Paris Match Belgique

Trafic d’antiquités : six ans après, la vérité éclate au milieu des faux

Ali Aboutaam, le roi genevois des antiquités, passe aux aveux après 20 années de soupçons. Á gauche, la stèle millénaire en albâtre saisie par la douane belge en janvier 2016. | © DR

Société

En 2016, nous dévoilions la saisie par les douanes, à Bruxelles, d’objets archéologiques appartenant à la société Phoenix Ancient Art du roi genevois des antiquités, Ali Aboutaam. Les suspicions portaient sur un trafic illicite. L’homme vient d’être condamné en Suisse. À l’aide de faux, il a maquillé l’origine véritable de biens culturels appartenant au patrimoine universel.

27 octobre 2016. Ce jour-là, dans Paris Match Belgique, nous mettions au jour les éléments d’une affaire judiciaire dont l’épilogue partiel s’est écrit cette semaine en Suisse. Il était alors question de la saisie par les douanes belges, en janvier de la même année, de pièces archéologiques exposées à la Brafa – la prestigieuse foire aux antiquités et objets d’art de Bruxelles – appartenant à la société Phoenix Ancient Art des frères Ali et Hicham Aboutaam. Ces antiquaires d’origine libanaise, mondialement connus dans le milieu des marchands d’art ancien, sont propriétaires de galeries très cotées à Genève (Ali) et à New York (Hicham).

Les biens confisqués par les douaniers consistaient en une table en marbre ainsi qu’une stèle en albâtre. Toutes deux avaient été pointées par le bureau Interpol de Damas en Syrie. Ce signalement international intervenait dans le contexte d’une suspicion de trafic illicite d’antiquités, les objets ayant possiblement été volés sur l’un des nombreux sites archéologiques syriens.

D’après notre enquête, les artefacts mis sous séquestre avaient préalablement transité par le port franc de Genève chez Inanna Art Services, une filiale de Phoenix Ancient Art. Un visa d’exportation délivré par les autorités helvètes avait par la suite permis à Ali Aboutaam de les exposer à Bruxelles. Nos investigations au sujet de la stèle en albâtre, présentée dans un des catalogues de Phoenix en 2012 comme une plaque cultuelle originaire du Proche-Orient et datant du début du troisième millénaire avant Jésus-Christ, nous avaient conduit jusque chez le professeur Michel Al-Maqdissi, expert en archéologie orientale auprès des universités de Damas et Saint-Joseph des Jésuites de Beyrouth. Sans se prononcer sur l’itinéraire emprunté par la stèle pour arriver chez Phoenix, il était quasi formel quant au fait qu’elle provenait de l’antique cité mésopotamienne de Mari. Située en Syrie, non loin de la frontière irakienne, celle-ci a littéralement été dévastée par les fouilles sauvages et les pillages massifs qui ont eu lieu avant et après la proclamation par Daech de son califat islamique.

 

Cette photo extraite d’un catalogue de Phoenix Ancien Art montre la stèle millénaire  ©DR

Simplement administrative au départ, la procédure lancée par la Direction générale des douanes, visant à établir si la provenance des objets saisis était ou non légale, a pris ensuite un tour judiciaire, comme Paris Match l’avait à nouveau révélé. Un dossier a effectivement été ouvert au parquet fédéral et confié au juge d’instruction bruxellois Michel Claise. Depuis quatre ans, lui et des enquêteurs de la section financière de la police judiciaire fédérale s’intéressent de près à la nature des activités des frères Aboutaam, particulièrement celles de la succursale de Phoenix Ancient Art ouverte en 2017 dans la capitale, en plein Sablon, et qui a aujourd’hui fermé ses portes. À ce jour, ils demeurent suspectés de trafic illicite de biens culturels et de blanchiment de capitaux.

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Nos articles nous ont valu un droit de réponse et une plainte auprès du Conseil de déontologie journalistique (CDJ), respectivement de la part d’Ali Aboutaam et du gérant de sa galerie bruxelloise. En substance, ils nous reprochaient de porter gratuitement atteinte à leur honneur et à leur réputation en les associant au trafic international d’antiquités. Le marchand genevois rejetait en bloc toutes les accusations le concernant et se disait victime, avec son frère, de harcèlement judiciaire. Quant à la stèle, le patron de Phoenix affirmait avoir usé de diligence pour s’assurer de sa provenance légitime, ainsi que le prouvaient selon lui les documents remis par ses avocats aux autorités belges.

Depuis, outre que le CDJ a entièrement donné gain de cause à Paris Match, nous avons eu accès à de nouveaux documents extraits du dossier répressif de l’Office fédéral (helvétique) de la douane et de la sécurité des frontières (OFDF) sur la base duquel, en novembre 2021, Ali Aboutaam a écopé d’une condamnation pour fraude à la TVA sur des objets importés en Suisse. Dans ce dossier, on voit apparaître parmi l’entourage de l’antiquaire un certain Roben Dib, également condamné et avec lequel il a entretenu des liens d’affaires. Ce Germano-Libanais est au cœur d’une vaste enquête internationale qui se ramifie jusqu’à Bruxelles et dans laquelle tout le désigne comme la cheville ouvrière d’un gigantesque trafic d’antiquités.

