupe de réflexion bruxellois qui se réunissait une fois par semaine. Un soir, un des membres est venu accompagné de deux mères de jeunes partis combattre en Syrie. Ces mamans marocaines se disaient désemparées, mais surtout dans l’incompréhension totale de ce qui avait pu pousser leur enfant à faire le choix du djihad. En tant que femme, membre de cette communauté qui plus est, j’ai souhaité apporter des éléments de réponse à leurs interrogations.

En quoi a consisté concrètement votre étude ?
Il s’agit d’une recherche-action sur le radicalisme violent, entamée dans le cadre de ma thèse de doctorat. J’ai analysé les trajectoires de ces mères, leurs conditions de vie familiale ainsi que leurs relations intrafamiliales et leur situation socio-économique et culturelle. L’étude identifie les différents mécanismes de la transmission de la violence dans les familles ainsi que les types de transmission, pour en arriver à la conclusion qu’il s’agit de l’une des causes de la radicalisation violente.

Sur la base de quels critères avez-vous sélectionné ces mères ? Sur quoi portaient vos rencontres ?
Dans un premier temps, j’avais souhaité ouvrir mon étude à toutes les mères de djihadistes qui auraient accepté de me répondre. Cependant, vu la densité de ma recherche et en accord avec les membres de mon jury de thèse, la décision a finalement été prise de me concentrer uniquement sur celles issues de la communauté marocaine. Les résultats de mes entretiens exploratoires m’ont permis d’élaborer des hypothèses de base et je suis alors passée aux rencontres proprement dites. Tout s’est fait dans le respect des règles de stricte confidentialité inhérentes à ce type de démarche qu’on appelle l’observation participante. Pour ma part, j’ai mis tout en œuvre pour n’être ni trop distante, ni trop proche des personnes interrogées. Au cours de de ces entretiens approfondis, je devais veiller à ce que chaque mère aborde trois thématiques incontournables : son enfance et sa jeunesse au sein de la famille, sa vie de couple et, enfin, l’évolution de son « enfant djihadiste » dans le cadre familial et au travers de ses relations extra-familiales.

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Venons-en aux conclusions de votre recherche : quelle forme la violence revêt-elle dans ces familles ? Et par quels mécanismes se transmet-elle aux enfants au point de faire de certains des terroristes ?
Au travers des cinquante-deux récits de vie que j’ai recueillis et analysés, j’observe des constantes. Toutes ces mères me rapportent des faits de violence multiples, à la fois symboliques, psychologiques et parfois physiques, vécus depuis leur enfance et jusqu’à l’âge adulte. Elles me disent toutes le poids du patriarcat et des traditions religieuses qui ont douloureusement restreint leur liberté dès le plus jeune âge. Elles décrivent le processus de parentification dont elles ont été victimes lorsque, enfants, elles devaient par exemple accompagner leurs mères chez le gynécologue pour servir d’interprètes. Elles me racontent leurs mariages précipités afin d’échapper à la pression parentale pour, en définitive, se retrouver confrontées à la violence de la belle-famille. Au sein de leur couple, elles dénoncent l’absence des maris, leur manque d’implication dans le foyer, le harcèlement moral et les humiliations qu’elles subissent de leur part, souvent en présence des enfants. Et puis, il y a les insultes et les disputes violentes exacerbées par les difficultés économiques, la promiscuité des logements où les familles vivent à l’étroit, etc. Toute cette violence, tantôt latente, tantôt explicite, se transmet à la génération suivante par apprentissage social chez l’enfant qui en est le témoin direct. Il voit souffrir son modèle et, en l’absence de mécanismes de résilience indépendants, il est hautement probable qu’il reproduise cette violence, en l’accentuant dans certains cas. Cependant, en dehors de l’influence parentale, d’autres facteurs économiques, sociaux et religieux entrent en ligne de compte et agissent comme des « filtres » entre ce qui est transmis et ce qui ne l’est pas.

 

Bruxelles au lendemain des émeutes après Belgique-Maroc dimanche dernier : « La banalisation de la violence au sein des familles conduit fatalement à sa reproduction à l’extérieur. » ©Photonews

