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Le jour où… je suis devenu drag queen

Vidéo Société

C’est en étant Mademoiselle Boop sur scène que Renaud a fini par s’accepter dans la vie. Aujourd’hui, à 32 ans, il ouvre son cabaret burlesque et drag queen à Bruxelles et nous raconte son histoire. 


« Je suis né à Dinant, et je suis arrivé sur Bruxelles depuis maintenant 17 ans. Au départ, j’étais venu pour étudier le marketing et la communication à l’IHECS. J’ai grandi dans un univers familial artistique : j’ai commencé la danse à 3 ans, la guitare à 5, j’ai fait du piano, de la déclamation… pendant de nombreuses années. Puis j’ai découvert le monde du transformisme, le monde des drag queens, un peu par hasard. Je ne le connaissais pas du tout avant mes 18 ans. Lorsque je faisais mes études, l’une de mes amies qui travaillait sur un projet photo sur les drag queens m’a demandé de l’accompagner. Nous nous sommes rendus au cabaret Chez Maman (bar à spectacles transformistes, ndlr) régulièrement pendant six mois pour prendre des photos, découvrir les coulisses de ce milieu etc. Cet univers m’a fasciné. Cet art était complet et reprenait tout ce que j’avais fait durant mon adolescence : il y avait de la danse, du chant -même si beaucoup font du lipsync et du playback-, de la musique, du théâtre…

drag queen
© Jeremy Dubart et Florian Poullet

Puis il y a eu les Nuits des débutantes qui est la possibilité, pour n’importe qui, de tenter de se transformer le temps d’une soirée. Maman (la maîtresse des lieux, ndlr) m’a mis au défi de m’y présenter. Ce que j’ai fait. J’étais tellement pétrifié pour ma première représentation que j’ai descendu une demi-bouteille de vodka avant de monter sur scène, alors je ne m’en souviens plus trop ! Heureusement, les Nuits des débutantes, c’est sur un week-end, et j’ai pu me représenter le lendemain, et cette fois, j’étais plus “sage” et j’ai pris mon pied ! J’ai repris “It’s so quiet” de Björk, une chanson qui me tenait à cœur, et que les drag queens ne faisaient pas du tout à l’époque alors que cette chanteuse a des démarches artistiques incroyables. Deux semaines après, je remontais sur scène.

Cela a été le déclic. De fil en aiguille, j’ai fait plusieurs soirées Chez Maman. Au début, c’était ponctuel, Maman me disait : “de toute façon, avec ta tronche, tu ne peux faire qu’Halloween”. Il faut dire qu’à l’époque, j’étais un petit punk, cheveux de toutes les couleurs, rasés sur le côté avec des piercings de partout. Puis ils ont eu besoin d’un barman, je jonglais entre les spectacles et les cocktails : un coup j’étais derrière le bar, un coup, j’étais dessus ! J’ai fini par intégrer pour de bon la troupe. J’étais là presque tous les week-ends. Enfin, Mademoiselle Boop était là.

De toute façon, avec ta tronche, tu ne peux faire qu’Halloween.

Je fais bien la part des choses entre Renaud et Mademoiselle Boop. Mademoiselle Boop, c’est mon nom de scène. Comme ma première nuit en tant que drag queen, je ne me souviens plus trop pourquoi j’ai choisi ce nom. J’aime à dire que ma grand-mère s’appelait Betty. Mademoiselle Boop a maintenant 13 ans, et a pas mal évolué : elle est passée de la punkette alternative de la troupe de Chez Maman à quelqu’un de plus mur, posé, élégant, glamour. C’est aussi une femme fatale.

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Côté pratique, c‘est inconfortable d’être Mademoiselle Boop : je passe plus de deux heures à me maquiller, j’ai trois paires de bas, 20 cm de talon… En journée, je préfère nettement être en Dr. Martens et bermuda. Et c’est un sacré investissement financier entre les chaussures, les costumes, le make-up… On dépense souvent bien plus que ce que l’on ne gagne, du moins quand on commence. C’est une passion qui coûte de l’argent et qui est pas mal chronophage. Maintenant au bout de 13 ans et de 300 robes, je pense que je dépense de moins en moins, même s’il y a toujours à acheter, à améliorer pour créer de nouveaux numéros.

« Mademoiselle Boop m’a permis d’accepter Renaud »

Je n’ai aucune envie de faire de chirurgie esthétique. Pour moi, la transformation se fait surtout au niveau du make-up, et cela me suffit. Les six premiers mois, on ne ressemble à rien quand on se maquille, mais il faut perséverer. J’ai passé des soirées entières à m’entraîner à tracer juste un trait d’eye-liner, j’ai fait mon ménage en talons de 20 centimètres ! Il faut être patient et ne rien lâcher, comme toute passion. J’ai appris à aimer mon corps grâce au transformisme. Mademoiselle Boop m’a permis de m’accepter et d’être moins introverti. Avant, j’étais très timide, très réservé, et être drag queen, c’est tout l’opposé : il faut être exhubérant, parler aux gens… C’est un bon apprentissage pour oser sortir de sa coquille.

mademoiselle boop drag queen
© Jeremy Dubart et Florian Poullet

Mademoiselle Boop s’est construite à la fois en s’inspirant de vraies femmes -comme les pin-ups, et à la fois en s’inspirant des drag queens, surtout depuis quelques années avec l’émission de télé-réalité américaine RuPaul’s Drag Race où il y a ce concours de drag et qui montre toutes les facettes du milieu. J‘aime beaucoup BenDeLaCreme de l’émission, et Maman m’inspire énormément bien sûr ! Elle a été un modèle pour moi.

