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« Ce n’est pas le métier qui fait fuir les militaires mais les conditions dans lesquelles il s’exerce »

En 2018, 1 570 emplois seront vacants d'après les estimations de la Défense. | © BELGA PHOTO KURT DESPLENTER

Société

De plus en plus de militaires quittent la Défense pour se reconvertir ailleurs. Une décision qui résulte moins du surmenage post-attentats que des conditions de travail jugées déplorables. Un démissionnaire témoigne.

Alors que le ministre la Défense Steven Vandeput annonçait en juillet dernier quelques 130 départs de militaires depuis le début de l’année, la réalité du terrain semble toute autre. « Rien que dans ma promo, nous sommes 30 à 40% à être partis ces dernières années », déclare Alain*, un militaire qui a récemment fait le choix de quitter l’armée.

Motivation sans considération

En plus de quinze ans de bons et loyaux services, cet ancien militaire ne s’était jamais imaginé partir. Alors qu’il était prêt à « continuer encore des années », c’est amer qu’il claque finalement la porte, poussé à bout par une charge de travail toujours plus grande ainsi qu’un ennui latent. S’il a préféré partir et « tourner la page », c’est pour l’absence de considération, bien plus que pour le manque de motivation.

Regrettant « d’excellentes années à la Défense », c’est dans une autre branche du secteur civil qu’Alain prend désormais ses quartiers. « J’ai besoin de retrouver une estime pour mon travail, une écoute, ainsi qu’une certaine reconnaissance pour mes compétences professionnelles. »

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De la fierté de servir

En plus des départs accélérés, la Défense belge fait face à une perte de succès auprès des jeunes recrues. Pour l’année prochaine, elle redoute jusqu’à 1 570 postes vacants, une hausse considérable par rapport aux années précédentes et qui confirment les dysfonctionnements récurrents au sein de l’organisation.

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Si des centaines de militaires abandonnent leurs fonctions, ils conservent néanmoins leur sentiment de fierté et d’utilité. « Ce n’est pas le métier qui fait fuir les militaires mais les conditions dans lesquelles il s’exerce aujourd’hui », explique-t-on. Des conditions jugées déplorables et qui relèvent d’un manque d’investissements décrié depuis des années, jusque sur les bancs de l’OTAN. La Belgique ayant consacré en 2016 moins d’un pour cent de son PIB à ses dépenses de défense. « Les entraînements et le matériel ne répondent pas à nos besoins », confirme Alain. « Même à petite échelle, les coupes budgétaires réduisent sans cesse l’enveloppe générale. Résultat, on nous demande de faire de plus en plus avec de moins en moins. »

On est tous conscients qu’on va dans le mur.

En rue, les militaires respectent « l’état d’esprit » général qui préfère « ne pas se plaindre ». « On a le sentiment d’être corvéable à merci mais malgré tout, on mord chacun sur sa chique ».

Fatigués mais motivés

« De toute ma carrière, je n’ai jamais entendu un militaire se plaindre du terrain » déclare Alain pour qui les attentats du 13 novembre et du 22 mars ont servi de « coup de boost » dans son engagement militaire. « Il y a eu comme une excitation générale à vouloir servir son pays, à protéger sa culture, à contribuer à la lutte antiterroriste », explique-t-il. « Si l’on choisit de faire se métier, c’est en grande partie pour ça. Malgré la tristesse de devoir exercer ce type de mission ‘chez soi’, ça nous a permis d’être davantage sur le terrain, au cœur de l’action, tout en conservant la conviction de la nécessité de notre travail. » Une conviction qui semble ancrée dans les esprits, même de ceux qui partent.

Cible en première ligne

Dans un contexte de menace terroriste où les militaires deviennent des cibles de choix, le moral (bien que fatigué) des troupes demeure positif. « Ils en veulent, ils n’ont pas peur », déclare notre témoin. En soutien aux forces policières, « le militaire est avant tout entraîné pour défendre et se défendre, ça fait partie du boulot », même si « à la base, il n’est pas suffisamment formé pour assurer la sécurité dans les rues », précise-t-il.

AFP PHOTO / EMMANUEL DUNAND

Comme Alain, nombreux estiment prioritaire de revaloriser la fonction ainsi que le matériel du militaire. Une volonté « davantage politique que militaire », craint-t-il, tout en espérant un renouvellement pour lequel « il faudra mettre le prix ».

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« Je félicite les gens qui continuent à faire leur travail dans les conditions actuelles » admet-il, « et c’est sans animosité que je quitte aujourd’hui la Défense ». Nostalgique plus que rancunier, Alain regrette « la manière dont tout cela s’est terminé » sans décourager ceux qui veulent s’engager dans l’armée« Mon fils veut devenir pilote de chasse et je ne vais sûrement pas casser ses espoirs. Au contraire, je suis prêt à le soutenir à 200%. »

* prénom d’emprunt

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