Paris Match Belgique

#MeToo : Agressions sexuelles partout, justice nulle part ?

Cliché lors d'un rassemblement anti-harcèlement à Pristina. | © Women lie on the ground covered with black fabric during a street performance in Pristina on October 6, 2017 against sexual harassments in Kosovo. / AFP PHOTO / Armend NIMANI

Société

Les témoignages fleurissent sur la toile comme autant de hashtags miroirs : les agressions et le harcèlement sexuel concernent toutes les femmes. Pourtant, peu sont celles qui portent plainte.

 

Ça a pris comme un feu de paille, alimenté ensuite par quelques grosses bûches du showbiz, de la politique et de la société civile. L’étincelle médiatique, c’est l’affaire Harvey Weinstein, du nom du producteur hollywoodien accusé à de – très – nombreuses reprises d’agressions et d’harcèlement sexuel, hier et aujourd’hui. Et alors que le feu des critiques s’était d’abord dirigé vers ce seul homme, voilà qu’un incendie ravageur et salutaire, en quelque sorte, les brûle tous sur son passage. Les bûchers sont les #BalanceTonPorc sur le harcèlement sexuel dans le monde du travail et les #MeToo qui prouvent à la face du monde – et des hommes, surtout – à quel point le phénomène est présent partout, tout le temps. Si le web avait déjà abrité quelques autres initiatives telles que feu le Tumblr « Je connais un violeur », aujourd’hui, Internet crie « Au feu ! », s’étonne, s’indigne.

Lire aussi > « Dear catcallers » : Elle pose avec ses harceleurs pour dénoncer la récurrence des agressions

Mais les « grandes brûlées » sont trop nombreuses pour que leurs blessures aient pu passer inaperçu. Des chiffres, qu’on faisait semblant de ne pas voir, balisent le récit de cette insupportable fournaise des femmes. 98% des interrogées par l’ASBL Vie féminine déclarent avoir vécu des situations de sexisme dans l’espace public. Ce n’est pas loin des 100% qui l’ont « expérimenté » dans les transports publics, selon un document publié en 2015 par le Haut conseil français à l’égalité entre les femmes et les hommes. Plus qu’une remarque obscène ou une invitation non-sollicitée, la moitié des femmes belges ont déjà « subi des caresses ou des attouchements de la part d’inconnus dans l’espace public« , d’après une étude mondiale réalisée par l’Université de Cornell et relayée par nos collègues de La Libre. 50% de la population féminine d’un pays, ça fait beaucoup.

3 plaintes et combien de #MeToo

Et pourtant, côté rue en 2015, seules trois plaintes pour harcèlement de rue ont été déposées. La loi belge du 22 mai 2014 qui entendait lutter contre le sexisme dans l’espace public et punit de 50 à 1 000 euros les harceleurs n’attire pas grand monde dans les commissariats, en regard du nombre de concernées. « À partir du moment où dès que vous faites du harcèlement, vous avez une sanction claire, directe et rapide par l’autorité communale, vous allez voir la diminution de ce genre de pratique qui est inacceptable », espérait pourtant l’ex-ministre Joëlle Milquet, à l’origine de la loi. Par ailleurs, 48% des interrogées par Vie féminine expliquent ne pas avoir connaissance de l’existence d’un tel texte.

Sur leur lieu de travail, 52% des femmes britanniques rapportaient avoir vécu une expérience de harcèlement sexuel au cours de la dernière année, dans un sondage mené par le Trades Union Congress en collaboration avec le Everyday Sexism Project. Il n’y a donc pas que les actrices qui y sont confrontées, loin de là, comme le démontrait ces derniers jours l’avalanche de témoignages liés au hashtag #BalanceTonPorc, dans la lignée des dénonciations hollywoodiennes. La réponse belge s’élevait à 2 669 plaintes pour « comportements à connotation sexuelle » en six mois en 2015. Si le chiffre ne représente pas une bagatelle, il est loin de la réalité que représente le phénomène d’agressions.

Lire aussi > En Inde, une brigade de femmes flics pour traquer les agresseurs sexuels

Face aux déclarations massives et virtuelles de victimes, nombre d’internautes ont questionné ce manque de « motivation » à porter plainte. Dans un article éclairant, Mashable rappelle ainsi qu’il est quelque part indécent d’exiger d’elles de confronter leurs agresseurs en justice, pour plusieurs raisons : un choix qui leur appartient d’abord, et qui succède parfois à une prise de conscience tardive. « J’ai mis des années à me dire que je pouvais peut-être porter plainte et quand je me suis enfin décidée, on m’a appris qu’il était mort. Je ne sais toujours pas quoi en penser même si une petite partie de moi est soulagée », explique ainsi Cécile, relatant sa propre expérience d’agression sexuelle. « En l’occurrence dans mon cas, tellement banal, les arguments en faveur de ne pas porter plainte étaient clairement plus nombreux que les autres. Même si je traînerai toujours derrière moi la culpabilité que ça soit arrivé à d’autres à cause de mon silence ».

