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Visite guidée dans la zone interdite entre les deux Corées

Une prairie de la DMZ, vue d'un bunker situé sur sa bordure méridionale, la Southern Limit Line (SLL). | © Jongwoo Park

Société

Le photographe Jongwoo Park a eu l’autorisation d’explorer la zone démilitarisée (DMZ), l’espace tampon qui sépare les deux Corées depuis l’armistice de 1953 plusieurs mois côté sud. Hormis quelques patrouilles précautionneuses et des visites touristiques dans un mouchoir de poche, la DMZ est interdite aux humains. Un reportage exceptionnel.

D’après un reportage de Paris Match France par François de Labarre.

Dans les montagnes du comté de Hwacheon, qui longent la frontière entre les deux Corées, poussent des cahutes. Des hommes y observent les biches et les gorals, sortes de chamois gris qui cabriolent au flanc des escarpements. Ce n’est pas pour leur tirer dessus. Ils ne sont pas chasseurs, mais soldats, et c’est pour surveiller la « DMZ » (zone démilitarisée) qu’ils grelottent tout l’hiver. En 2010, le photographe Jongwoo Park y a réalisé un reportage. « Cette année-là, un mètre de neige est tombé, se souvient-il. Les animaux ne trouvaient plus d’herbe fraîche ; alors, ils s’approchaient de nous ».

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Un beau matin d’avril, lorsque le soleil pointe ses premiers rayons, le photographe sort de sa cabane et découvre deux gorals dressés de part et d’autre d’une barrière de fils barbelés. « Ils se regardaient comme deux amis ou deux membres d’une même famille ». Park Jongwoo s’approche lentement mais, moins agile que les caprins, se fait repérer. L’un des gorals prend la fuite. L’autre regarde avec mélancolie celui qui aurait pu être son ami s’il était né du bon côté de la barrière. « C’était déchirant, cela me rappelait les familles coréennes séparées après la guerre ».

Armés d’une mitrailleuse lourde, des Sud-Coréens surveillent la zone depuis un édifice antichar. © Jongwoo Park

« Il existait des villages avant la guerre, mais ils ont disparu »

Le photographe a arpenté les recoins les plus isolés de la planète, du Tibet occidental aux Naga Hills birmanes. Même l’Antarctique ! Mais c’est la première fois qu’il s’aventure dans cette région frontalière, fascinante et interdite. Y accéder relève du casse-tête administratif. Le seul civil à avoir eu accès jusqu’alors à la DMZ est le directeur de la chaire environnement de l’université de Séoul. Le professeur y a mené des excursions très encadrées pour répertorier la faune et la flore. Afin de convaincre l’état-major de l’armée coréenne, Jong a proposé de réaliser un film documentaire qui célébrerait l’armistice de 1953. Il est conscient que son face-à-face avec l’Histoire va se transformer en voyage naturaliste. Sur la bande de 4 kilomètres longeant les 240 kilomètres de frontière, la nature a repris le dessus. « Il existait des villages avant la guerre, mais ils ont disparu », explique Jongwoo. Vêtu d’un uniforme, d’un casque et d’un gilet pare-balles, le photographe parcourt les sentiers déminés, suivant les patrouilles de l’armée sud-coréenne. Les gorals, si agiles sur les crêtes escarpées, paraissent démunis face aux rangées de fils barbelés. Pourtant, ici, ils sont plus en sécurité que partout ailleurs sur la Terre. Aucun animal carnivore ne vivrait dans la DMZ, où se rassemblent cerfs et ours sauvages. Seuls prédateurs : les mines, unique souvenir laissé par l’homme.

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En ligne et en silence, comme toujours dans la DMZ, une patrouille sud-coréenne équipée d’un détecteur de mines. © Jongwoo Park
Les biologistes rêvent tous d’étudier ce paradis préservé de la faune et de la flore. Ici vivent près de 3 000 variétés de plantes et d’animaux dont des dizaines d’espèces en voie de disparition. Ces daims, insouciants, ignorent que les marécages alentour sont truffés de mines. © Jongwoo Park

