Petits meurtres entre internautes : l’affaire Kenneka Jenkins

Petits meurtres entre internautes : l’affaire Kenneka Jenkins

Vidéo Société

Comment l’enquête collective sur la mort d’une adolescente américaine est devenue le symbole de la force d’Internet – et de tout ce qui ne va pas dans notre société 2.0.

 

Le 8 septembre dernier, Kenneka Jenkins, 19 ans, tient avec des amis une petite sauterie au Crowne Plaza Chicago Hotel – un simulacre de vie de rock star auquel bien des adolescents ont pu avoir envie de se donner après avoir reçu la paie de leur premier job étudiant. Sauf que le lendemain matin, après que sa mère ait été avertie par les party harders de la disparition de Kenneka, la jeune femme est retrouvée dans la chambre froide de l’hôtel. Que lui est-il arrivé au cours de la soirée et comment s’est elle retrouvée dans un congélateur géant : aucune personne présente ni les caméras de surveillance ne peuvent le dire avec certitude.

L’histoire aurait pu rester un « simple » fait sordide, relayé plusieurs mois plus tard par la presse, après l’enquête de la police américaine. Mais c’est sans compter l’intervention massive d’internautes, qui se sont emparés de l’affaire après que les forces de l’ordre aient diffusé une vidéo de Kenneka titubant dans un couloir du Crowne Plaza. Tout à coup, chaque clavier s’est transformé en enquêteur, faisant du hashtag #KennekaJenkins l’un des plus populaires de ces dernières semaines. Aujourd’hui, si la nouvelle a du mal à franchir l’Atlantique, le « cas Jenkins » est probablement devenu l’exemple le plus frappant de la solidarité en ligne, mais aussi des dérapages des réseaux sociaux et des fake news, en même temps que la plus grande « enquête » collective jamais réalisée dans l’Histoire d’Internet.

« Chaque personne avec un profil devient un inspecteur, un journaliste et, par-dessus tout, un expert prêt à protéger et servir un pays qui les déçoit constamment », relate le site américain Dazed dans un long article sur le sujet. Sans autres materiaux que quelques images de caméras de surveillance, stories Instagram et comptes privés, les internautes se sont ainsi mis à élaborer des théories complexes, dont celle du meurtre. De son côté, la police enquête toujours et semble pencher davantage pour un accident – Kenneka ayant été gravement intoxiquée par l’alcool ce soir-là.

En matière d’investigation publique, la communauté du web n’en est pas à son coup d’essai. La plupart du temps, comme c’est le cas avec la mort de Kenneka Jenkins, les internautes sont persuadés de faire le bien, comme le prouvent les tentatives de géolocalisation d’une « prison » pour homosexuels tchétchènes en avril dernier ou les coups de main régulièrement donnés par les hackers dans les affaires de pédophilie.

De l’enquête au harcèlement

Irene Roberts, une amie de la jeune femme, est ainsi la première piste des Sherlock en herbe. Alors que l’on peut trouver en ligne une vidéo d’Irene ce soir-là, certains sont persuadés de pouvoir entendre Kenneka supplier « aidez-moi » à l’arrière-plan. Et alors que les supputations sont le tremplin de l’enquête du web, elles sont également le début des ennuis : Irene Roberts est rapidement victime d’harcèlement en ligne, où le #IreneChallenge reprend les mimiques et l’apparence de l’amie de Kenneka, tandis que ses coordonnées sont divulguées.

Mais par-dessus tout, les suppositions et divulgations du net gênent, voire sappent le travail de la police, d’ailleurs accusée de ne pas faire de zèle dans l’affaire – notamment parce que la victime est noire, ravivant ainsi les tensions intercommunautaires aux États-Unis. « Un [autre] exemple est peut-être les accusations envers Sunil Tripathi après l’attentat du marathon de Boston », rappelle à Dazed Daniel Trottier, professeur des médias à l’université de Rotterdam. L’étudiant avait alors été pointé du doigt par Reddit et 4Chan après sa disparition. Tous les regards s’étaient alors tournés vers Tripathi, qui avait ensuite été lavé de tous soupçons, son corps sans ayant été retrouvé sans vie dans des circonstances étrangères à l’attaque. Mais son image et sa famille avaient été particulièrement touchés par l’affaire. « Dans les cas où les cibles ont été impliquées dans un évènement criminel, la réponse du public peut impliquer du harcèlement et des menaces qui dépassent toutes proportions« , décrypte l’expert.

En cela, le livre The Circle de Dave Eggers – récemment adapté au cinéma avec Emma Watson et Tom Hanks – illustre à la perfection les dérapages de ces communautés pétries de « bonnes intentions » : la traque collective d’un ami perdue de vue par la protagoniste principale se transforme en course mortelle, alors qu’auparavant, le même genre d’enquête avait mené à la capture d’une criminelle au lourd passé.


 De nombreuses vidéos de nouvelles « preuves » apparaissent quotidiennement en ligne. Chacune est accompagnée de dizaines de théories basées sur des détails infimes et parfois purement hypothétiques. À ce jour, il n’y a aucune de raison de penser que leur contenu indique quoi que ce soit de vrai.

« Merci de soutenir ma chaine YouTube »

D’autre fois, les enquêteurs en ligne peuvent être davantage à la recherche d’attention que de la vérité. Le cas Jenkins a ainsi vu fleurir sur YouTube des dizaines de nouvelles chaines assorties de comptes Paypal, afin de remercier les limiers du net de quelques deniers virtuels. Et ce, quitte à contribuer à la création de fake news afin d’attirer les vues et les dollars, brouillant ainsi toutes les pistes de l’enquête. Plusieurs comptes GoFundMe sois-disant ouverts par la famille de Kenneka Jenkins ont ainsi vus le jour, forçant la mère de la victime à se dédouaner publiquement.

Dans l’affaire Jenkins aux centaines de théories hallucinées – voire complotistes -, une chose est certaine : Internet s’est enflammé à un point jamais vu auparavant. Et au vu du traçage toujours plus insistant des applications mobiles et des informations délivrées tous les jours sur et par Internet, avec ou sans notre consentement, ce type d’enquête collective, parfois au profit d’intérêts personnels, n’est pas prêt de disparaitre – que du contraire.

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