Mais comment expliquer que cette violence acquise prenne la forme d’une idéologie radicale et soit finalement retournée contre la société par le biais du terrorisme ?
Tout d’abord, le terrorisme ou le djihadisme sont rarement la première forme de violence exprimée par les jeunes de ces familles. Ils débutent souvent par la petite délinquance. Ensuite, si les parents sont les principaux promoteurs de cette transmission familiale de la violence, ils ne sont pas les seuls. Il faut prendre également en considération le rôle de la fratrie et des pairs. Les frères, les sœurs, les copains peuvent agir comme inspirateurs de convictions ou comme instigateurs d’actes. Ces jeunes ont largement l’occasion de passer du temps ensemble dans la rue où ils grandissent. Pour une raison simple : leurs familles ont en moyenne cinq enfants et peu d’espace personnel à leur offrir à l’intérieur d’habitations exiguës. Ils se retrouvent donc souvent dehors à partager ce qu’ils ont en commun, c’est-à-dire, outre cette violence intrafamiliale dont ils héritent, des problèmes psychosociaux et des questions identitaires par rapport à leur origine et leur religion. Pour exorciser tout ce mal-être, ils vont avoir tendance à recourir à la délinquance et à la violence qu’ils ont intériorisée. Les émeutes qui ont suivi le match Belgique-Maroc en sont malheureusement la démonstration parfaite. Mais pour répondre à votre question, étant de culture musulmane, s’ils rencontrent par la suite des prêcheurs de rue radicaux et des prédicateurs islamistes qui leur procurent les moyens prétendument « halal » (ce qui est permis dans l’islam, par opposition à « haram », ce qui est illicite, NDLR) d’extérioriser leur violence, alors ils deviennent des candidats au djihad.

Les jeunes casseurs qui ont pris part aux émeutes d’après-match dimanche dernier ont donc ce profil-là, selon vous ?
Je demeure prudente, mais selon toute vraisemblance, oui. D’ailleurs, la violence urbaine n’est pour moi rien d’autre qu’une forme de radicalisme, même si je ne la compare bien sûr pas au terrorisme. Néanmoins, ces actes de vandalisme sont l’illustration flagrante de l’apprentissage social de la violence par des adolescents. À ce propos, on doit questionner la responsabilité des parents. La banalisation de la violence au sein des familles conduit fatalement à sa reproduction à l’extérieur.

« Le désinvestissement de certaines familles dans la fonction de parent a des répercussions sur toute la société et ce n’est pas acceptable »

Votre étude vous permet-elle d’analyser le parcours des accusés du procès des attentats de Bruxelles ?
Le parcours type du terroriste n’existe pas. Il y a parmi eux aussi bien d’anciens criminels que des étudiants en ingénierie. Les mères que j’ai rencontrées m’ont, en tout cas, toutes dit avoir observé que c’est toujours leur enfant le plus psychologiquement fragile qui part commettre l’irréparable. S’agissant des accusés au procès, on retrouve chez eux les ingrédients dont je vous parle : violence intrafamiliale, conflit parental, questionnements identitaires, passé délinquant. Tout ceci prépare à accueillir favorablement les discours des prédicateurs de haine, qui agissent finalement comme des dealers de drogue.

Votre constat ne vaut-il que pour les familles issues de la communauté belgo-marocaine, ou pouvez-vous l’extrapoler à d’autres communautés ?
Je n’ai pas la réponse à ce stade. J’observe en tout état de cause que la communauté turque est aussi importante en Belgique que la marocaine, que de plus le pays était voisin de la zone de conflit syro-irakien, et pourtant pratiquement aucun jeune Turc n’est parti rejoindre les rangs de Daech. Je suis actuellement en train de mener des recherches à ce sujet, mais il est prématuré de tirer des conclusions.

Les pouvoirs publics disent avoir pris en compte la déshérence sociale des jeunes issus de la diversité. Ils ont créé des centres d’accueil, des maisons de jeunes, des écoles de devoirs, etc. Mais face à la radicalisation rampante, cela n’a manifestement pas suffi. Comment l’expliquez-vous ?
Les pouvoirs publics investissent beaucoup d’argent dans ces initiatives, c’est exact. Mais la réponse est-elle adaptée ? Une évaluation serait nécessaire. Énormément de questions se posent à ce propos, auxquelles je ne vais pas me hasarder à donner des réponses qui se situent en dehors de mon champ d’étude. Quoi qu’il en soit, je suis convaincue de la nécessité de travailler sur le noyau familial. Je préconise la création d’une école des parents destinée à celles et ceux qui éprouvent des difficultés à l’être. Ils y trouveraient les enseignements nécessaires et les bonnes pratiques en matière d’éducation et d’accompagnement de leurs enfants, car la parentalité, ça s’apprend. Le désinvestissement de certaines familles dans la fonction de parent a des répercussions sur toute la société et ce n’est pas acceptable. Toutefois, conscientiser ne suffit pas. Il faut également responsabiliser ceux qui ont démissionné. Par exemple, lier le respect de certaines obligations parentales à l’octroi des allocations familiales me semble une piste intéressante.

 

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