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Dystopie : Pourquoi « un monde pire que le nôtre » nous fascine-t-il tant ?

"1984" et "Le Meilleur des mondes" font partie des dystopies les plus célèbres. | © Flickr, Sharp72

Société

Les dystopies sont devenues incontournables dans notre paysage audiovisuel. Décryptage de ces cauchemars fictifs qui n’ont pas fini de nous faire rêver.    

Meilleure série dramatique et meilleur téléfilm. « The Handmaid’s Tale » et « Black Mirror » ont été auréolées de succès durant la cérémonie des Emmy Awards 2017. Mais ces deux séries partagent un autre point commun : ce sont des dystopies. Depuis les aventures mouvementées de Jennifer Lawrence dans le film « Hunger Games » en 2012, ce genre bien particulier suscite un enthousiasme à la fois critique et commercial. Les séries, elles, se sont chargées d’en faire une véritable machine de guerre. Nous avons parlé dystopie avec Mathieu De Wasseige, expert belge en séries, pour mieux comprendre ce phénomène qui met en images nos pires cauchemars.

Fiction du réel

« Un monde imaginaire conçu comme pire que le nôtre », telle est la définition de la dystopie que nous donne Mathieu de Wasseige, professeur à l’IHECS et spécialiste des séries auxquelles il a consacré son doctorat. Véritable fiction du réel, elle se fait le reflet de notre société et de nos peurs. Elle parvient à jouer sur le sentiment d’imprévu, d’inconnu voire sur la notion de survie. Sa propension à mettre en perspective l’actualité explique en partie sa popularité croissante. « La dystopie a un effet cathartique, elle nous aide à nous poser des questions sur le monde qui nous entoure ».

La dystopie nous aide à nous poser des questions sur le monde qui nous entoure

Nous nous délectons de ces scénarios catastrophes, car ils nous mettent en face de nos angoisses. Ils nous fascinent autant qu’ils inquiètent. Ils nous interrogent et nous permettent de nous rassurer en nous disant que nous n’en sommes pas encore arrivés là. Lorsque que nous demandons à l’expert pourquoi nous aimons tant les dystopies, la réponse est simple : « L’utopie est barbante pour des raisons narratives. Elle nous captive moins, car tout va bien ».

Dystopie, un rapport à la technologie

L’évolution des nouvelles technologies ces dix dernières années a donné une impulsion nouvelle aux dystopies. Cette accélération soudaine des innovations fait que les sociétés cauchemardesques imaginées au début du XXème siècle par Geroge Orwell ou Aldous Huxley ne sont pas plus si improbables que cela. Au fur et à mesure que le Big Data développe ses tentacules virtuels et au gré des applications qui accompagnent toujours plus notre quotidien, il y a de quoi se sentir dépassé.

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Les séries dystopiques accompagnent et mettent en perspective ces réflexions. Quitte à imaginer le pire scénario possible. « Black Mirror est une série qui parle très bien de notre rapport à la technologie, aux réseaux sociaux, mais aussi au temps ». Par exemple, un épisode de la saison 4 nous plonge dans un monde où les gens passent leurs journées à noter les moindres faits et gestes des autres via une application. Cela vous fait penser à Instagram ou à Facebook ? C’est normal. Pour Mathieu De Wasseige, la série de la BBC diffusée par Netflix est une des meilleures du genre.

via GIPH

La limite de l’Homme

Toujours plus connectés, toujours plus proches ? Les technologies auraient pour vocation à nous rapprocher de nos frères et sœurs humains qui sont à portée de clic. Pourtant, elles semblent dans un même temps nous isoler, et donc, nous éloigner. « À l’heure de la mondialisation, les dystopies illustrent le fait que l’interconnectivité peut être un leurre », explique De Wasseige.
Les dystopies nous permettent également d’explorer nos limites en tant qu’être humain. Elles nous mettent face à notre mortalité. « Il y a un réel intérêt d’un point de vue ontologique, c’est-à-dire qu’elles sont une source très riche de l’exploration de l’âme », nous dit-il. Pour illustrer cet intérêt, le professeur nous explique qu’il existe des cours sur le film « Terminator » aux États-Unis. « Ils mettent en perspective notre relation à la machine dans un monde toujours plus robotisé. C’est une réflexion quasi philosophique », précise-t-il. Arriverons-nous à utiliser les cyborgs à bon escient ou finiront-ils par nous dominer ? Éternel questionnement de la dystopie…

