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L’esthéticienne sociale offre une dignité esthétique aux malades et aux morts 

estheticienne sociale

Photo d'illustration

Société

Le métier de Cédrine Gorreux est méconnu. Elle est esthéticienne sociale. À coups de pinceaux, elle tente d’effacer les stigmates de la maladie et de la mort des visages de ses patients.  

Cela faisait quatorze ans que Cédrine  travaillait comme esthéticienne pour une grande marque de cosmétique. Puis un jour, elle a décidé qu’il était temps de donner à son métier « un sens plus profond, plus ancré dans le social ». Depuis 2011, après deux ans de formation en « esthétique sociale », la jeune femme arpente les hôpitaux avec sa mallette remplie de vernis à ongle, maquillage et huiles de massage. Une présence colorée dans le blanc des couloirs aseptisés, qui marque le début d’une collaboration atypique et pourtant bien utile.

« Parfois, rien que le fait de toucher un patient lors d’un soin ou de converser avec lui fait resurgir des souvenirs, lui permet de décompresser, de lâcher prise », explique Cédrine Gorreux. Maquiller des patients en fin de vie ou aider des cancéreuses à choisir un foulard est bienplus que de la coquetterie ! Car sous les couches de fard à paupière et de vernis, c’est surtout la confiance en soi que Cédrine veut soigner. Et si ses patients sont souvent des patientes, les hommes, eux aussi, sont au rendez-vous : « Sous leurs airs de masculinité se cache le même désarroi que chez les femmes. Ils se sentent également touchés dans leur estime d’eux-mêmes. »

Un service gratuit mais tellement utile

Les esthéticiennes sociales interviennent dans différents contextes : en prison, dans des foyers pour femmes battues, des centres de grands brûlés… « Sans oublier les personnes précarisées », précise Cédrine Gorreux, qui met un point d’honneur à garantir la gratuité de ses soins dans les hôpitaux, où elle a choisi de travailler.

« Les médecins voient le corps sous l’angle « traitement », « guérison », mais souvent ils ne voient pas la féminité, le bien-être et l’estime de soi des patients… observe-t-elle. C’est récent qu’on commence à parler de tout ça. » Et c’est particulièrement le cas en Belgique, pays que Cédrine juge « très en retard par rapport à d’autres » comme la France ou le Canada où, depuis une vingtaine d’années, la profession est bien installée.

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En Belgique francophone, bien que les études d’esthétique sociale soient reconnues, le métier n’a pas encore de commission paritaire et ses soins ne sont pas remboursés par la mutuelle. Résultat sur le terrain : trop peu d’étudiantes choisissent de suivre cette voie et celles qui l’empruntent le font plus souvent par passion : bénévolement voire, au mieux, à mi-temps.

La relation indispensable entre l’esthéticienne sociale et le corps médical

A Cédrine, il a fallu deux ans de bénévolat dans un hôpital de Charleroi avant d’être engagée à temps partiel. Deux ans pour « creuser son trou » : « Au début, on me regardait comme une dingue qui ne servait à rien. » Mais au fur et à mesure des retours positifs qu’ils reçoivent de leurs patients, les médecins commencent à reconnaitre sa plus-value. « Aujourd’hui, je suis intégrée dans l’équipe et les médecins m’envoient leurs patients en chimio dès le premier jour de leur prise en charge » note l’esthéticienne sociale, qui travaille partage son temps entre l’oncologie et les soins palliatifs, à raison de 6 à 7 patients par jour. Une petite victoire pour elle, mais une « goutte d’eau » face aux besoins des patients et des hôpitaux en Belgique.

Un livre pour témoigner et sensibiliser

Mais l’esthéticienne doit affronter également un autre obstacle : la méconnaissance technique de ses pratiques. Il est en effet inopportun d’appliquer les mêmes soins à un patient sous traitement qu’à un client en pleine forme. La chimiothérapie, par exemple, attaque les cheveux, les ongles et déshydrate la peau : « Or j’ai vu des patientes qui revenaient avec des faux-ongles ou qui faisaient une coloration à peine leurs cheveux repoussés… se désole l’esthéticienne. Alors après, ça donne des crêtes sur la tête et des faux-ongles qui tombent avec les vrais ongles en-dessous. ».

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Informer, sensibiliser et conscientiser tant les professionnels de la médecine que le public, tel est le combat que mène Cédrine qui a décidé de témoigner de son parcours et de son métier dans « Rencontre avec une esthéticienne sociale » , un livre témoignage qui raconte six années de pratique durant lesquelles Cédrine a noué avec ses patients des relations intenses. Un livre qui dévoile comment, au jour le jour, elle tente de tromper pour eux les apparences de la maladie. Et si cette dernière finit par l’emporter, alors c’est vers les proches que son travail se dirige. Pour leur donner, « malgré le masque de la mort », une dernière image : « Celle d’une personne paisible, au plus proche de ce qu’elle était de son vivant. »

Sortie le 7 octobre du livre « Rencontre avec une esthéticienne sociale » de Cédrine Gorreux et Françoise Rajewski, aux éditions Un coquelicot en hiver. 

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