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Au fait, le mouvement « Me Too » est vieux de 10 ans (et c’est bien plus qu’un hashtag)

Depuis plusieurs jours, de nombreuses survivantes d'agressions sexuelles témoignent sous le hashtag #MeToo. | © Twitter

Société

La véritable instigatrice du mouvement « Me too » est une travailleuse sociale, active auprès des femmes racisées depuis plus de dix ans.

 

Le raz-de-marée a commencé il y a près d’une semaine maintenant. Deux mots, répétés à l’infini, forment cette vague qui percute « comme une brique en pleine figure » les femmes – et les hommes. « Me too ». « Moi aussi », comme une confession parfois discrète, parfois bruyante, et toujours douloureuse, sensible et respectable, quelle que soit la manière dont elle s’exprime. Le mouvement étouffe aussi, un peu, parce qu’il prouve l’ampleur des violences infligées aux femmes. Mais c’est le but : pour les internautes et les militants, l’heure n’est plus à masquer l’atroce réalité ; elle est à la changer.

Alors on applaudit Internet, fabuleuse machine de guerre et porte-voix indéniable, malgré les millions de commentaires douteux et d’injonctions déplacées qu’il a produits dans la foulée de #MeToo. Mais on aurait tort de croire qu’il n’est que le fait d’une célébrité – Alyssa Milano -, aussi louable soit son relais. Non, la maternité du mouvement est à imputer à une autre femme et connaitre son histoire donne encore plus de corps à ce qui est, manifestement, bien plus qu’un « hashtag ».

« Le mouvement me too est né à l’endroit le plus sombre, le plus prodond de mon âme », se souvient Tarana Burke, la véritable instigatrice de « Me too ». Tarana est une travailleuse sociale afro-américaine, particulièrement active auprès des jeunes femmes racisées depuis le milieu des années 2000. Elle est également une survivante d’agression sexuelle. La machine se met en branle alors qu’elle vient de passer un moment intense avec les jeunes filles d’un camp, au cours duquel chacune a partagé des histoires particulièrement intimes. « Certaines étaient les récits d’une colère adolescente classique et d’autres étaient douloureux. Comme je l’avais fait tant de fois auparavant, je me suis assise et j’ai écouté ces histoires, et j’ai réconforté les filles qui en avaient besoin ». Plus tard, Heaven, l’une des participantes, revient vers elle. Alors que sa personnalité colérique l’éloigne souvent des autres adolescentes, elle finit par se confier : un beau-père, des attouchements, une intimité violée. « J’étais horrifiée par ses mots (…) et j’ai écouté jusqu’à ce que je ne puisse plus le supporter… c’est-à-dire après moins de cinq minutes. Ensuite, en plein milieu de sa confession, je l’ai coupée et je l’ai dirigée vers une autre conseillère ».

C’est que les propos d’Heaven ont un écho tout particulier pour Tarana. « Je l’ai regardée s’en aller tout en essayant d’enfouir à nouveau ses secrets (…) Je l’ai regardée remettre son masque et retourner dans le monde comme si elle était toute seule et je n’ai même pas pu murmurer… moi aussi ». La travailleuse sociale entame alors un vaste travail d’empouvoirement – le terme québécois pour « empowerement » – par l’empathie, le mouvement « me too ».

N’oublier personne

Une mission sans fin, semble-t-il, tant les violences perpétrées envers les femmes et les filles sont systémiques. Mais l’effort de Tarana Burke auprès des femmes racisées en particulier a sa nécessité toute particulière : alors que toutes les femmes sont vulnérables aux agressions sexuelles, elles ne s’abattent pas sur de la même manière sur chacune.

Du fait de leur identité sexuelle, de leur religion ou de leur couleur de peau, toutes les histoires de violences sexuelles ne sont pas considérée ni traitées de la même manière par le public et les médias. « Dans la foulée de cet incroyable élan de solidarité et de la force collective de ce #metoo, nous devons également voir la diversité des survivants d’abus », rappelle ainsi CTZNWELL, une association qui milite pour une justice plus égalitaire. « Nous avons besoin d’espaces pour les survivants qui autorisent le récit des noirs, des musulmans et des migrants également ».

Et alors que si certains s’organisent, d’autres doutent du véritable champ d’action du mouvement #metoo, Tarana Burke assure au LA Times : « Quand ce hashtag mourra et que les gens l’oublieront, je serai toujours au boulot ».

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