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À Saint Barth’, la solidarité s’organise et les dégâts trahissent le luxe de l’île

La solidarité s'organise | © Belga / AFP PHOTO / Helene Valenzuela

Société

Après le passage d’Irma à Saint Barth’, des milliardaires ont proposé de remplir leurs jets de générateurs, tronçonneuses, 4×4, paraboles, vêtements et vivres. L’aéroport leur étant interdit, et parce qu’ils étaient pressés d’agir, ils ont créé une fondation, Help St. Barth, qui a récolté, à ce jour, 500 000 dollars à destination des plus démunis.

Ils ont aussi contacté leurs architectes, pisciniers, paysagistes et jardiniers pour savoir si leurs familles allaient bien. Entre eux, la confiance est totale ; la discrétion, évidente. Certaines célébrités conviennent d’un faux nom. De son côté, le Ti Gourmet a distribué ses réserves à la population. Hélas, samedi dernier, le livreur du magasin a été contraint de « balancer à la poubelle pour 100 000  euros de caviar ».

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Quelques propriétaires se sont doutés que la végétation, balayée par Irma, allait dévoiler, en même temps que leurs demeures, des pans entiers de vie privée. Eh bien oui, toutes les villas, ou presque, sont visibles des routes ! Castel Roc, Nirvana, Cumulus, Rock U : des secrets étalés au grand jour, que les « Saint-Barth’ » découvrent et s’amusent à commenter. Une telle est « sublime », une autre prouve « un goût de chiottes, ce qui ne nous étonne pas des proprios », tandis que celle-là, flambant neuve, dépasse allègrement, avec ses quatre étages, les strictes règles d’urbanisme, édictées en  2007 : R + 6 mètres de hauteur. Chaque centimètre carré est donc censé être vérifié à la loupe. L’oligarque Roman Abramovitch dut ainsi attendre quatre  ans pour obtenir son permis et pouvoir bâtir sa villa de 80  millions. Depuis 2016, 66 % de l’île est en zone protégée. « Je n’ai pas que des amis », résume Bruno Magras, président de la collectivité, qui entame son troisième mandat.

Refuge dans les citernes

Des meubles, fauteuils, matelas sont partis rejoindre des troncs de palmiers au fond des piscines vides : la force d’Irma a arraché des pompes à chaleur de 300  kilos, gérées 24  heures sur  24 par des automates, comme les kilomètres de tuyauteries qui alimentaient jets d’eau délirants, aquariums et autres cascades géantes. Le top du top : du béton projeté à même la roche et des revêtements luxueux et coûteux. On a vu un lit king size à baldaquin, pesant un âne mort, faire un bon de 300 mètres, à 6 h 33, à la reprise des vents dantesques juste après le passage de l’œil. Et, comme sur le Titanic, les aiguilles de l’horloge trônant sur la terrasse de l’hôtel Le Toiny, se sont arrêtées pile à cet instant.

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Partout, de redoutables tornades firent vriller charpentes et gaïacs, tombant d’un coup, assommés. Des vagues brûlantes ont recouvert l’île de la Tortue avant d’emporter les douze parasols du Barthélemy, pourtant arrimés par 150 kg  de béton chacun. On en voit encore un, déchiré derrière la réception, à 100  mètres. Pauvre cinq-étoiles : il ne vécut qu’une saison, après huit  ans de travaux. Dans une chambre éventrée, un flacon de parfum YSL, une balle de golf, un livre encore trempé de Laurent Gounelle,  Le jour où j’ai appris à vivre, et une petite valise en cuir bourrée d’antidépresseurs…

Un ange passe

Très souvent, « le cerveau à l’arrêt », on se réfugia dans les citernes, mini-bunkers obligatoires construits sous le rez-de-chaussée des demeures, conçus afin d’y stocker l’eau, hors de prix. Sept  membres d’une même famille ont déposé un mot, à l’entrée de la trappe, pour signaler leur présence, en cas d’écroulement de l’étage. Aucune victime. « Un ange a dû passer au milieu de ce désastre », estime un habitant.

Boulets de canon

Les maisons soufflées, on les trouve principalement à l’anse des Cayes et à Vitet, point culminant, 286  mètres, tout au bout de l’île. S’y côtoient « métros », « Saint-Barth’ », Portugais, Guadeloupéens et, enfin, Haïtiennes, « les doudous », qui font la plonge et le ménage dans les grands hôtels, au smic. Mais les destructions restent l’exception : murs et vitres ont bien résisté. Certaines baies de 8  millimètres ont ondulé dans un va-et-vient effrayant de 30  centimètres d’amplitude, sans céder. « Le vent projetait dessus, tel un canon, des boulets à plus de 400 km/h », nous raconte-t-on. Très peu de véhicules endommagés. Mais, çà et là, des voitures couchées sur le côté, vitres brisées. Comparé au spectacle de Saint-Martin, on pourrait penser qu’elles sont juste mal garées.

