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Attrape-moi si tu peux : l’incroyable imposture d’un « reporter de guerre »

Durant trois ans, Eduardo Martins s'est fait passer pour un reporter de guerre. | © Flickr/Fotos_von_Carlos

Société

La vie palpitante du photojournaliste brésilien Eduardo Martins était inventée de toute pièce. Itinéraire d’une incroyable supercherie.

 

Photojournaliste chevronné, habitué des zones de guerre, bénévole pour les Nations Unies… En quelques années, Eduardo Martins s’était fait un nom dans le monde du photojournalisme. La vie de ce Brésilien de 32 ans fascinait ses quelque 120 000 followers sur Instagram. Des médias du monde entier payaient ses clichés rubis sur ongle. Du jour en lendemain, à la fin du mois d’août, son compte officiel et son site Internet se ferment. Eduardo Martins a tout simplement disparu. Mais pourquoi cet homme, au look de surfeur, et à qui tout semblait réussir, s’est-il évaporé ? Tout simplement, car il n’a jamais existé.

©Capture d’écran (via L’Obs) du compte Instagram d’Eduardo Martins

Clap de fin

Ces derniers jours, la chaîne BBC Brasil a mis fin à un storytelling maîtrisé qui aura duré trois ans. Il y a quelques semaines encore, la chaîne louait le travail d’Eduardo Martins, le qualifiant même de « jeune prodige ». Mais Natasha Ribeiro, journaliste de la chaîne détachée au Moyen-Orient, est prise de sérieux doutes quant à sa véritable identité. De nombreux journalistes affirment ne l’avoir jamais vu sur le terrain. Elle commence alors à investiguer. Contacté par Ribeiro, Martins refuse de se faire interviewer sur Skype. Il préfère envoyer des enregistrements audio. Il assure que la situation à Mossoul est trop dangereuse. Cette méfiance lui met la puce à l’oreille. Elle décide d’aller plus loin. Eduardo Martins a longtemps prétendu qu’il proposait ses photographies aux Nations Unies en tant que bénévole. La journaliste brésilienne contacte l’ONU. La réponse est claire : aucun Eduardo Martins ne travaille pour eux.

Modus operandi

L’enquête en plusieurs parties réalisée par BBC Brasil tire certaines choses au clair. Eduardo Martins s’est approprié le travail d’autres photojournalistes. Il a truqué de dizaines de photos, inversant leur axe pour leur donner un effet miroir. Cette technique lui permettait de mettre en déroute les logiciels censés repérer les plagiats. Résultat, il s’appropriait des photographies provenant de Syrie, d’Irak ou de la bande de Gaza.

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La principale victime de Martins est le photojournaliste américain Daniel C. Britt à qui il a volé de nombreux clichés. Dans un long post Facebook, son confrère brésilien Ignacio Aronovitch s’est penché sur la situation. Il propose des comparaisons qui ne laissent aucune place au doute.

©Ignacio Aronovitch

Business juteux

Pendant trois années, cette technique aura permis à Martins d’amasser un véritable petit pactole. Une fois les photographies détournées, l’imposteur leur garantissait une circulation internationale via NurPhoto, une agence relayée par l’AFP et Belga. La banque de données Giphy vendait aussi ses clichés jusqu’à 575 dollars pièce. Des journaux comme Le Monde, le New York Times ou encore The Telegraph se sont malheureusement offerts ces supercheries. Le fruit de véritables journalistes s’est trouvé entre les mains d’un faussaire.

Identité volée

L‘éphèbe présenté sur Instagram pendant trois années s’adonnait au surf pendant son temps libre. Il avait même survécu à une leucémie étant jeune. Cette image lui garantissait une fanbase solide sur les réseaux sociaux. Là encore, « Edu » (le surnom d’Eduardo Martins) n’a rien de réel. L’inconnu qui tire les ficelles de ce scénario hollywoodien a un talent certain pour Photoshop. Il a ainsi utilisé l’identité d’un anglais de 32 ans à ses dépens. Max Hepworth-Poveyn, professeur de surf, s’est ainsi retrouvé sur des photographies de guerre sans n’avoir rien demandé.

Mais où se trouve Eduardo Martins, dont on ne sait finalement rien, à part son goût pour la manipulation ? Aux dernières nouvelles, il a contacté son ami photographe Fernando Costa Netto via What’s App. « Je suis en Australie, j’ai pris la décision de passer un an dans un van à parcourir », lui a-t-il écrit dans un ultime message, avant de supprimer l’application et de disparaître. Pour de bon ?

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