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République dominicaine et Haïti, l’enfer au paradis

LA R2publique dominicaine est un paradis pour les touristes | © Joe deSousa

Société

D’un côté, un paradis pour touristes aux plages de sable fin. De l’autre, un pays qui peine à se remettre d’un tremblement de terre meurtrier. La République dominicaine et Haïti, deux pays que tout sépare, et qu’il est pourtant impossible de dissocier. 

Banlieue de Saint-Domingue. Dans la cour de l’école aux murs colorés, devant les deux balançoires qui oscillent lentement dans le vide, Juliana Mejia se souvient. «Je me sens comme eux. J’ai vécu la même situation quand j’étais enfant: la peau plus noire, la précarité, la pauvreté. A l’école, les autres me battaient. Il y a toujours eu cette différence entre les Dominicains et les Haïtiens». Juliana fait partie des centaines de milliers d’Haïtiens ou descendants d’Haïtiens venus travailler et vivre en République dominicaine. Ainsi que bon nombre d’entre eux, malgré sa nationalité dominicaine, elle se sent souvent comme une citoyenne de seconde zone dans son propre pays.

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Depuis la solitude et l’exclusion de la cour d’école, Juliana a grandi. De son traumatisme est sans doute né son engagement. Elle est devenue institutrice et travaille au sein du Mudha, une association qui vient en aide aux femmes les plus fragiles, souvent celles d’origine haïtienne. «Beaucoup n’ont pas de papiers; un problème pour leurs enfants, qu’elles ne déclarent pas. La priorité est d’apprendre à tous l’espagnol, car certains ne parlent que le créole haïtien». Derrière elle, les petits écoliers en uniforme bleu marine et rose pâle s’agitent à l’heure de la récréation, jouent sur le sol pierreux. «Ce sont surtout des enfants pauvres, des sans-papiers, des enfants de mère célibataire. Parfois, ils arrivent ici sans avoir mangé», se désole-t-elle.

Bidonvilles et canne à sucre

Dans le quartier de Palmarejo, où l’école a élu domicile, nous sommes à une trentaine de kilomètres de Saint-Domingue, la capitale, et de sa zone coloniale, ses cortèges de touristes venus profiter des plages superbes de la République dominicaine. Avec ses trois églises évangéliques, ses baraques en bois et tôle, ses générateurs qui jonglent avec le courant, les enfants qui jouent au milieu des poules, Palmarejo ressemble à un «bateye» ordinaire, un de ces bidonvilles construits dans tout le pays pour héberger les travailleurs de la canne à sucre à partir des années 1960.

LE contraste est frappant dès que l’on arrive à Haiti – Flickr @ Red Cross

Dans les environs, les champs de canne ont périclité. Sur les terrains désormais à l’abandon, la population pauvre a afflué, de plus en plus nombreuse. Aujourd’hui juchée au-delà d’une décharge à ciel ouvert, la communauté s’est agrandie, et les hommes, quand ils ne traînent pas faute d’opportunités, sont devenus chauffeurs de moto-taxi ou ouvriers du bâtiment, pendant que les femmes tiennent des petits commerces de rue. Ici, la couleur de la peau est plus sombre. Et pour cause: une majorité de ces villageois sont originaires d’Haïti.

Exploitation de longue date

Si l’on regarde leur histoire commune, souvent sanglante, l’exploitation d’Haïti par la République dominicaine ne date pas d’hier. Ayant pris son indépendance de la France et de l’Espagne au XIXe siècle, l’île retombe sous occupation américaine au début du XXe siècle. On organise alors la production intensive de canne à sucre et on fait venir des travailleurs haïtiens dans les champs dominicains. En 1937, le dictateur Rafael Trujillo, qui dirige alors la République dominicaine redevenue indépendante, agite la menace que ces ouvriers feraient peser sur l’identité nationale et plus de 15000 d’entre eux sont tués.

