Ces « villes sanctuaires » américaines qui refusent de dénoncer leurs sans-papiers

Ces « villes sanctuaires » américaines qui refusent de dénoncer leurs sans-papiers

Une manifestation de soutien à l'aéroport de San Francisco, après l'annonce du décret choc de Donald Trump. | © AFP PHOTO / Josh Edelson

Société

Aux États-Unis, 200 métropoles se sont constitutées « villes sanctuaires » et refusent de dénoncer leurs sans-papiers. De quoi faire voir rouge à Donald Trump, qui menace de leur couper les vivres. Elles répliquent.

Elles existent depuis 1979, année où San Francisco devint la pionnière de ces cités rebelles, et s’engagent à ne pas poursuivre leurs habitants pour la simple raison qu’ils sont des immigrants sans-papiers. New York, Chicago, Los Angeles ou encore Boston sont des « villes sanctuaires » qui, dans les faits, ne dépensent aucunes ressources pour faire respecter les lois fédérales d’immigration. Si cela semble improbable ailleurs – sauf en Belgique -, aux États-Unis, le gouvernement fédéral n’est pas roi : chaque municipalité possède une certaine indépendance dans sa manière de gérer la politique nationale. Point de cierges ou de bâtons d’encens dans les 200 villes et 300 juridictions locales concernées donc, mais une sérieuse volonté de défendre ceux qui sont devenus citoyens américains, par la force des choses.

Le décret qui met le feu aux poudres

La signature d’un décret de Donald Trump, qui entend facilier l’expulsion des sans-papiers vivant aux États-Unis, a réveillé l’esprit contestataire de ces métropoles. C’est que le nouveau président américain en a aussi profité pour annoncer que les villes qui ne mettraient pas tout en œuvre pour appliquer cette nouvelle règle se verraient couper leurs vivres. Pour les « sanctuaires », cela signifie une amputation importante de leurs fonds fédéraux, à moins qu’ils ne publient, chaque semaine, une liste complète des délits commis par « leurs » clandestins et ne dénoncent ceux qui refusent de procéder aux expulsions. Selon Le Monde, les sans-papiers seraient 30 000 rien qu’à San Francisco. À travers le pays, 11 millions d’individus dans la situation sont recensés.

San Francisco en proue

Avant cela, en amont de l’investiture de Trump même, San Francisco s’était déjà engagée dans une longue déclaration à protéger les droits qu’elle estimait acquis : ceux des femmes, des LGBTQ, mais aussi la défense de la liberté religieuse, du climat ou encore de l’accessibilité aux soins de santé. « Quelles que soient les menaces proférées par le président élu Trump, San Francisco demeurera une ville sanctuaire. Nous ne tournerons pas le dos aux hommes et aux femmes originaires d’autres pays qui participent à la grandeur de la ville et qui représentent plus d’un tiers de la population. Il y a ici le Golden Gate : nous construisons des ponts, pas des murs », avait annoncée la ville au lendemain de l’élection du républicain.

©BELGA – Bill De Blasio durant les manifestations new yorkaises.

Mais depuis le décret, la révolte est encore plus ardente. À New York, le maire Bill De Blasio mène la fronde : « Nous allons défendre tous les New Yorkais, peu importe d’où ils viennent et quel est leur statut. Nous n’allons pas séparer des familles. Nous n’allons pas laisser des enfants sans leurs parents ». Bref, la grosse pomme ne dénoncera pas les sans-papiers, même si elle assure coopérer avec l’immigration en cas de crimes graves au sein de cette population « non-officielle ».

Une réaction que soutient la baie de San Francisco – dont Berkeley et Oakland -, qui « s’unit contre la faillite morale représentée par les politiques de la Maison-Blanche qui divisent des familles, nous fait tourner le dos à des réfugiés dans le besoin, et pourrait faire dérailler les efforts de près d’un million de jeunes productifs qui sont sur la voie d’une régularisation et de la citoyenneté ». Martin Walsch, à Boston, est encore plus radical : s’il le faut il donnera l’asile aux sans-papiers à l’intérieur de sa propre mairie.

©AFP PHOTO / Ryan McBride – Martin Walsch, le maire de Boston, s’est également prononcé contre les décisions du président.

Trump devant le tribunal ?

Si on ne sait pas encore à combien s’éleveront ces coupes budgétaires, il semble qu’elles seraient en contradiction totale avec les objectifs de Donald Trump. En cas de gel des fonds alloués à New York par exemple – 10 milliards de dollars -, la première victime serait la police locale. Pourtant, qui lutte concrètement contre la criminalité et le terrorisme ? Les hommes et femmes en bleu. Mauvais mouvement pour le président donc, qui a fait de la sécurité du pays l’un des fers de lance de son programme. En cas de coupes, De Blasio s’est en tout cas engagé à le poursuivre sans délai en justice.

La ville sanctuaire californienne, qui reçoit plus d’un milliard de dollars de crédits fédéraux, n’a pas attendu pour répliquer quant à elle. Le 31 janvier, San Francisco a déposé plainte contre le nouveau président. Selon le procureur de la cité, « le décret du président n’est pas seulement anticonstitutionnel, il est anti-américain (…) C’est pourquoi nous devons nous lever et nous y opposer ». Il rappelle également les derniers mots du prédécesseur de Donald Trump à la Maison Blanche : « Nous sommes un pays d’immigrés et une terre de droit. Nous devons être les “gardiens de notre démocratie” comme nous l’a demandé le président Obama dans son discours d’adieu ». Malgré les pressions, les sanctuaires américains font sécession du pouvoir fédéral et tiennent bon.

Washington de plus en plus irritée

Des semaines plus tard, Washington ne décolère pas. Le gouvernement central est particulièrement crispé par les autorités qui refusent encore et toujours de livrer à la police des frontières les sans-papiers et précise sa menace : des coupes dans les subventions de la justice fédérale.

« Le mépris de la loi doit cesser », a déclaré Jeff Sessions, dans une conférence de presse à la Maison Blanche. Pour appuyer son argumentation, il rappelle à la presse le cas d’une femme tuée par balle, dont le meurtrier était un clandestin au lourd casier judiciaire. Peu de temps avant son acte tragique, l’homme avait été remis en liberté à San Francisco, sans que ne soit prise en compte la demande de maintien en détention du service de l’immigration, qui voulait l’expulser pour la sicième fois.

©Jim LoScalzo/Consolidated/dpa | usage worldwide – Jeff Sessions.

« De telles pratiques ne peuvent continuer. Elles nuisent à la sécurité de notre pays en permettant à de dangereux criminels de revenir dans la rue », a continué Jeff Sessions, avant d’exhorter les villes sanctuaires à changer de politique.

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