Paris Match Belgique

Au-delà de la peur et des stéréotypes, des citoyens ont décidé d’héberger des réfugiés

Une hôte belge avec la famille qu'elle a hébergée en 2015. | © BELGA PHOTO NICOLAS MAETERLINCK

Société

Pour envoyer un message fort au gouvernement ou par pure générosité, des centaines de citoyens apportent leur soutien aux réfugiés en les hébergeant le temps d’une nuit ou deux, loin des rafles et de l’inconfort.

« Cette semaine, j’ai pu retrouver A et M. Mon cœur a explosé quand je suis arrivée au parc pour accueillir et que le premier sourire que j’ai vu c’est celui de A ». Sophie Jallet fait partie des centaines de citoyens qui ont ouvert leur porte aux réfugiés du Parc Maximilien. Tous ont répondu à l’appel à la solidarité lancé sur le groupe Facebook « hébergement plateforme citoyenne ». D’abord intitulé « Aucune femme dans le parc » pour héberger les femmes et les enfants, le groupe s’est ensuite étendu aux hommes, plus nombreux et demandeurs. Il compte aujourd’hui près de 4 000 membres, prêts à offrir une chambre ou un canapé-lit aux exilés.

Sophie Jallet a franchi le cap il y a plus d’une semaine, alors que les rafles se multipliaient dans le parc de Bruxelles. « Cela faisait plusieurs jours que je regardais les publications sur cette plateforme et je me disais ‘ce serait bien que je me lance’, explique la jeune femme de 27 ans. J’en ai parlé avec mon copain, puis un soir, il était 22h30, je me suis connectée sur Facebook et là, je lui ai dit ‘il reste encore 50 personnes au parc, on y va’ ».

Lire aussi > Face aux rafles bruxelloises, la résistance citoyenne s’organise pour protéger les migrants

Une communication difficile mais possible

Après avoir fait leur sélection parmi les réfugiés, un moment « horrible » pour les hôtes, Sophie et son compagnon sont rentrés chez eux avec A et M, deux jeunes de 18 et 25 ans. « Les premières minutes, on a essayé d’utiliser Google Traduction avec l’arabe classique mais cela ne marchait pas. Puis on a proposé un thé et ça, ça a l’air international ». La barrière de la langue n’était donc pas un problème pour se faire comprendre.

BELGA PHOTO / LAURIE DIEFFEMBACQ

Après s’être installés, les deux réfugiés ont montré des photos de leur famille mais aussi des vidéos de bateaux pour essayer d’expliquer comment ils étaient arrivés jusqu’en Belgique. « C’était hallucinant ». « Même si on ne parlait pas la même langue, il y avait un partage », constate la jeune femme qui travaille dans le milieu artistique.

Lire aussi > Le discours coup de poing en faveur des réfugiés du meilleur espoir féminin belge

Après avoir échangé quelques bons moments et passé une nuit au chaud, il était temps pour les réfugiés de repartir dans l’inconfort du Parc Maximilien. « Le lendemain matin, c’était vraiment difficile, se rappelle Sophie. Quand on est arrivés, il y avait beaucoup de police. J’ai fait trois fois le tour du bloc pour bien vérifier qu’il n’y avait pas de rafles. Eux disaient ‘ici, normal, normal’, l’air de dire ‘vous pouvez nous déposer là, on a l’habitude’. C’est ce que j’ai fait mais je suis quand même repartie en ayant un peu gros sur le cœur ».

Deuxième invitation

Quelques jours plus tard, Sophie et son compagnon réitèrent le geste, sans penser qu’ils allaient repartir avec les mêmes personnes. « On ne savait pas s’ils étaient toujours là. On n’avait pas échangé nos numéros ». Sans les gestes, ça aurait été encore plus difficile voire impossible de communiquer avec eux.