Comme le reste du pays, la région a souffert de la longue occupation nippone, puis de la Seconde Guerre mondiale. Elle a été piétinée par l’Armée populaire de Corée (APC) lorsque les « communistes » ont déferlé sur Séoul, en juin 1950, et piétinée de nouveau trois mois plus tard, dans le sens inverse, quand les forces du Sud, emmenées par le général MacArthur, reprenaient Pyongyang aux nordistes. Puis encore piétinée en janvier 1951 quand les « volontaires du peuple chinois », envoyés par Mao Zedong avec le soutien de l’aviation russe, repoussaient les « capitalistes » et reprenaient Séoul. Le jeu de balancier entre superpuissances prend fin en juin 1951 et le front se stabilise sur le 38e parallèle qui traverse le parc des gorals. L’armistice de 1953 ne donnera lieu à aucun traité de paix. La zone démilitarisée de 4 kilomètres sépare les deux Corées. Mais la frontière reste « imaginaire », ce qui n’autorise pas les soldats des deux camps à la franchir. En 1976, deux capitaines américains tentent de couper un peuplier qui obstrue la vue de leur poste d’observation. Pensant être en Corée du Sud, ils se retrouvent face à des soldats du Nord. Ces derniers les massacrent à coups de hache. Les autorités de Pyongyang prétendront que l’arbre avait été planté par Kim Il-sung, fondateur de la Corée du Nord et premier de la lignée des Kim. En représailles, le président Ford envoie un commando abattre… le peuplier.

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Kim Jong-un se sent pousser des ailes

Difficile d’imaginer ce qu’aurait fait Donald Trump à sa place. À peine investi, en janvier 2017, le 45e président des États-Unis fait de la Corée du Nord l’une de ses priorités. En avril, il prétend même avoir envoyé « une armada très puissante » vers la Corée du Nord. La menace, en fait, ne sera pas mise à exécution. En attendant, les Coréens jouent la montre. Kim Jong-un a retenu les leçons de Kadhafi, chassé du pouvoir par les avions de l’Otan après avoir renoncé à la course à l’atome.

Trente ans après la signature à Panmunjeom de l’armistice entre la Corée du Nord et la Chine, d’une part, et de l’ONU, d’autre part. Une rencontre entre Coréens du Nord (à dr.) et du Sud. © Jongwoo Park

Appauvri, isolé, le président de 33 ans sait qu’il ne doit son salut qu’à sa puissance militaire. Il veut donc se doter de missiles intercontinentaux à ogives nucléaires. Aujourd’hui, le président Kim Jong-un claironne avoir « presque » atteint son but. Courroucé par le huitième train de sanctions voté par le Conseil de sécurité de l’Onu, le 11 septembre, il menace de « couler le Japon » et de « réduire les États-Unis en cendres ». Le 15 septembre, un missile nord-coréen survole le Japon et échoue dans le Pacifique. La chaîne télévisée nippone NHK interrompt ses programmes, des messages d’alerte sont envoyés sur des millions de téléphones portables et les sirènes retentissent. Kim Jong-un se sent pousser des ailes, conscient que la menace d’une guerre nucléaire complique la tâche des 28 500 marines postés sur le territoire sud-coréen.

Dans le district central de Hwacheon. En contrebas, la rivière Bukhan. Ici gelée, elle traverse les deux pays. © Jongwoo Park
Il est loin le temps où les leaders des deux Corées apparaissaient main dans la main, militant pour un régime de paix. En octobre 2007, en route pour Pyongyang, où il devait rencontrer son homologue Kim Jong-il, le président sud-coréen Roh Moo-hyun traversait la DMZ à pied. Il déclarait alors : « Cette ligne interdite est appelée à s’effacer ». C’est la grande peur des associations pour la défense de l’environnement. En effet, la Korean Federation for Environmental Movement organise des visites de sensibilisation, et la fondation américaine Turner milite pour que la DMZ soit classée parc naturel. Pour elles, le réchauffement entre les deux Corées serait synonyme de projets d’infrastructures, d’industrialisation et d’urbanisation galopante. Au moins, sur ce point… elles peuvent être rassurées.
Sur la côte est, bordée par la mer du Japon. © Jongwoo Park
Aux abords de la zone démilitarisée, on continue de déterrer les corps de soldats morts à la guerre. De ce soldat américain fauché il y a plus de six décennies, il reste l’ossature, la baïonnette et les clips de chargement de son fusil Garand. © Jongwoo Park
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