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Weinstein et le silence des hommes

Harvey Weinstein en 2015. | © AFP PHOTO / VALERY HACHE

Société

Le silence de certains hommes puissants d’Hollywood alimente une culture de la violence envers les femmes, dont Hollywood semble avoir du mal à se dépêtrer.

 

Kate Winslet, Léa Seydoux, Ashley Judd, Jessica Chastain, Julianne Moore, Lena Dunham, Meryl Streep, Angelina Jolie, Rose McGowan… La liste des actrices s’étant opposé publiquement et ayant dénoncé les assauts d’Harvey Weinstein est sans fin. L’homme, un producteur de cinéma américain surpuissant et omniprésent dans l’industrie du film hollywoodienne, est accusé publiquement depuis le 5 octobre dernier d’avoir à de nombreuses reprises profité de sa position pour obtenir certaines faveurs sexuelles. Depuis l’article du New York Times grâce auquel ses manipulations ont éclaté au grand jour, les témoignages d’actrices et de collaboratrices se suivent – et se ressemblent -, mettant en lumière un profil de prédateur et d’agresseur sexuel que le tout Hollywood avait gardé loin des projecteurs jusqu’ici. Un effet boule de neige glaçant.

Désormais sans peur des représailles – Harvey Weinstein ayant été écarté de son entreprise à la suite des révélations -, elles parlent haut et fort. Et ce dès le premier jour, magré le trauma que peut constituer ces attaques sur le corps, l’esprit et l’image que l’on porte de soi après avoir vécu une agression sexuelle. Elles sont celles qui ont le plus à perdre, tiraillées entre leur propre vécu, leur sentiment de culpabilité pour certaines et leur besoin de reconnaissance doublé d’un désir d’égalité – plus que de vengeance. Pour d’autres, il s’agit de vocaliser à nouveau ce qui avait déjà été dit il y a deux, cinq, dix, quinze ans. Ce qu’elles avaient dénoncé dans un milieu qui les avait réduites au silence, à coups de menaces et de contrats inespérés.

©AFP PHOTO / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / KEVIN WINTER – Harvey Weinstein et Mery Streep.

Il était moins un(e)

En revanche, il aura fallu attendre une belle semaine avant que leurs co-stars masculins les plus reconnus n’élèvent la voix – comme s’il leur avait fallu peser le pour et le contre de leur indignation. Un délai qui peut être perçu comme un aveu, celui d’une complicité manifeste ou inconsciente pour préserver leurs rôles et leur place tout en haut de la société hollywoodienne.

Bien entendu et fort heureusement, les femmes de Hollywood ont tout de même pu compter rapidement sur quelques soutiens indéfectibles, de Mark Ruffalo à Michael Keaton, en passant par l’acteur Milo Ventimiglia. Benedict Cumberbatch, le fameux Sherlock, a ainsi fait savoir : « Je suis révulsé par les révélations sans fin sur les actes horrifiques et impardonnables d’Harvey Weinstein (…) Il nous faut nous lever collectivement et supporter les victimes d’abus, telles que les femmes courageuses et inspirantes qui se sont opposées à lui et leur dire que nous les entendons et que nous les croyons. (…) Mais nous ne devrions pas attendre que d’autres histoires comme celle-ci arrivent. Nous, en tant qu’industrie et société devons jouer notre rôle ». Il a ajouté, au micro de Variety : « Je ne pense pas que qui que ce soit soit particulièrement surpris. Cela nous rappelle que les abus envers les femmes sont systématiques. C’est une chose bien réelle que les femmes doivent endurer dans ce business depuis longtemps ».

Mais le club des hommes les plus puissants – Leonardo DiCaprio, Ben Affleck, Matt Damon, Brad Pitt, George Clooney, pour ne citer qu’eux – est longtemps resté mystérieusement silencieux. Le Guardian fait ainsi savoir à ce propos qu’au lendemain des premières accusations, pas un des 26 différents acteurs qui avaient collaboré avec Weinstein et contactés à propos de la polémique, n’a voulu s’exprimer. Pas un seul. Ce n’est que plus tard que certains d’entre eux se sont exprimés, au cours d’interviews ou derrière leurs comptes Twitter.

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Georges Clooney par exemple, bien que vraisemblablement horrifié, n’a pas manqué d’assurer au Daily Beast qu’il n’avait jamais « constaté ce type de comportement » de la part de Harvey Weinstein, décrédibilisant par là en partie la parole de dizaines de femmes. Au vu de sa position dans le milieu du cinéma américain et de ses connections, il semble en effet invraisemblable qu’un tel « secret » ait été si bien gardé de l’acteur. Leonardo DiCaprio n’a quant à lui pas tenu à citer directement le producteur dans sa courte déclaration sur Facebook : « Il n’y a aucune excuse au harcèlement ou à l’agression sexuelle – qu’importe qui vous êtes et qu’importe votre profession. J’applaudis la force et le courage des femmes qui (…) ont fait entendre leur voix ». Du côté de Quentin Tarantino, dont la plupart des films ont été financés par Weinstein, on explique avoir « besoin de temps pour assimiler la douleur, les émotions, la colère et les souvenirs » avant de s’exprimer publiquement.

