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Le burn-out parental, où désir d’excellence rime avec souffrance

La pression de la mère parfaite est sortie de la sphère privée | © Facebook @ Boodyuk

Société

De tous temps, les enfants ont cristallisé les espoirs de leurs parents, héritiers de leurs désirs et symboles de leur réussite. Mais à l’ère des réseaux sociaux, la pression de l’enfant parfait s’intensifie, jusqu’à pousser certains au burn-out parental. 

En 2011, le rugissement de la mère tigre avait retenti à travers la planète. Dans un livre détaillant ses méthodes parentales, l’Américaine Amy Chua faisait l’apologie de l’excellence infantile, n’hésitant pas à avoir recours à des techniques frisant la cruauté pour s’assurer que ses deux filles atteignent le maximum de leur potentiel. Par le biais d’horaires punitifs de répétitions de piano et de mathématiques, mais aussi d’une éducation à la dure qui ne s’embarrasse pas de sentimentalisme.

L’amour vache

Extrait choisi : « Pour mon anniversaire, ma fille de 4 ans m’a offert une carte qu’elle avait faite elle-même. C’était un morceau de papier plié de travers avec un émoticone souriant. A l’intérieur était griffonné « Bon anniversaire, Maman, bisous Lulu. Je lui ai dit que je n’en voulais pas, que je valais mieux que ça. Je veux une carte qui demande un peu de réflexion et d’effort ». Et Amy Chua de souligner à sa fille : « Lorsque c’est ton anniversaire, je loue des magiciens et des toboggans qui me coûtent les yeux de la tête… Je travaille dur pour que tu aies des fêtes sympas. Je mérite mieux que ça ». L’excellence, toujours, parfois même au prix de l’amour. Une pression qui pèse autant sur les enfants que sur leurs parents.

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Sophie en sait quelque chose. Maman d’une petite Aglaé de 18 mois, cette architecte namuroise ressent le besoin permanent de pousser sa fille à se dépasser. Et même si cette dernière ne va pas encore à l’école, Sophie est convaincue qu’Aglaé a déjà pris du retard, et que c’est son approche parentale qui est à blâmer.

Certaines de mes copines ont inscrit leurs enfants à des cours de musique ou de langue conçus pour les bébés. Au début, ça m’a fait rire, parce que je voyais mal comment un enfant de quelques mois pourrait maîtriser l’anglais, mais maintenant, je culpabilise. J’ai peur qu’à cause de moi, Aglaé n’ait pas les mêmes chances que les autres.

Culpabilité constante

Car aujourd’hui, le culte de la mère parfaite ne se limite plus à la sphère privée. Avènement des réseaux sociaux oblige, les jeunes mamans ont une pléthore de modèles auxquels se comparer. Soit autant de chances de se dévaloriser. « Quand je scrolle sur Instagram, j’ai immédiatement l’impression d’être la pire mère du monde, confie Alice, maman de deux fils de 5 et 7 ans. C’est rempli de photos de repas bio, d’enfants habillés parfaitement qui font des activités ludiques mais toujours éducatives. Moi mon cadet met les vêtements trop petits de son aîné, et parfois, ça fait du bien de pouvoir les laisser regarder des dessins animés en mangeant des fishticks ». Des moments de répit désormais teintés de culpabilité.

Mus par les meilleurs sentiments

Conséquence de cette pression constante : le burn-out est lui aussi sorti de sa sphère primaire, et peut désormais survenir aussi bien au travail que dans le cadre parental. Un phénomène que le philosophe Fabrice Midal a expliqué pour Madame Figaro : « Partout on doit faire mieux et plus. Comme si le mantra de notre société était « Ça ne sera jamais assez ». Au travail comme avec les enfants, le burn-out est la maladie de ceux qui veulent répondre à cette exigence de la société, l’idée qu’il faut se sacrifier. Ils veulent tellement bien faire qu’ils n’écoutent plus ce qu’ils vivent ni ce qu’ils ressentent ». Et d’ajouter :

C’est de la maltraitance envers soi-même, une instrumentalisation de soi. Les gens qui font un burn-out sont mus par les meilleurs sentiments. Mais souvent ils s’entendent dire, en plus, que c’est leur faute : ils n’avaient qu’à mieux contrôler leurs affects. Alors qu’ils n’ont fait qu’introjecter la pression de la société.

Sauver l’amour

Une pression écrasante. « J’avais lu beaucoup pendant ma grossesse, et j’avais très peur de souffrir de dépression post-natale, confie Sophie. Finalement, j’ai eu la chance d’y échapper et de développer tout de suite une relation très forte avec mon bébé, mais maintenant, je me sens mal dans ma peau tout le temps. Mon mec me dit que je ne dois pas me mettre cette pression et stresser autant, j’ai l’impression qu’il me prend pour une hystérique. Du coup, je lui en veux, parce que je ne comprends pas pourquoi lui n’est pas plus impliqué dans le futur d’Aglaé ».

Egoïsme salutaire

La solution pour lâcher la pression ? Selon la sophrologue Laetitia Prat-Gilles, il suffirait de faire preuve d’une saine dose d’égoïsme. « Ce qui m’a sauvée, c’est d’avoir la dose d’égoïsme nécessaire, et de ne pas me mettre la pression. Au troisième enfant à plus de 40 ans on a du recul – le regard des autres, on s’en moque ! Mais c’est difficile pour les jeunes mères d’échapper à cela. Je vois très bien l’évolution en vingt ans, entre ma première fille et mon petit dernier. Les livres, les émissions… Le spectre du “bon parent” rôde partout. Et puis les réseaux sociaux ! Les parents y exhibent des enfants “réussis” qui parlent trois langues à 6 ans, pratiquent le violon, le tir à l’arc et les échecs… »

Mères indignes

De quoi expliquer sans doute le succès rencontré par la comédie Bad Moms. Réponse bourrée de progestérone et d’instinct maternel au succès potache de Very Bad Trip, cette comédie US met Mila Kunis, Kristen Bell et Kathryn Hahn en scène dans le rôle de mères indignes, que la pression de l’excellence ont menées au point de non-retour. Une satire salutaire pour Mila Kunis, elle même maman de deux enfants : « aucune mère n’est parfaite. L’important, c’est de pouvoir en rire, et se dire qu’on fait notre maximum pour nos enfants. Même si il y a des jours avec et des jours sans ».

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