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Alain Leveque, vice-recteur de l’ULB : « Cette question de la prostitution en milieu estudiantin, on ne doit pas la négliger »

En quelques clics, le site propose de s'inscrire en tant que "sugar baby". | © BELGA PHOTO LAURIE DIEFFEMBACQ

Société

Une publicité explicite pour un site de rencontre entre étudiantes et « sugar daddies » a fait son apparition aux abords de l’ULB, pile pour la rentrée.

 

Rentrée universitaire oblige, le campus du Solbosch fourmille d’étudiantes cherchant leur premier auditoire de l’année, croisant d’anciens et nouveaux camarades de cours et usant des yeux les annonces punaisées aux valves, officielles ou de débrouille. Quelque part aux alentours du boulevard Général Jacques, quand on ne l’aperçoit pas plutôt du côté de l’avenue Roosevelt, une remorque tracte un autre genre d’affiche. En lettres d’or, les mots « sugar daddy » bousculent un corps dénudé, sans tête. « Hey, les étudiantes ! », interpelle la large publicité au graphisme douteux, « améliorez votre style de vie, sortez avec un sugar daddy » – signé  « RichMeetBeautiful.be ».

Ces derniers sont « des hommes et des femmes à succès, qui savent ce qu’ils veulent. Ils sont déterminés et aiment avoir à leur côté de la compagnie séduisante. L’argent n’est pas un problème, ils savent se montrer généreux lorsqu’il s’agit de soutenir une Sugarbaby », décrypte l’url. La « sugarbaby », elle, est « une personne attirante qui recherche les choses raffinés de la vie. Elle apprécie les voyages exotiques et les cadeaux. [Elle] a ainsi la chance d’expérimenter un style de vie luxueux, et rencontre des gens aisés de manière régulière »Un « papa en sucre » qui congratule sa « sugar babe » docile de quelques friandises en cash. En clair, des hommes qui rémunèrent les services plus que possiblement sexuels de jeunes femmes lancées en quelques clics dans la vie d’escorts.

Les portes du site enfoncées, un simple formulaire : genre, style de vie – modéré, quand il ne dépasse pas les 5 000 euros par mois -, « ethnie », mensurations et enfin « meilleur trait de personnalité » sont tout ce que veulent savoir les « sugar daddies » et la plateforme. Ensuite vient la galerie glauque des « papas », au minimum la quarantaine, répondant aux surnoms de Marc1957, Labio ou Stux. L’inscription est rapide, simple. Un profil de plus en ligne ?

Mais au-delà du virtuel, la « proposition » de la plateforme est bien réelle. Très vite vient « l’arrangement », la rencontre que « RichMeetBeautiful.be » veut non-tarifée – mais « récompensée », se sucrant au passage. « Un arrangement c’est lorsque les personnes sont directes entre elles et arrêtent de perdre du temps. Cela permet à chacun de définir ce qu’il veut et ce dont il a besoin dans une relation. Nos profils permettent aux membres de lister leurs attentes sans effort. C’est ce que l’on appelle une relation selon vos termes », détaille en prenant des chemins détournés le site. Et la carte de visite de ce dernier fait ce lundi près de deux mètres de haut.

Riposte universitaire

C’est un professeur de la faculté de droit et de criminologie, François Dubuisson, qui a lancé l’alerte sur Facebook ce matin, photo-souvenir à l’appui. « Non, ce n’est pas une (mauvaise) blague », lâche-t-il, en référence au panneau au curieux timing. « Non seulement il atteint des sommets de sexisme crasse, mais en plus il fait carrément l’apologie de la prostitution étudiante », dénonce-t-il. La publicité n’est qu’un premier assaut timide, alors que « RichMeetBeautiful » s’apprête à lancer une campagne qui débutera le mois prochain, à grand renfort de véhicules promotionnels qui encercleront les universités et hautes écoles de la capitale.

Nous sommes face à une campagne hautement scandaleuse de par la façon dont elle agit et le public qu’elle vise. – Alain Leveque

Interpellé par François Dubuisson, le rectorat de l’Université bruxelloise est secoué et se prépare à répondre aux questions des journalistes et des parents surpris : comment agir pour écarter de telles publicités des abords de l’ULB, mais surtout, comment réagir à ces incitations à la débauche, qui profitent de la précarité de certains étudiants à travers une communication aussi simpliste que vulgaire et sexiste ? « On frôle l’incitation à la prostitution », déplore Alain Leveque, vice-recteur de l’université, qui condamne « une campagne hautement scandaleuse de par la façon dont elle agit et le public qu’elle vise ».

« Le service juridique de l’ULB a été immédiatement contacté pour voir quelles dispositions nous pouvions prendre pour essayer d’interdire cette pratique », relate ainsi Alain Leveque, bien que la « censure » semble compliquée du fait que la campagne se déplace sur la voie publique. « On est quand même clairement dans une incitation à une forme de prostitution, et je pense qu’il y a juridiquement moyen d’intervenir », assure-t-il. « Il ne nous parait pas acceptable de laisser les choses en l’état et de ne pas réagir à une campagne comme celle-là, même s’il s’agit de personnes majeures ».