Drôles d’alliés

Deux acteurs en particulier ont également manifesté leur étonnement… à l’indignation quasi-générale des observateurs du secteur. Matt Damon, dans un premier temps, qui a dénoncé les actes de Weinstein en tant que « père de quatre filles » – et non pas en tant que collègue ou simple être humain. « J’ai fait cinq ou six films avec Harvey. Je n’ai jamais vu cela. (…) Tout le monde dit que nous étions au courant. Ce n’est pas vrai », s’est il défendu. Au même moment, Matt Damon devait se dédouaner des accusations pointant sa complicité pour avoir contribué, avec Russel Crowe, à cacher un rapport du New York Times faisant déjà état de la conduite du producteur en 2004.

Photo: ©Jens Kalaene dpa – Le réalisateur Paul Thomas Anderson et l’acteur Joaquin Phoenix, avec Harvey Weinstein.

Son ami Ben Affleck, qui s’est dit en « colère [d’avoir] travaillé avec un homme qui a usé de sa position de pouvoir pour intimider, harceler sexuellement et manipuler des tas de femmes durant des décennies », a quant à lui subi un sévère retour de bâton après que certaines femmes aient dénoncé le même comportement chez cet acteur au passé plus que répréhensible.

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Ce que dénonce enfin le réalisateur Oliver Stone, ce n’est pas la conduite d’Harvey Weinstein, mais « un système de justiciers ». Pour Stone, l’affaire n’est pour l’instant qu’une histoire de rumeurs : « Moi, je crois à la théorie selon laquelle il faut attendre jusqu’à ce que cela arrive au procès », a-t-il dit à un parterre de journaliste en Corée du Sud, où il présidait un jury de cinéma. « Ce qu’il traverse n’est pas facile. Au cours de cette période, j’étais un rival et je ne le connaissais pas vraiment. J’ai entendu des histoires d’horreurs sur tout le monde dans le travail, donc je ne vais pas commenter des cancans », a encore ajouté le réalisateur de Snowden – « en contrepied permanent », d’après une analyse d’Europe 1.

Ronan Farrow, l’infiltré

Pourtant, l’un des plus ardents défenseurs des femmes au sein du scandale n’est autre… qu’un homme, et plutôt au fait des affaires d’Hollywood : Ronan Farrow est le fils de Mia Farrow et – officiellement du moins – de Woody Allen. Et l’impunité des puissants, il la connait et la côtoye depuis son plus jeune âge. C’est que Ronan Farrow ne parle plus à son père depuis des années, depuis que celui-ci a épousé sa sœur Soon-Yi, adoptée par Mia Farrow et son ex-mari André Previn. Le réalisateur aux lunettes avait alors été accusé par l’actrice d’avoir abusé de leur jeune fille Dylan. Les charges avaient ensuite été abandonnées. Un passif familial très lourd, qui l’a sensibilisé aux affres masculins d’Hollywood.

©IMAGO – D.xVanxTinex/xFuturexImage – Ronan Farrow.

Suite aux révélations du New York Times, Ronan Farrow, qui est également journaliste, a appuyé les faits d’autres témoignages pour le New Yorker. Pas moins de treize femmes se sont succédées à son micro durant les dix mois de travail qui ont permis à Farrow de consolider les accusations du journal américain et de faire tomber la tête de Weinstein.

Une affaire de femmes, vraiment ?

Mais l’implication de Farrow ne fait que renforcer l’impression que les hommes d’Hollywood ne se sentent pas vraiment concernés par de telles affaires. Alors que nombre d’acteurs paradent pour l’environnement, la paix, l’éducation ou encore la cause animale, ils semblent avoir bien du mal à s’opposer à une problématique plus proche : celle de la violence posée envers les femmes dans leur propre milieu – celle-là même sur lequel ils ont la possibilité d’avoir un véritable impact. Une violence dont ils se rendent complices par leur silence imperturbable, tant la mysoginie rampante du secteur du cinéma est présente, visible et démontrée. Leur connivence virile contribue ainsi à réduire au silence de nombreuses femmes, alors même que le développement de l’affaire prouve qu’elle n’est que la partie émergée de l’iceberg.

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Faut-il alors que des hommes soient touchés pour que l’on mette fin à cette omerta ? James Van Der Beek, longtemps connu pour son rôle dans la série Dawson, s’est confié au Guardian sur sa propre expérience d’agression sexuelle : « Des hommes plus âgés et puissants ont attrapé mes femmes, m’ont coincé dans des conversations sexuelles inappropriées quand j’étais plus jeune ».

« À tout ceux jugeant les femmes pour être restées silencieuses, lisez ceci », avertit Van Der Beek dans une série de tweets. « Je comprends la honte injustifiée, l’impuissance et l’incapacité à sonner l’alerte. Il existe une dynamique puissance qui rend la chose impossible à surmonter », a-t-il appuyé, se faisant ainsi le défenseur des femmes accusées « d’opportunisme » pour ne pas avoir dénoncé leur agression à l’époque des faits.

En agissant de la sorte, ces célébrités – plus puissantes que ne le laissent supposer les tabloïds – assument que la violence envers les femmes… n’est qu’une affaire de femmes, dans laquelle il n’ont aucun rôle à jouer. De même, en tolérant les blagues sur plateau qui ne manquent pas de resurgir et en n’étant pas clairement vocaux, ils entretiennent une culture qui excuse sans honte les agissements de prédateurs sexuels tels que Weinstein. Une culture qui laisse, encore et toujours, le pouvoir entre les mains des hommes seuls.

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