Déblayées en 48 heures

La veille d’Irma, sur les 21  kilomètres carrés de l’île, la collectivité a disposé des tractopelles, prêtes à l’emploi pour déblayer. Les routes le furent, en quarante-huit  heures ! Grâce, entre tant d’autres, à Lucky, véritable colosse, fils de Ginette dont les rhums maison, mondialement célèbres, trônent aux tables les plus chics. Sa boutique et son stock ont été épargnés. Ouf ! Grâce à Dom aussi, loueur de Jet-Ski, qui sauva par ailleurs une famille. A Kevin, menuisier. A Alex, le responsable de la plage du Saint-Barthélemy. Depuis, jour et nuit, ils font brûler du bois mort.

Les noix de coco avaient été retirées pour ne pas être transformées en projectiles

D’autres ont balayé les écoles. Alex, barman, qui a perdu sa maison, distribue eau et nourriture. Meddy, plagiste à l’Eden Roc, se lève tous les jours à 6  heures pour nettoyer et élaguer avec Charlotte et une vingtaine d’amis. Les jardins, entretenus à l’année par 150  personnes, avaient subi en mai l’habituelle « taille cyclonique ». Les noix de coco avaient été retirées pour ne pas être transformées en projectiles. Gaëlle, qui vend des cuisines, n’a plus de clients pour l’instant ; alors elle distribue des vivres et des vêtements avec la Croix-Rouge. Alain et Xavier, de Gwada Walk Tour, ont livré 30  générateurs à Saint-Barth’. A Gustavia, le Bar de l’Oubli a vidé ses frigos pour les gens du port. Même chose au restaurant Orega et à la boulangerie La Petite Colombe. Vincent et d’autres se sont postés aux carrefours avec des montagnes de baguettes gratuites. Deux hôtels, Village Saint-Jean et Christopher, hébergent les secours, mais aussi une vingtaine d’habitants encore sans toit, traumatisés. On débarque les uns chez les autres pour laver son linge, prendre une douche, capter Internet ou bavarder. Sur Facebook, le compte « achetervendrechangersurstbarth » recense tous les besoins. Le News, journal local de quatre pages, donne des informations pratiques.

Village de résistants

Saint-Barthélemy s’est transformée en village de résistants. « On est des débrouillards », résume le président de la collectivité, Bruno Magras. La végétation semble participer à l’effort collectif. Elle reverdit à vue d’œil, malgré le peu d’eau de pluie. « Cette année, l’île n’avait jamais été aussi belle », se désole Cat, égérie de Saint-Barth’ et fondatrice, en  1980, du restaurant Le Tamarin. L’arbre a résisté, mais pas le jardin, oasis enchanteresse où se prélassaient les perroquets aussi célèbres que les stars qui ont fréquenté le restaurant, Cyrano, 28  ans, et Pooky , 27. Le père de Cat a construit les premières routes, dans les années  1960, peu après que David Rockefeller s’y est installé. Chez lui, Cat a connu la Bégum, les Rothschild, les Weisweiller, Giscard et Garbo. Pilote, exploratrice – on l’appelle « la Pirate » –, elle a connu l’époque où les gens du village croisaient les célébrités au supermarché avant de se faire inviter aux fêtes dans les villas. Irrespectueux des habitudes, courant derrière les stars pour un autographe ou un selfie, les nouveaux venus les ont fait s’isoler dans des zones VIP qui n’existaient pas.

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Depuis dix jours, une armée d’experts des assurances transpire sous le cagnard dans les villas et les hôtels. Un tiers des 450  propriétés en location saisonnière devraient rouvrir à Noël, estiment les agences St Barth Villa, Eden Rock Villa Rental et Wimco. « Mais, pour cette année, les Américains devront se passer de Thanksgiving ». Les hôtels dévastés sont supposés reprendre du service en octobre  2018. Ils pourraient le faire plus tôt, mais ils attendent le versement des assurances. Ici, ce raisonnement a tendance à choquer. Pour la reconstruction des villas, il faut aussi trouver où loger l’afflux de main-d’œuvre dont l’île a besoin pour tenir les délais. Samedi soir dernier, à l’heure où, en face, à Saint-Martin, les pillages continuaient, et alors que la police devait protéger les hôtels, la fanfare de Gustavia s’égayait dans Saint-Barth’. Ici il ne reste plus qu’à lever l’interdiction de baignade. On attend les résultats de l’Institut Pasteur, prévus vers la fin du mois.

 

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