Ali Aboutaam est acculé à reconnaître qu’il a allègrement bafoué les principes de diligence qu’il affichait

Et puis, cette semaine, un peu plus de six ans après nos premières révélations, une procédure pénale dirigée contre Ali Aboutaam a abouti devant le tribunal de police de Genève. Elle démontre notamment que la stèle en albâtre saisie en 2016 sur le stand de Phoenix à la Brafa était bien d’origine douteuse, et que celle-ci a été masquée par un faux historique, commandé en 2012 par le roi des antiquités ! Mais il y a plus : l’enquête menée conjointement par l’OFDF et le ministère public de la République et canton de Genève établit que le marchand de réputation mondiale s’est rendu coupable d’avoir maquillé l’historique véritable de quantité d’autres pièces de valeur, en vue de faciliter leur mise à la vente sur le marché légal.

Les aveux du patron de Phoenix

L’acte d’accusation – accepté par le prévenu, du reste en aveux, ce qui l’amène devant le tribunal de police dans le cadre d’une procédure simplifiée et le prive d’une possibilité de recours – est on ne peut plus clair relativement aux faits. On y lit ceci : « Ali Aboutaam, en sa qualité d’administrateur de Phoenix Ancient Art SA, a demandé à des experts en art, ou a demandé à des collaborateurs de Phoenix Ancient Art SA d’obtenir d’experts en art de : produire et/ou signer de fausses factures ; et/ou de produire ou de faire produire par d’autres des documents d’indication de provenance contraires à la réalité, parfois contenus directement dans des factures ; et/ou de fournir des indications de provenance contraires à la réalité pour être utilisées par d’autres. »

Quant à l’objectif poursuivi, il est exposé de manière tout aussi limpide : « Procurer à des biens culturels, au sens de l’article 2 de la loi sur le transfert de biens culturels (LTBC), un pedigree visant à dissiper des soupçons de provenance illicite et/ou à faciliter leur transfert douanier en vue de leur mise en vente sur le marché de l’art par le biais de Phoenix Ancient Art SA, Tanis Antiquities LTB et Inanna Art Services SA, soit des sociétés dont Ali Aboutaam a le contrôle. »

 

Phoenix
La succursale bruxelloise de Phoenix Ancient Art a été perquisitionnée en 2019 par le juge Michel Claise. Un dossier pour blanchiment de capitaux et trafic illicite de biens culturels demeure ouvert.

L’acte d’accusation déroule ensuite la longue liste des objets pour lesquels le négociant libano-suisse s’est procuré tous ces faux avec la complicité de quatre experts reconnus, dont un Belge d’origine : A.L. Le comble, c’est que celui auquel le ministère public prête la confection de « fausses factures » et de « faux certificats de vente et de provenance » a autrefois travaillé comme consultant auprès des douanes suisses ! Il a également collaboré avec le conservateur responsable du département haute antiquité du Musée d’art et histoire de Genève. Parmi la liste figure la fameuse stèle en albâtre pour laquelle, en 2012, un galeriste de Vevey avait fourni à son commanditaire, Ali Aboutaam toujours, « une fausse facture datée du 15 mars 2010 indiquant un faux historique ». Pour quelle raison émettre une facture bidon et antidatée, si ce n’est pour brouiller les pistes qui remontent aux origines de l’acquisition de la stèle ?

En plus de ces infractions pénales, le ministère public accuse le patron de Phoenix à la fois de délit et de contravention à la loi sur le transfert de biens culturels. De délit d’abord, parce qu’entre 2012 et 2016, il a rémunéré un intermédiaire afin qu’il importe illégalement en Suisse des objets « dont il savait, ou devait présumer, qu’ils avaient été acquis illicitement, notamment lors de fouilles illicites dans diverses régions du Moyen-Orient ». De contravention ensuite, parce qu’il a acheté des pièces sans obtenir de la part des vendeurs de déclaration écrite attestant de leur droit d’en disposer, de même que « sans tenir un registre des acquisitions qui mentionne l’origine du bien culturel, le nom et l’adresse du fournisseur ou du vendeur ainsi que la description et le prix d’achat ».

18 mois de prison avec sursis et une lourde peine d’amende en perspective

Ce mardi, le tribunal de police a déclaré Ali Aboutaam coupable de tout ce dont il était accusé et l’a condamné à une peine de prison de 18 mois, assortie cependant de sursis et d’une mise à l’épreuve de trois ans. Une mesure de clémence qui tient compte de ses aveux, de sa coopération avec la justice, de sa volonté de restituer les biens culturels mal acquis et de ce que l’accusation qualifie de « repentir sincère ». De plus, c’est à présent à l’administration fiscale que l’intéressé va avoir affaire. De source judiciaire, on nous rapporte qu’il risque une peine d’amende très lourde, chiffrée en millions de francs suisses.

Phoenix Ancient Art, en dépit de sa renommée flatteuse auprès des riches collectionneurs du monde entier, traîne depuis vingt ans une constante odeur de soufre. Le nom de ses propriétaires est apparu plus d’une fois dans des enquêtes relatives à des trafics illicites de grande ampleur. Mais c’est la première fois que l’un d’eux est acculé à reconnaître qu’il a allègrement bafoué les principes de diligence qu’il affichait au fronton de son commerce, lorsqu’il assurait recourir aux « procédures les plus rigoureuses » afin de donner à ses clients toutes les garanties au sujet de « l’authenticité et la provenance des objets ».

Ces dernières années ont vu le trafic international de biens culturels battre des records. Principalement parce que de nombreux acheteurs font le choix d’ignorer la véritable origine de ceux-ci. Ce faisant, ils participent à l’anéantissement d’un patrimoine universel, fragile et non renouvelable.

Frédéric Loore
Avec Antoine Harari à Genève.

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