Accords de coopération

Le temps passe et, dans les années 1960, les deux gouvernements signent finalement des accords pour faire venir des travailleurs en nombre. On construit les bateyes, des camps de fortune pour loger cette main-d’oeuvre non loin de son lieu de travail. Jusqu’aux années 1980, l’industrie du sucre prospère et on compte plus de 400000 Haïtiens sur le territoire dominicain. Puis les cultures se diversifient : café, cacao, riz… Aujourd’hui, il n’y a plus d’accord officiel entre les deux gouvernements, mais, alors qu’Haïti affronte catastrophe sur catastrophe, une immigration de misère se poursuit. L’agriculture est un secteur où les Haïtiens sont nombreux, avec des salaires très bas. Dans les bananeraies du nord-ouest, qui exportent en partie vers l’Europe, ils représentent plus de 70% de la main-d’oeuvre. Pour la plupart embauchés à la journée, ils sont parfois rémunérés en dessous du salaire minimum de 320 pesos (6 euros).

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Flickr @ Blue Skyz Studios

Président bénévole d’une association de travailleurs haïtiens qu’il a montée dans cette région, Diorny Desanges confirme: «Le pire, ce sont les saisonniers qui font des allers-retours de chaque côté de la frontière pour rester un ou deux mois. Ce sont les moins bien payés. Ils peuvent toucher à peine 200 pesos par jour [4 euros] et n’arrivent pas du tout à économiser. Certains ne retournent même pas dans leur famille, ils ont trop honte». Diorny, lui, ne travaille pas à temps plein et gagne environ 3000 pesos par mois (54 euros). Avant, il était serveur dans une cabana, ces hôtels pour touristes consacrés à la prostitution, et touchait 20000 pesos par mois (359 euros). Mais, après un grave accident de voiture, il dit avoir trouvé Dieu et décidé de se consacrer aux autres.

Des dizaines de milliers d’apatrides en République dominicaine

Pourtant, à écouter Juliana Mejia et les associations, la situation est meilleure depuis quelques années. Devant le traitement déplorable des clandestins et sous la pression internationale, en 2014 les autorités dominicaines initient un vaste plan de régularisation. Environ 240000 Haïtiens en ont bénéficié, même si les démarches restent longues et coûteuses. Malgré ces efforts, Amnesty International estime qu’il existe toujours plusieurs dizaines de milliers d’apatrides en République dominicaine, des personnes d’origine haïtienne souvent nées sur le sol dominicain et qui n’ont aucune nationalité- ni haïtienne ni dominicaine. Sans compter les nombreux sans-papiers, 200000 selon le gouvernement dominicain, sûrement beaucoup plus en réalité. Pour ces clandestins, la menace d’une expulsion plane toujours. Dans le quartier colonial de Saint-Domingue, les boutiques à souvenirs côtoient les cafés et les restaurants où se pressent les groupes de touristes au son sensuel du mérengué ou de la bachata.

Déportations quotidiennes

D’origine haïtienne, Daniel travaille à la réception d’un hôtel. Il raconte les expulsions quotidiennes, les «déportations », comme on les appelle ici. «Beaucoup d’Haïtiens travaillent en zone coloniale, dans l’hôtellerie ou le bâtiment. Ils ont construit tous les hôtels et édifices. Les déportations, je les vois tous les jours. Une fois la nuit tombée, les services de l’immigration viennent dans un pick-up blanc. Ils contrôlent les sans-papiers puis les amènent hors de la ville jusqu’aux bus jaunes (ces anciens bus scolaires reconvertis en fourgons grillagés) qui les reconduisent à la frontière». Il se ravise: «Moi, ils ne me prennent pas, je suis bien habillé. Je viens d’une famille riche et éduquée». Daniel porte ce jour-là un veston et un noeud papillon. Avant de raconter l’histoire de son ami, ouvrier dans le bâtiment, «déporté» cinq fois l’an passé: «C’est presque devenu un jeu. Comme il habite près de la frontière, mon ami revient à chaque fois». Quand il a un peu de temps, Daniel se rend dans un de ces bateyes, près de l’aéroport. Il apporte des vêtements et de la nourriture. «J’aide ma communauté, c’est normal. Ce sont les plus nécessiteux. Ils sont sans cesse stigmatisés».

