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La grossophobie, un problème de taille

Entre culture fast-food et culte de la minceur, la société devient-elle schizophrène ? | © Flickr @ The harsh truth of the camera eye

Société

En Belgique, 12% de la population adulte souffre d’obésité et 20% des moins de 16 ans sont en surcharge pondérale. Au-delà des kilos s’ajoute une charge plus lourde encore à porter : la grossophobie. Car si l’obésité augmente en Occident, il ne fait pas bon l’être dans nos sociétés. 

C’est un témoignage coup-de-poing, poignant et passionnant, qui emmène dans un univers inconnu tous ceux dont l’IMC est en-deçà de 30. Au-delà, c’est l’obésité, et une marginalisation que Gabrielle Deydier décrit sans pathos dans son livre, On ne naît pas grosse, avec une franchise qui déroute le lecteur. Et le bouleverse, en le renvoyant à son propre comportement : quel regard porte-t-on sur les obèses ? Comment est-il possible de faire preuve de tant de violence ?

Agressions et humiliations

Car la vie n’est pas tendre avec ceux qui affichent trois chiffres sur la balance. Agressions, humiliations, remarques désobligeantes de soignants, à l’image de cet échographe qui assène un jour à Gabrielle que « je lui faisais perdre du temps tout en creusant le trou de la Sécurité sociale ». Dans les sociétés occidentales, au bord de la schizophrénie entre fast-foods omniprésents et culte de la minceur, reste cette conviction ancrée que si on est gros ou obèse, on est forcément fainéant, un nihiliste de la santé qui passe ses journées à s’empiffrer.

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Vision incomplète du problème

Une croyance réductrice et destructrice, à laquelle Gabrielle s’attaque dès la couverture de son ouvrage. On ne naît pas gros, non. « Parler d’obésité en se limitant à la nourriture et à la sédentarité, c’est réducteur, c’est une vision incomplète du problème, tempête Gabrielle Deydier. L’obésité est une maladie chronique multifactorielle. De nombreux paramètres sont à prendre en compte : certes l’éducation alimentaire, mais pas que… Les revenus par exemple ! Chez les femmes au RSA on retrouve 30% d’obèses, contre 5% chez celles gagnant 4000 et plus. Sans compter que selon les statistiques, les femmes grosses sont huit fois moins employables que les autres ».

Twitter @ Gabrielle Deydier

Discrimination systémique

Une discrimination que Gabrielle a subie de plein fouet. « Je crois que j’ai connu tous les poids: j’ai fait des yoyos de plus de 50 kilos, parfois sur quelques mois seulement… Ado, j’étais simplement potelée, mais on m’expliquait toujours que j’étais « trop » grosse, alors j’ai voulu perdre du poids. Je suis tombée sur un charlatan, qui alors que je voulais perdre 10 kilos m’a expliqué qu’il fallait que j’en perde 20, et au final, j’en ai pris 60… La fin du lycée a été une déchéance physique et scolaire, mais à la fac, j’ai perdu du poids, j’oscillais autour des 90 kilos et ça allait très bien. C’est en entrant sur le marché de l’emploi que j’ai éprouvé de réelles difficultés ». Soit sa confrontation avec la grossophobie, que Gabrielle décrit comme une « discrimination systémique qui va bien au-delà de la simple moquerie ».

Tolérés mais condamnés

Cachez ce corps que je ne saurais voir. Dans son ouvrage Méditations pascaliennes, le sociologue Pierre Bourdieu évoque la plage et y souligne un « besoin de règles du jeu, ne pas autoriser n’importe quoi à n’importe qui. Pour cela, elle a dégagé des exutoires et s’acharne sur eux : ils sont le prix social à payer pour assurer la tranquillité des gens normaux. En regardant bien, on remarque peu de gros, souvent à l’écart, timidement installés. Car si rien n’est interdit, les regards et mille petits messages inaudibles font comprendre à ceux qui dérogent qu’ils sont la cible des critiques. Ils sont tolérés mais irrévocablement condamnés, disqualifiés ». Et souvent, ces condamnations prennent l’apparence de préoccupations, voire même, de conseils « bienveillants ».