Un chemin semé d’embûches

Pré-adolescente, elle est la victime durant plusieurs années d’un ami de la famille. Malgré son âge, « je comprenais que quelque chose clochait. Le piège se refermait sur moi », raconte-t-elle. Lorsqu’elle trouve le courage, au détour d’une conversation, d’en parler à ses parents, leur réaction est sans appel : plus jamais elle ne sera obligée de revoir cet homme de sa vie. En ce qui concerne la marche à suivre ensuite, les avis sont partagés. Son père, médecin et « pragmatique », entrevoit surtout les étapes douloureuses par lesquelles sa fille devra forcément passer, des examens médicaux aux dépositions, en passant par la confrontation avec son agresseur. « Moi-même, je ne savais pas ce que je voulais », se souvient-elle. Ils décident donc d’enterrer l’histoire. Mais des années plus tard, Cécile se sent toujours coupable : « Ça lui a permis de bousiller des tas de gamines. On se protège individuellement, mais il a pu continuer son massacre ».

Le cas de Cécile est révélateur des tiraillements qui animent les victimes. Et lorsqu’elles décident de porter plaintes, elles font bien souvent face à un parcours du combattant – ou à sa perspective – décourageant. Les « femmes ne voient pas l’intérêt d’aller porter plainte », décrypte Ariane Estenne, secrétaire générale adjointe de Vie Féminine, pour la RTBF. « Le sexisme reste très banalisé dans la société (…) Elles se disent qu’entamer toutes ces procédures pour si peu, cela ne vaut peut-être pas la peine »Quand ce n’est pas le reste de la société qui le leur souffle à l’oreille. Suite à des agressions, d’autres internautes révélaient le « découragement » dont fait preuve la police, qui se traduit en un « ça ne servira rien ». Qui plus est, les démarches peuvent également se heurter un à certaine « sexisme de la part de la police », comme l’expliquait « pacifiquement » au micro de la RTBF l’association Vie féminine.

À ce propos, Cécile regrette qu’il n’existe pas chez nous de procédure telle que celle de la « main courante ». En Belgique, seul le dépôt de plainte est acté. « Ce que j’aurais aimé faire, c’est lui donner un avertissement », dit-elle à propos de son agresseur. « Pour dire que si jamais il le fallait, avec d’autres victimes, on se serait serrées les coudes. Pour rendre réel ce qui était arrivé ». Elle ajoute encore : « Le fait de ne pas vouloir affronter la machine judiciaire, c’est une chose. Ne pas vouloir se confronter aux autres dégâts de l’abuseur, c’en est une autre ». Et ce, même si dans les faits, la victime n’est pas le coupable.

Lire aussi > Harcèlement de rue : 5 conseils pour réagir, à destination des hommes

©Flickr/Charlotte Cooper

Une justice risquée

Nombreux sont ceux qui, sur Twitter surtout, appelaient à dénoncer les agresseurs en question, contournant ainsi le processus judiciaire pour entamer une vendetta en ligne. Mais la pratique n’est pas sans risques pour les victimes elles-mêmes, qui peuvent à leur tour être accusées de diffamation, par exemple. Prenant à bras le corps la question, l’illustratrice Mirion Malle lançait récemment à ce propos un avis de recherche sur la plateforme afin de trouver des avocates qui pourraient l’épauler dans la conception d’un guide sur le sujet.

Lire aussi > #BalanceTonPorc : sur Twitter, le harcèlement sexuel dénoncé

Les risques pour les victimes sont d’autant plus importants lorsque aux yeux de la loi, une agression ne constitue pas forcément une infraction. Dans le cadre du harcèlement sexuel au travail, par exemple, il faut que « plusieurs conduites abusives similaires ou différentes qui se produisent pendant un certain temps » aient eu lieu. C’est donc la répétition qui prime. Et « avant de pouvoir conclure à la culpabilité d’un individu, il convient bien entendu de prouver les éléments constitutifs du délit dont il est accusé », précise Koen Nevens, assistant de l’unité de recherche Metajuridica & Sociaal Recht de la Vrije Universiteit Brussel. La loi sur le bien-être, qui dicte la marche à suivre en matière de harcèlement sexuel au travail, dispense cependant cette « charge de preuve » à la victime dans le cas d’une poursuite au pénal. Dans ces cas « les plus graves », la responsabilité de prouver qu’il n’y a pas eu agression incombe alors à la défense.

Mais dans le cas du harcèlement sexuel au travail, « pour les victimes, intenter une action pénale ne va pas sans risques : elles ne doivent en effet jamais perdre de vue que ce type de procédure n’offre aucune protection contre le licenciement », explicite Koen Nevens. Et de fait, « 95 % des femmes perdent leur travail quand elles dénoncent des faits de harcèlement », dévoile Marilyn Baldeck, déléguée générale de l’association française contre les violences faites aux femmes au travail.

Lire aussi > Weinstein et le silence des hommes

« On veut nous faire croire qu’on est une exception, alors que c’est la norme », conscientise Cécile. « Tant qu’on n’en viendra pas aux racines du problème, on se battra contre des moulins », lâche-t-elle en faisant référence, notamment, au traitement de la problématique par la « société masculine ». Elle ajoute, soupirant et impuissante – pour l’instant – : « Ça reste un gros sac de nœuds ». Pourtant, le « phénomène » concerne toutes les couches de la société, toutes les femmes. En 2010, le SMS du député wallon et MR Gilles Mouyard avait notamment révélé que le harcèlement sexuel percutait également la classe politique. En pleine session, il avait jugé utilé d’envoyer à la députée Ecolo Emily Hoyos un SMS contenant un « Tu as un beau cul ! », envoyant valser les certitudes et les restes de décence que nous pensions conserver, dans des pays « civilisés » où, manifestement, tout reste à faire en matière d’égalité des genres et des chances.

CIM Internet