Pourquoi Tatiana, esclave sexuelle, racole dans le métro

Pourquoi Tatiana, esclave sexuelle, racole dans le métro

Image d'illustration - "Tatiana" se promène dans le métro bruxellois, mais aussi sur la place Flagey, ou encore Tinder. | © BELGA PHOTO THIERRY ROGE

Société

Un nom et un numéro, c’est tout ce que l’on sait de Tatiana, avant de l’appeler. Au bout du fil, cette immigrée, forcée de se prostituer, raconte son histoire.

Une silhouette volontairement sexy – comprenez, le stéréotype du genre à base de cambrure prononcée et talons vertigineux – surplombe son prénom, Tatiana. « Tatiana » tout court, et puis c’est tout : on demande rarement aux travailleuses du sexe leur nom de famille, seulement leur tarif. Plus bas encore, sur fond rouge incendiaire, un numéro de téléphone.

Au bout du fil, c’est bien Tatiana et son accent de l’Est, qui décrochent. Pour une fois, elle parle d’elle : « Une connaissance m’a proposé un travail d’aide à domicile en Belgique », commence-t-elle. Tout ce que Tatiana souhaite alors, c’est « échapper à la pauvreté et nourrir [son] enfant ». Vient alors l’histoire, familière, de bien d’autres travailleuses du sexe débarquées dans le quartier de l’Alhambra ou ailleurs, forcées à arpenter les trottoir par tous temps. Forcées à se prostituer sous la menace. La voix au bout du combiné, elle, a peur pour son enfant, alors elle travaille – dur – pour regagner sa liberté. « Je suis Tatiana et il y a beaucoup d’autres Tatiana comme moi en Belgique ».

La tonalité. Le message enregistré est terminé et c’est à notre tour de parler, de faire entendre à Tatiana notre voix. Mais on reste muet, surpris, gêné, déboussolé aussi. Si l’esclave sexuelle au bout du fil n’est qu’un personnage, inventé à l’occasion d’une campagne de sensibilisation pilotée par la Fondation Samilia et la Fédération Wallonie-Bruxelles, son histoire rappelle celles de nombre d’autres qu’on a croisées, au détour d’un trottoir.

©DR

Du consentement à l’exploitation

En 2014, s’appuyant sur les rapports de police, Mme Milquet déclarait qu’il y avait quelques 23 000 prostituées en Belgique. « Parmi celles-ci, 80% (soit 18 500 prostituées) seraient victimes de traite et une majorité des autres d’exploitation sexuelle », assurent les archives de son site. Un an plus tard, la police parle de 3 000 travailleurs sexuels de plus, pour la même proportion de prostitution forcée.

L’asbl Espace P, elle, parlait alors de quelques 15 000 travailleuses du sexe, dont un tiers rien qu’à Bruxelles. « Une part importante des travailleurs sexuels prend la décision de travailler dans le commerce du sexe de son plein gré », soulignait en 2013 l’association dans son manifeste, loin de toute considération abolitionniste. « Nous constatons que beaucoup de TDS sont victimes de la traite des êtres humains, notamment dans le cadre d’un parcours migratoire », précise-t-elle aujourd’hui.

©Andreas Arnold/dpa

S’il existe un statut de victime assorti de droits spécifiques pour les prostituées migrantes comme Tatiana, il implique que celles-ci dénoncent leur réseau d’exploitation. Or, comme notre interlocutrice menacée par ses proxénètes, « nous savons que certaines victimes mettent leur vie ou celles de leur entourage en danger si elles dénoncent leur réseau », relate l’Espace P sur son site Internet.

Une expérience internationale

« Nous pensons qu’il est indispensable de rappeler au public, qu’il soit client de sexe tarifé ou non, que derrière l’apparent consentement des prostituées, se cache souvent un parcours d’esclave sexuel », explique la fondation contre la traite des êtres humains Samilia, dans le cadre de cette campagne de sensibilisation internationale. À l’origine de l’action, Marian ven der Zwaan, artiste néerlandaise engagée dans la lutte contre les discriminations faites à l’encontre des femmes et des immigrés.

Le projet s’intitule « A penny for your thoughts » et s’affiche dans six villes européennes, dont Bruxelles et Bucarest, où la Fondation Samilia coordonne l’opération. Dans la capitale belge, les grandes silhouettes « racolent » dans le métro, sur la place Flagey et sur les murs de la Cambre, mais aussi sur Tinder et 2ememain.be. Ceux qui appellent Tatiana et les autres ont un mois pour le faire, au terme duquel les messages récoltés sur les répondeurs intégreront les résultats de l’expérience, qui sera présentée le 18 octobre, à l’occasion de la journée européenne contre la traite des êtres humains. Ceux-ci seront ensuite rassemblés sur un site Internet, ou tout un chacun pourra s’informer sur l’exploitation sexuelle et la traite des êtres humains.

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