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Stupide et contre-productif

« Les grossophobes expliquent leur intolérance avec des arguments médicaux: ‘je suis grossophobe pour vous faire réagir !’. C’est totalement stupide et contre-productif. On vit dans une société de paillettes, Amadieu parle de ‘La société du paraître’, une société où tout repose sur des likes sur Facebook et Instagram ». Des likes dont Filiz Aydogdu, Liégeoise haute en couleurs de 33 ans, est coutumière.

Filiz Aydogdu démontre que la mode ne se limite pas à une taille – Selim Aydogdu

Problème sociétal

Sur son blog, And God created Elvis, elle partage ses tenues quotidiennes, et offre à ses fidèles un rappel nécessaire que la mode ne se limite pas à la taille quarante. Bien dans ses formes, elle s’affiche en maillot, et s’étonne des commentaires postés sous ses photos. « Parfois, des filles pourtant plutôt minces viennent commenter qu’elles aimeraient bien oser ce genre de tenues aussi. Ce qui montre bien que les complexes, c’est chez tout le monde ». D’ailleurs, c’est là que se trouve l’explication de la grossophobie selon Filiz. « C’est un problème sociétal, les gens ne savent plus comment faire pour se sentir bien. Alors plutôt que de se concentrer sur ses propres complexes, c’est plus facile de regarder chez le voisin ce qui ne se passe pas bien ».

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Justifications constantes

Dont acte : « Je me ramasse parfois des commentaires style ‘pour ta santé, ce serait bien que tu fasses régime’ ou bien ‘si tu perdais un peu de poids, ce serait plus facile pour toi de rencontrer quelqu’un’, raconte Filiz. Je ne laisse pas les gens me houspiller, parce que je sais que je suis en bonne santé, mais je ne sais jamais vraiment comment répondre à ces remarques. Est-ce qu’il s’agit vraiment de grossophobie ou juste d’un idiot qui croit qu’il me dit ça pour mon bien ? Le pire, c’est quand je suis à table et que les gens se permettent de regarder dans mon assiette, l’air de s’étonner que je ne mange pas plus de légumes avec mes kilos à perdre. Il faut toujours se justifier, et ça, c’est délicat ».

Un sujet de fascination

Pour expliquer ce phénomène, le chirurgien digestif Jérôme Dargent évoque dans son ouvrage Le corps obèse : obésité, science et culture une fascination pour l’obésité. « Un trait comme l’obésité ne peut pas être assimilé à de la laideur. Si même l’obésité est laide à notre vue, on peut admettre que d’autres porteront sur elle un regard fasciné, tandis qu’en d’autres lieux ou d’autres époques (l’obèse gynoïde, l’obèse de Rubens), l’obèse est simplement beau ». Une beauté que l’avènement des réseaux sociaux a contribué à décomplexer.

Forte du succès de son blog, Gabifresh a lancé sa marque de maillots grande taille – Gabifresh

Fière de ses formes

Lancé de l’autre côté de l’Atlantique, le mouvement d’acceptation plus size fait des émules en Belgique, notamment via le groupe French Curves, qui rassemble des blogueuses francophones portant une taille 42 ou supérieure. Objectif : « démontrer qu’on peut porter plus qu’un 42 et s’habiller sans ressembler à un sac de patates ou devoir se cacher ». Filiz Aydogdu a rejoint le groupe, et se prête une fois par mois au jeu de la création d’une tenue sur base d’un thème imposé. « Je suis comme je suis, mais j’essaie de me montrer toujours sous mon meilleur jour » sourit-elle.

Le poids des regards

S’accepter, malgré le poids du jugement de la société, un combat quotidien pour Gabrielle Deydier. « Sans hésitation, c’est le regard des autres qui me pèse le plus au quotidien. On a beau dire qu’on est fort, que l’on s’en fiche, au final les avis comptent. Ce qui m’agace le plus ce sont les réflexions. Que les gens ne m’aiment pas, que je les dégoûte : c’est un fait. Qu’ils me le disent, c’est inacceptable. Être obèse n’est pas un choix de vie. On doit accepter et intégrer les personnes grosses à la société. Cessons de les marginaliser ».

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