Côté dominicain, la nature foisonne. Côté haïtien, la misère

Pourtant, malgré la peur d’être expulsés parfois sans même avoir eu le temps de reprendre leurs affaires ou de toucher leur paye, l’afflux d’Haïtiens continue. «Gagner 200 pesos (4 euros) en République dominicaine, c’est toujours mieux que rien en Haïti», conclut Daniel, amer. Il suffit de traverser la frontière pour comprendre la différence entre ces deux pays logés sur la même île. Côté dominicain, la nature foisonne grâce à l’irrigation: cultures intensives, plantations de fruits exotiques, de bananes, rizières et champs de canne à sucre. Mais côté haïtien, c’est la misère. Le vert laisse place au gris sombre. Une petite agriculture vivote et alterne avec une forêt brûlée pour en extraire du charbon. Une terre lunaire constellée de pierres, où broutent quelques chèvres. Ici, on manque de tout, d’infrastructures surtout, et on se remet de la dernière catastrophe naturelle, le tremblement de terre de 2010, l’ouragan Matthew d’octobre 2016. Le contraste est saisissant.

Associations démunies

Dans Port-au-Prince, la capitale, le Groupe d’appui aux rapatriés et réfugiés (Garr) assure l’accueil des Haïtiens expulsés de République dominicaine. Dans un pays où l’autorité centrale est faible, le Garr fonctionne grâce à des financements internationaux et ne reçoit aucune aide du gouvernement. Saint- Pierre Beaubrun, le responsable de la plateforme, explique: «Nous accueillons les Haïtiens déportés et leur fournissons les biens de première nécessité, des soins, de la nourriture, des vêtements, un peu d’argent pour les transports afin qu’ils rentrent chez eux, car ils arrivent souvent sans rien».

Les expulsions se font sur des bases discriminatoires

Impossible néanmoins pour les associations d’être présentes à tous les points de passage de cette frontière poreuse, dont quatre seulement sont légaux. «Il existe une grande mobilité entre les deux pays. Pour aller au marché, on traverse, légalement ou pas, grâce aux passeurs ou en corrompant les douaniers… Parfois les autorités ferment les yeux, par exemple au moment des récoltes quand il y a besoin de main-d’oeuvre. Mais, lors des expulsions, elles ne procèdent pas toujours au contrôle des papiers comme elles le devraient (s’ils ont des papiers en règle, les Haïtiens ne peuvent pas être expulsés). Le renvoi se fait sur des bases discriminatoires: les autorités prennent les personnes de couleur de peau plus foncée, celles qui ne parlent pas espagnol, et il est déjà arrivé que, parmi les expulsés, on accueille des Nigériens ou des Guadeloupéens», dénonce Saint-Pierre Beaubrun.

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Flickr @ Reinhard Link

Retour dans les environs de Saint-Domingue, à une trentaine de kilomètres, non loin de Boca Chica, la station balnéaire de tous les vices, haut lieu de la prostitution. La petite route terreuse se faufile parmi les cabanes en bois du bateye de Mata los Indios. Ici, la plupart des habitants travaillent dans les fermes alentour, dans les champs de papayes et de fruits de la passion. Ils vivent au jour le jour, un quotidien qui se répète et s’obstine. Ils sortent peu de leur communauté, sauf les femmes, souvent domestiques dans la capitale.

Malgré ses 50 années de travail harassant, le vieillard n’a pas de retraite

Au crépuscule, entre les baraques colorées, on prépare le repas, les jeunes réparent une moto au son de la musique, un enfant se lave dans une bassine et les vieux attendent tranquillement la tombée de la nuit. Parmi eux, Achille Sylla, 72 ans, est arrivé d’Haïti à 13 ans et n’a jamais eu de papiers. Malgré ses cinquante années de travail harassant dans les champs de canne à sucre, le vieillard n’a pas de retraite. «Quand j’en ai besoin, je vais à l’hôpital, on me donne des médicaments».

Lutter contre le fatalisme

Ce n’est pas l’avis de tous. Yohanny Beras, elle, ne cède pas au fatalisme. La jeune femme de 26 ans termine son cursus d’infirmière. C’est la seule du bateye à faire des études supérieures et, pour cela, elle effectue les allers-retours tous les jours à Saint-Domingue. Mais elle sait que la communauté a besoin d’elle. «Avant, c’était compliqué. Même pour une simple grippe, il fallait aller très loin, confie-t-elle, avant de sourire: A l’université, les gens sont toujours surpris. Ils me disent: ‘Quoi, tu viens du bateye!’ Ils n’en reviennent pas».

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