©BELGA PHOTO LAURIE DIEFFEMBACQ

Au-delà d’une réaction ciblée à l’encontre de « RichMeetBeautiful », l’ULB entend surtout rebondir sur l’évènement pour rappeler aux étudiants que de nombreuses aides financières sont proposées par l’université. Le vice-recteur se félicite à ce propos d’une « politique sociale ambitieuse » et de « budgets importants et récurrents » débloqués pour les jeunes. Selon lui, près d’un quart des étudiants sont boursiers ou reçoivent des aides : fonds privés, aide au logement et à la mobilité ou encore proposition de job étudiant.

Cette question de la prostitution en milieu estudiantin, on ne doit pas la négliger. – Alain Leveque

« On ne peut pas assurer qu’avec ces dispositifs, les choses soient réglées : cette question de la prostitution en milieu estudiantin, on ne doit pas la négliger », avoue cependant Alain Leveque, bien qu’il espère que l’ampleur du phénomène reste du domaine de « l’anecdotique ». « C’est une problématique qui n’est absolument pas quantifiée : il n’y a aucune étude crédible sur le sujet aujourd’hui », assure-t-il, alors même qu’un chercheur de l’ULB, Renaud Maes, a recueilli plus de 40 témoignages à ce sujet.

La Belgique, un marché juteux

Le Jury d’éthique publicitaire, lui, n’a pas tardé à réagir, saisi d’une plainte de François Dubuisson contre ce qui se présente comme un site de rencontres via lequel « des étudiantes peuvent être mises en relation avec des hommes nantis en recherche de compagnie », décrit Belga. « Le jury se penchera sur cette plainte mardi prochain », indique à ce propos Piet Moons, président de l’organisme. Le JEP peut condamner la campagne et imposer son arrêt, mais il peut aussi estimer qu’elle ne pose aucun problème, d’autant que sur la forme, l’annonce ne semble enfreindre aucune règle publicitaire. Mais le jury pourrait très bien trouver les arguments afin d’arrêter une décision conditionnelle, même s’il ne s’agit en réalité que d’un cas de figure très rare.

D’autant que, légalement, « RichMeetBeautiful » a pris bien soin de se protéger dans la présentation des services qu’offre la plateforme : si dans les faits, on accuse volontiers le site de proxénétisme, la page pourrait n’écoper que de la sentence morale d’incitation à la débauche – et encore. « RichMeetBeautiful » ne suggère que des « arrangements » et condamne les échanges d’argent : pas de sexe tarifié, sous peine d’être banni du site de rencontre. Pourtant, avant même d’avoir organisé un quelconque arrangement, la plateforme demande aux « papas de sucre » de s’acquitter d’un abonnement de 79 euros, tandis que les « sugarbabes » ont un accès gratuit.

©Capture d’écran du site « RichMeetBeautiful ».

La menace n’entame de toute façon en rien l’enthousiasme de la direction du site, qui place la Belgique dans le top 5 des marchés à fort potentiel. « D’ici deux semaines, je me rendrai personnellement en Belgique afin de mener la campagne marketing via la radio, la télévision ou encore internet », déclare Noor Sigurd Vedal, CEO de « RichMeetBeautiful ». « Depuis notre lancement, nous avons constaté un énorme engouement pour notre site, nous estimons dès lors notre potentiel à 300 000 membres en Belgique d’ici 2018 ».

Interdire, au risque de précariser davantage

De temps à autre, un homme politique entend « karcheriser » la rue d’Aerschot : pas plus tard que le mois dernier, Philippe Close annonçait à nos confrères de la Dernière Heure vouloir éradiquer la prostitution du quartier de l’Alhambra et ne « rien lâcher », au risque de précariser toujours plus les travailleuses du sexe, forcées de migrer vers des quartiers moins sûrs et sans contrôle social. Pour Mathilde El Bakri (PTB), députée bruxelloise, ces règlements inadéquats se heurtent avec « hypocrisie » au phénomène des escorts en ligne, qu’elles soient étudiantes ou non. « Parallèlement, rien n’est mis en place pour lutter contre les réseaux d’exploitation. Rien non plus [pour] remettre en question les politiques actuelles qui engendrent précarité et inégalités« , a-t-elle dénoncé sur sa page Facebook.

« Toute une série d’activités d’escorting sont devenues plus mainstream qu’avant, dans leur représentation, dans les médias, dans certains films, etc. », expliquait Renaud Maes au micro de la Première en 2016. Mais le chercheur refuse de parler de « mode » : « les jeunes qui y ont recours […] le vivent comme un fardeau lié à une situation économique difficile et qui les isole très fort », rappelait-il, sans sembler vouloir pour autant soutenir les travaux abolitionnistes : « En Belgique, il n’y a pas grand chose qui est fait pour soutenir des associations qui travailleraient sur des alternatives pour éviter ou minimiser ce phénomène », dénonçait Renaud Maes, tout en saluant le travail d’Espace P.

UPDATE : Ce jeudi 28 septembre, le directeur du site Rich meet beautiful a annoncé avoir retiré sa campagne de publicité controversée.

Avec Belga

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