Paris Match Belgique

L’Inde interdit la répudiation express chez les musulmans

Une mesure historique pour les musulmanes d'Inde | © Belga / AFP PHOTO / Prakash SINGH

Société

La Cour suprême indienne a interdit mardi le divorce par répudiation express de la femme autorisé dans la communauté musulmane, une décision emblématique qui touche au cœur de la conception de la laïcité du pays.

Le « triple talaq » était l’un des sujets de société les plus débattus de ces dernières années en Inde, touchant à des enjeux publics capitaux comme la liberté de culte et les limites de l’immixtion de l’État dans la vie des minorités religieuses.  Selon cette pratique jusqu’ici acceptée dans le pays, il suffisait à un musulman de prononcer trois fois de suite le mot « je divorce » ( « talaq, talaq, talaq » ) pour répudier sa femme. Une pratique désormais déclarée illégale par la plus haute instance judiciaire de la nation.

Contraire au Coran et à la moralité constitutionnelle

« Le triple talaq enfreint le Coran et la charia. Il ne fait pas partie des pratiques religieuses et va à l’encontre de la moralité constitutionnelle », a déclaré un panel de cinq juges des principales religions d’Inde – hindouisme, islam, christianisme, sikhisme et zoroastrisme – qui l’a jugé inconstitutionnel par trois voix contre deux. La cour s’est prononcée uniquement sur le divorce à caractère instantané, appelé « talaq-e-biddat », et non sur les autres formes de répudiation qui s’étalent sur des temps plus longs. Des affaires de cas de divorces instantanés par lettre, Skype ou même message Whatsapp ont fait les gros titres ces dernières années en Inde. Plusieurs femmes répudiées de cette manière avaient engagé un recours pour obtenir l’abolition de cette procédure.

Lire aussi > La circoncision, bientôt interdite en Belgique ?

Un « moment historique » pour les musulmanes indiennes

Shayara Bano, une plaignante qui avait reçu sa répudiation par courrier en 2015 et était tombée en dépression, a salué un « moment historique » pour les musulmanes indiennes. « J’ai connu la douleur quand une famille se fracture. J’espère que personne n’aura à passer par cette épreuve à l’avenir », a-t-elle déclaré à la presse à l’extérieur du tribunal. Représentant 180 millions de personnes, soit 14% de la population, les musulmans sont la première minorité religieuse en Inde, peuplée à 80% d’hindous.

Les religions sur pied d’égalité

La laïcité à l’indienne, telle que définie dans sa Constitution, place toutes les religions sur un pied d’égalité.  Les croyances de chaque citoyen définissent le droit qui prévaudra en matière de mariage, divorce ou héritage. Les mêmes règles ne s’appliqueront ainsi pas à un hindou ou à un musulman, par exemple. Le Premier ministre Narendra Modi – qui soutenait le recours contre le triple talaq, l’estimant inconstitutionnel et discriminatoire envers les femmes – a qualifié la décision d' »historique« . Les nationalistes hindous militent de longue date pour un code civil uniformisé.

Le spectre de la domination de l’hindouisme majoritaire

Le parti du Congrès (opposition) a également salué un jugement « progressiste, laïc et en faveur d’une égalité des droits pour les femmes musulmanes », dans un tweet sur son compte officiel. Mais la prise de position du pouvoir en place était contestée au sein de la communauté musulmane, même parmi des opposants au triple talaq. Leur crainte sous-jacente est de voir à terme les minorités privées de leurs lois religieuses, avec le spectre de la domination de l’hindouisme majoritaire. « Deux autres formes de talaq restent », a noté Ejaz Maqbool, avocat de l’All India Muslim Personal Law Board (AIMPLB), une association d’organisations musulmanes. L’AIMPLB jugeait le triple talaq « répréhensible » mais s’opposait à son interdiction. « Le verdict de la Cour suprême semble raisonnable. C’est le divorce instantané qui est une innovation absurde légitimée en Inde par nombre de religieux », a commenté sur Twitter l’historien S I Habib.

CIM Internet