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Famine en Somalie – L’humanitaire 2.0

Vidéo Société

En mars 2017, l’ONU et l’UNICEF tirent la sonnette d’alarme. La famine est déclarée en Somalie. Un célèbre Youtubeur décide alors de tester les limites des réseaux sociaux et crée le mouvement “Love Army for Somalia”, une initiative humanitaire indépendante qui sera un carton.

 

Le concept est de retirer tout intermédiaire entre les donateurs et les personnes dans le besoin. L’entièreté des dons est alors directement versé sur le téléphone portable d’une famille somalienne.  En effet, dans le but de contrer une inflation extraordinaire et éviter le scénario de la brouette de billets pour acheter un pain, les Somaliens ont depuis plusieurs années abandonné l’argent papier et développé les paiements virtuels. La quasi-totalité des transactions se fait par SMS. Pas besoin de smartphone dernier cri, un vieux Nokia 3310 fait l’affaire.

© Twitter

Utiliser la puissance des réseaux sociaux pour révolutionner l’aide humanitaire, est-ce réaliste ?

Pour répondre à cette question, prenons l’exemple de la famine en Somalie. L’appel initial de Jérôme Jarre date du 15 mars 2017. Une vidéo postée sur Twitter qui devient virale et touche le monde entier en seulement quelques heures. Une viralité rendue possible notamment grâce à son grand nombre de followers (1,5 million), acquis suite à sa série de Vines hilarants réalisés il y a quelques années. Dans cette vidéo, Jérôme Jarre dénonce une attitude fataliste de la part des médias traditionnels et met au défi la masse d’utilisateurs présente sur les réseaux sociaux. “Il faut qu’on se rappelle que ce n’est pas la réalité. La réalité c’est qu’on peut se mobiliser, on peut chercher des solutions”. Son plan : solliciter Turkish Airlines, seule compagnie à desservir la Somalie, à l’aide d’un hashtag et leur demander de mettre à disposition un avion-cargo pour amener de la nourriture à ceux qui en ont besoin. Probablement consciente des retombées positives pour son image, la marque répond très rapidement à l’appel et accepte la proposition.

Une campagne de financement est lancée et le projet, relayé par de nombreuses personnalités sur la toile, récolte près de 2 700 000 dollars (2 300 000 euros) en seulement deux semaines. L’avion s’envole vers la Somalie, un mois après la publication de la vidéo, avec à son bord 60 tonnes de nourriture. Si l’histoire est belle, le projet est vite pointé, par des ONG et des médias, comme naïf, voire dangereux. Constat que tirera également Jérôme Jarre au contact du terrain.

Une distribution mal encadrée est une distribution dangereuse

“Quand on distribue de la nourriture dans des pays comme la Somalie, il y a beaucoup de sensibilités à comprendre et à connaître”, explique Déborah Nguyen, chargée de communication du Programme Alimentaire Mondial. “Distribuer des tonnes de nourriture sans aucune expérience peut entraîner des problèmes, notamment des conflits dans la communauté locale. Ce sont des personnes qui souffrent et s’il n’y a pas assez de nourriture pour chacun, cela peut mener à des émeutes, dans le pire des cas”.

© Twitter

La Love Army (travaille sur place en étroite collaboration avec l’ONG ARC. Une ONG 100% gérée par des Somaliens, les distributions sont donc encadrées correctement. Mais en réalité, amener 60 tonnes de nourriture n’est pas la solution. “On pense souvent que la famine signifie qu’il n’y a pas assez de nourriture. C’est pour ça qu’au début, on voulait envoyer des avions. Or ce n’est pas tout à fait ça. En réalité, c’est surtout un problème économique. […] Par exemple, cette famille vit principalement de l’élevage de chameaux. Un chameau, en Somalie, ça vaut 1 000 dollars. Avec la sécheresse, leur troupeau est mort, ils perdent toutes leurs sources de revenus” explique le jeune Français de 27 ans dans un documentaire réalisé par Clique. Certes, ils manquent de nourriture spécialisée, notamment pour les enfants souffrant de malnutrition, mais selon Jarre, il faut également s’attaquer au problème économique.

