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« La révolte du bikini » est-elle vraiment en marche en Algérie ?

"Il n’y a jamais eu de baignade à 3 000 femmes". | © Flickr/Sitoo

Société

En Algérie, des femmes auraient décidé de faire la révolution sur les plages pour lutter contre le conservatisme et le harcèlement, avec pour seule arme leur bikini. Ce lundi 7 août, « une baignade républicaine géante » devait même avoir lieu à Tichy. Une information relayée par de nombreux médias, français et belges, mais démentie par des journalistes algériens.

« La révolte du bikini » fait le buzz depuis le début de l’été. Née à Annaba le 5 juillet dernier, l’initiative consiste à mettre un deux-pièces et se rendre à la plage pour lutter contre le harcèlement sexuel et moral qui sévit dans un pays conservateur. Même s’il n’est pas interdit sur les plages algériennes, le bikini reste mal-vu, considéré parfois comme une tenue choquante pour se baigner.

Suivies par d’autres « opérations bikini », elles auraient toutes été lancées sur un groupe Facebook privé créé par une militante féministe d’Annaba, en réaction à une « campagne » islamiste sur internet appelant à photographier les femmes en maillot et les publier en ligne. « Le but n’est pas de faire du bruit et encore moins de faire le buzz, mais de changer la société profondément et en douceur. Ceci ne pourra se faire qu’en habituant des milliers de voyeurs à ce qu’ils considèrent encore comme étant interdit. Nous ne voulons pas changer leur vision des choses, mais simplement leur inculquer la tolérance et l’acceptation de l’autre », expliquait la créatrice du groupe, citée par L’Obs. Après la lecture de certains sites français et belges, ces opérations rassembleraient « des milliers de femmes ».

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© AFP PHOTO / Ryad Kramdi

Une fausse « baignade républicaine »

La dernière initiative en date ? Celle du lundi 7 août pour « une baignade républicaine géante » à Tichy, une station balnéaire réputée du pays, relayée massivement par la presse. Un rassemblement qui n’a jamais eu lieu, selon Kamel Medjdoub, chef du bureau de Béjaïa du quotidien algérien El Watan. « C’était une journée ordinaire avec son lot de maillots ordinaires de toutes sortes », a-t-il assuré par téléphone à l’AFP, rapporté par Le Monde.

Yasmine Taouint, journaliste au HuffPost Algérie, modère également la portée de ces événements. « Dans l’eau, des hommes en tenue de bain se mélangent à des enfants, des jeunes femmes en maillot de bain, en robe ou même des femmes voilées », écrit-elle dans son reportage sur une plage le jeudi 3 août, relayé par Huffington Post France. « Dans certaines plages de la capitale qui sont principalement fréquentées par des jeunes hommes, il paraît peu probable de trouver des femmes en maillot de bain », modère-t-elle avant de préciser qu’elle n’a, elle-même, « jamais rencontré de problème par rapport au choix de la tenue sur la plage ».

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Il n’y a jamais eu de baignade à 3 000 femmes.

Piégés par un hoax ?

Autre problème douteux : « aucun journaliste algérien ou étranger n’a pu constater la réalité de ces opérations », souligne Le Monde. Seule une image publiée sur Twitter, montrant 24 femmes en bikini (mais aussi en short ou enfilant une serviette de plage) circule pour illustrer l’une de ces supposées « opérations bikini ».

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Pour se rassurer plutôt que militer

Si le groupe Facebook existe bel et bien, la raison de sa création n’est pas protestataire. Il n’a pas été créé par militantisme pro-bikini mais pour se rendre en groupe sur la plage afin de se protéger du harcèlement de certains hommes, a expliqué l’une de ses membres à l’AFP. « J’ai adhéré début juillet (…) parce que je trouvais que nous n’étions pas à l’aise pour nager. Nous ne voulions pas être dérangées », a déclaré Sarah, 24 ans, étudiante à Annaba. « Jusqu’à présent, nous nous sommes retrouvées à une vingtaine de femmes sur la même plage (…) en général la plage de Séraidi », poursuit Sarah. « Je n’ai pas accès à la totalité des membres de ce groupe et je ne les connais pas tous », mais « il n’y a jamais eu de baignade à 3 000 femmes », assure-t-elle à l’AFP.

L’exagération et le fantasme des médias

La rumeur est née d’un article du journal local Le Provincial, publié le 10 juillet et repris sur les réseaux sociaux puis dans les médias. L’auteure Lilia Mechakra s’en défend, elle a « parlé d’un groupe de femmes de 3 000 membres, sans dire qu’elles allaient à la plage toutes ensemble ». La suite est malheureusement courante : ses propos ont été déformés, exagérés puis repris sans vérification. Une chose est sûre : le groupe a bien été créé suite à l’attitude de nombreux hommes sur les plages, et non en réaction à une campagne intégriste, insiste la jeune femme qui dénonce « les fausses informations qui circulent sur les réseaux sociaux ».

Selon Yamina Rahou, sociologue au Centre algérien de recherche en anthropologie sociale et culturelle (CRASC), la société algérienne est prise « entre le marteau des intégristes qui veulent une police des mœurs et des plages pour femmes, et l’enclume de la marchandisation du corps des femmes des Occidentaux qui veulent imposer une modernité débridée ». Mais ces opérations bikini, « c’est un fantasme des médias étrangers, français en particulier, pour meubler l’été après le feuilleton du burkini » en 2016, a-t-elle expliqué.

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