Surprise, A et M sont bien présents. « En une semaine, ils avaient vécu mille trucs : A avait fait un aller-retour Bxl-Calais parce que ça n’a pas fonctionné et M s’était fait arrêter par la police mais heureusement pas frappé comme il m’a dit, raconte Sophie sur Facebook. Ils sont arrivés chez moi et c’était comme s’ils étaient chez eux. C’était trop chouette ».

Lire aussi > Belgium Kitchen : Quatre Molenbeekois font de la résistance en livrant des repas aux réfugiés

Même partage le soir mais aussi même déchirement le lendemain matin. « On a l’impression d’avoir nos protégés, on s’attache. À mon avis, on s’attache plus qu’eux. Ils sont de passage et moi j’y pense tout le temps : ils sont où, ils font quoi ? »

BELGA PHOTO JEAN MARC HERVE ABELARD

Aucun retour négatif

Cet attachement, Sophie n’est pas la seule à le ressentir. En l’espace de deux semaines, plus de 1000 lits ont été trouvés, constate Yoon Daix, administrateur de groupe Facebook. Rien que ce vendredi, ils étaient au nombre de 120. « Exténués, trempés mais heureux, nous rentrons enfin chez nous, laissant derrière nous un parc vide ! », postait Yoon Daix vers 2h du matin.

« Sans vivre dans un monde de bisounours, sur les 1000 lits trouvés ces deux dernières semaines, on n’a jamais, mais jamais, reçu le moindre retour négatif. Pas un problème de comportement, ni de vol, tout s’est toujours très bien passé », explique-t-il. Pas un seul problème, puisque les réfugiés sont plus gênés que la famille qui se « risque » à les accueillir. « Pour eux, le risque est aussi grand », explique Yoon Daix. Ils ne comprennent pas ce qu’il se passe. « Ils ont dormi pendant des jours, abandonnés, et tout d’un coup ils se retrouvent dans une chambre confortable, dans une maison, accueilli dans une famille qu’ils ne connaissent pas ».

Mr et Mme Tout Le Monde

Yoon Daix qui organise les hébergements constate qu’il n’y aucun profil type. « On a beaucoup de jeunes qui vivent en colocation mais aussi des personnes seules, des familles ». Le groupe atteint de plus en plus de personnes, jusqu’à des dames de 60 ans. « Elles nous posaient pas mal de questions comme par exemple est-ce que moi je me mets en danger si j’accueille des jeunes hommes chez moi ? »

BELGA PHOTO LAURIE DIEFFEMBACQ

Une peur inutile

Même appréhension du côté de Sophie. Sans son compagnon, plus âgé, elle n’aurait peut-être pas hébergé des hommes. « Pas spontanément en tout cas, pour la première fois ». Pour la plupart des hôtes, la peur est le principal frein. Pour les rassurer, Yoon Daix, qui accueille des réfugiés depuis deux ans, parle de sa propre expérience et de tous les petits obstacles rencontrés au début. Autre solution : les nombreux témoignages des hôtes après leur première expérience, comme celui de Sophie. « C’est ce qui rassure les gens et leur donne envie de tenter le coup ».

Lire aussi > Theo Francken : Pourquoi les polémiques du « Trump flamand » profitent autant au gouvernement

« Au-delà d’aider des gens, je suis contente d’avoir fait cette démarche et d’avoir dépassé une peur. Ce sont des êtres humains comme nous, ils sont dans la galère la plus totale », explique Sophie. L’hébergement nécessitant de l’organisation, elle va passer la semaine prochaine du côté de la coordination. Chaque soir, le groupe lance en effet un appel aux bénévoles pour héberger des réfugiés mais aussi être présents au parc ou pour les déposer en voiture.

Ce dimanche matin, Sophie aimerait bien aller encore plus loin. « On voulait aller avec plein de citoyens dans le parc vers 5h du matin avec nos sacs de couchage et nos couvertures pour montrer notre solidarité et être présents ». L’appel est lancé.

Enregistrer

CIM Internet