Un mouvement qui apprend de ses erreurs

Avec son expérience acquise depuis plus de cinq mois sur le terrain, la Love Army a décidé de tester cette nouvelle méthode de dons directement versés sur les comptes virtuels de familles somaliennes. Il faut en moyenne 25 dollars par mois pour approvisionner une personne en eau et en nourriture. Sur base de ce constat, une nouvelle campagne de récolte de dons est alors lancée. Malgré un engouement nettement moindre que la première action, notamment au niveau médiatique, 50 000 dollars ont déjà été récoltés sur un objectif initial de 25 000 dollars.

Grâce à cette nouvelle méthode, l’argent est immédiatement investi dans l’économie locale. Le pouvoir d’achat des locaux est renforcé et permet le développement d’une nouvelle activité économique. C’est du jamais vu. Pourtant, cela ne suffit pas encore. “Je salue l’initiative citoyenne de monsieur Jérôme Jarre, je trouve ça très bien que des gens de sa génération soient sensibles à la cause de la faim qui nous est chère” confie Déborah Nguyen. Il est vrai que l’influenceur français ne ménage pas sa peine et peut compter sur sa capacité impressionnante à mobiliser des dizaines de milliers de personnes.

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Cependant, comme le soulève la chargée de communication du Programme Alimentaire Mondial, “il faut faire attention, pour plusieurs raisons. Il y a effectivement une urgence et l’aide apportée par ces transferts d’argent est certes très utile dans un premier temps, mais elle ne s’inscrit pas dans une stratégie à long terme pour redresser le pays. Dans le cas de la Somalie, tant que la paix ne régnera pas, ce sera très difficile de régler le problème de la famine ”.

Le long terme, l’éternel combat

Et c’est bien là l’éternel problème de l’aide humanitaire. Autant il est important d’intervenir dans des moments de crise, autant le réel défi, malheureusement souvent oublié, c’est d’aider les pays avec des stratégies durables. Par exemple, le développement de technologies permettant aux habitants de s’approvisionner en eau malgré la sécheresse, l’encouragement de l’action citoyenne, ou encore la formation à de nouvelles techniques d’agriculture.

Dans le documentaire de Clique, Jérôme Jarre souligne également l’absence d’intermédiaires. “Les anciennes associations considèrent l’humanitaire un peu comme une industrie. Ils ont un salaire tous les mois. Nous, nous sommes un groupe de jeunes qui nous sommes réunis, mais on n’essaye pas de gagner notre vie en faisant de l’humanitaire. Aucun membre de l’équipe ne se rémunère”.

Je comprends qu’il faille gagner sa vie, mais la pauvreté ne devrait jamais devenir un business ou une manière de devenir riche.

Pour appuyer son propos, Jarre renvoie sur Twitter au site Charity Navigator, selon lequel le salaire de la PDG d’Action Contre la Faim USA s’élevait en 2015 à 200 000 dollars (environ 170 000 euros).Je comprends qu’il faille gagner sa vie, mais la pauvreté ne devrait jamais devenir un business ou une manière de devenir riche”, commente le jeune homme. Cependant, la généralisation est toujours à proscrire. Déborah Nguyen nuance, “ce sont des coûts inévitables. Il y a le personnel sur le terrain à rémunérer, les coûts de transports de la nourriture dans des régions parfois dangereuses. Nous essayons de minimiser ces coûts au maximum, dans notre cas, 7% des dons partent en moyenne en frais de gestion. Tout le restant est dédié à l’achat de nourriture”. Un ratio plus que raisonnable.

Des nouvelles pistes, certes intéressantes et encourageantes ont déjà été proposées par la Love Army pour réinventer l’entraide et la solidarité entre des humains qui n’auraient jamais pu se rencontrer il y a encore quelques années. Leur travail acharné et leur investissement ne sont certainement pas à sous-estimer, tout comme celui des ONG sur place. Mais il semble donc que l’évolution technologique n’ait pas encore rendu obsolète le système en place. Un jour peut-être.

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