Regarder « The Handmaid’s Tale » à l’ère de Trump

Les dystopies sont aussi le reflet de notre société et de la politique internationale. « Le populisme trumpien, la situation avec la Corée du Nord, le terrorisme et le débat sur l’avortement sont autant de réalités que le genre permet d’explorer », détaille De Wasseige. Une actualité sociale et politique dont se sert très bien « The Handmaid’s Tale », l’une des séries phares de cette année. Bien qu’elle soit adaptée d’un livre de Margaret Atwood datant de 1985, les thèmes abordés n’ont jamais été aussi actuels. C’est la force d’une bonne dystopie.

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Ainsi Gilead, la république autocratique, autosuffisante, liberticide et religieuse dans laquelle évolue l’héroïne, Offred, n’est pas si éloignée de la nôtre. « Donald Trump joue sur la peur des étrangers, sur le repli sur soi. Il crée un climat anxiogène. Il s’adresse à un électorat majoritairement blanc. Toutes ces choses trouvent un écho dans la série ». Ce repli sur soi peut être interprété comme un retour de flamme de la mondialisation. C’est même un acte de résistance à celle-ci. La dystopie nous permet de nous projeter et d’entrevoir des conséquences politiques avant qu’elles n’aient encore lieu.

 Un succès des séries plus que des dystopies ?

« Il y a toujours eu des dystopies de manière de plus ou moins régulière ». Le genre fait partie de notre culture littéraire et cinématographique depuis longtemps. « Le Meilleur des mondes » d’Aldous Huxley date de 1932 et « 1984 » de George Orwell date de 1948. Le vrai changement est celui opéré par les séries. D’un point de vue narratif, une série dispose d’avantages non négligeables pour nous rendre accros. « Les séries permettent la familiarisation. Avec des épisodes allant jusqu’à 24 par saison, le public a le temps de s’identifier. Les séries et leur rapport au temps permettent un meilleur développement des personnages, auxquels on s’attache ».

Il y a toujours eu des dystopies de manière de plus ou moins régulière 

Le succès des séries est indéniable. Il est porté par des instances de consécrations comme les Emmy Awards. Lorsque « The Handmaid’s Tale » ou « Black Mirror » raflent des statuettes, elles sont auréolées d’un succès critique. Mails le succès critique ne s’accompagne pas forcément d’un succès commercial. « Ces récompenses sont des vitrines. Les séries encensées par la critique ont souvent un succès commercial confidentiel. C’est le cas pour la série politique House of Cards, par exemple. Les chiffres ne sont pas extraordinaires alors qu’on en entend parler partout », confie-t-il.

Pari sur l’avenir

Les chaînes émergentes, qui profitent de la dynamique de la VOD (vidéo à la demande, ndlr) et du streaming, l’ont bien compris. C’est le cas de Hulu, la chaîne derrière « The Handmaid’s Tale ». Avec sa série, elle opte pour une stratégie à long terme selon Mathieu De Wasseige. « Avec ce succès critique, Hulu a gagné ses lettres de noblesse et on parle d’elle dans le monde entier ». Conséquence : la chaîne créée en 2007 parvient à s’imposer sur un marché très compétitif avec des moyens plus limités que les historiques HBO ou Showtime.

En vue de l’actualité sociale et politique du moment, une chose demeure certaine : cette fiction, entre réalité et cauchemar, a encore de beaux jours devant elle.

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