J’ai aussi pas mal appris de mes voyages. J‘ai fait quelques shows à Paris, à Amsterdam… J‘ai également fait pendant deux ans la croisière gay The Cruise (la Demence). En Belgique, la scène drag queen n’est pas du tout développée malheureusement, on est trop en retard ! Il faut que la Belgique se réveille ! On a encore l’image du transformisme à la Dalida, Céline Dion, plumes et paillettes, qui est certes tout à fait respectable, mais il y a tellement d’autres choses. Cela commence cependant doucement à bouger, surtout depuis ces dix dernières années. Aujourd’hui, de plus en plus de gens acceptent et apprécient un show drag par rapport à quand j’ai commencé, où le public était essentiellement gay. C’est intéressant pour nous de nous exprimer à un tout autre public et de lui faire découvrir le milieu drag.

Le draging-out : le coming-out de la drag queen

J’ai eu de la chance que ce soit aussi bien accepté par mes proches, car ce n’est malheureusement pas généralement toujours le cas. Parce que c’est encore assez inconnu, flou… On ne connaît pas trop bien la frontière entre drag queen, transformiste et transexuel. Pour moi, drag queen -ou travelotte comme on le dit aussi dans le jargon-, c’est un travail de comédien, où on interprète principalement des rôles féminins, mais ça peut aussi être des créatures. Après, il y a les personnes qui se questionnent sur leur sexualité, et là, cela n’a plus rien à avoir avec la démarche artistique, mais plus des questionnements de genres. On peut être drag queen et être une femme également, cela s’appelle les faux queens ou les bio queens.

Renaud Drag queen
© Jeremy Dubart

Avec ma mère, j’ai amené Mademoiselle Boop petit à petit. D’abord, je lui ai dit que j’étais barman dans un bar gay, ensuite que c’était un bar à spectacles, puis je l’ai emmené voir un spectacle, et encore un autre, mais où cette fois, c’était moi dedans. J’ai eu la chance de faire un show aux Francofolies de Spa avec Marka et Laurence Bibot il y a une dizaine d’années. Ma mère s’est retrouvée parmi un public de 16.000 personnes et m’a vu sur scène, en drag. Je pense que pour faire son draging-out, -c’est-à-dire annoncer à ses parents qu’on fait des shows drag- c’est une manière plutôt respectable ! Au début, elle avait quelques a prioris et certaines craintes comme elle ne connaissait pas trop bien le milieu, mais en voyant ce que je faisais, que c’était un réel travail artistique, et en voyant l’évolution de ma carrière, elle m’a soutenu, jusque dans l’ouverture de mon cabaret.

Cabaret mademoiselle Renaud Drag queen
© Jeremy Dubart et Florian Poullet

De drag queen à propriétaire d’un cabaret

Après avoir été côté bar et spectacle Chez Maman, ma carrière a pris un tournant quand je suis devenu manager d’une boutique de cosmétiques à Bruxelles, et j’ai presque quitté le milieu de la nuit. J’ai appris au niveau de la gestion des stocks, du management d’une équipe etc. Mais au bout de quelques années, j’ai senti un manque par rapport au milieu du spectacle, et depuis toujours je voulais avoir ma propre affaire. L’année dernière, je suis tombé sur un lieu -qui n’est pas celui du cabaret aujourd’hui- que j’ai visité et qui a vraiment lancé la machine : je me suis dit qu’il fallait que j’ouvre un cabaret. La machine était désormais en route, je surveillais toutes les annonces, jusqu’à octobre 2016 où je trouvais le lieu qui est devenu aujourd’hui le cabaret Mademoiselle. Cela a pris une bonne année avant de concrétiser ce rêve. Financièrement, cela a été périlleux puisqu’aucune banque n’a suivi le projet. Ils sont frileux au niveau de l’Horeca maintenant, avec toutes les faillites qu’ils ont dû essuyer… Je remercie ma mère et mon beau-père qui m’ont offert un soutien financier, ainsi que la Ville de Bruxelles. En janvier 2017, j’ai quitté mon boulot chez Lush et je me suis consacré pleinement à la réalisation de mon projet, et à former ma troupe mêlant drag et burlesque, composé entre autres de Colette Colerette, Loulou Velvet, Miss Anne Thropy…

Au cabaret Mademoiselle, j’ai fait le pari un peu fou de faire l’entrée libre (on passe le chapeau à la fin du spectacle ndlr.). Les milieux drag et burlesques sont trop fermés et je trouve qu’ils méritent à être plus connus. J’ai décidé d’ouvrir la porte à tout le monde pour leur faire découvrir différents univers et contribuer, à mon échelle, à faire évoluer les mentalités. C’est très plaisant, et la sauce prend, le concept de mélanger des univers plaît, draglesque, boylesque… Des termes nouveaux mais qu’on découvre avec plaisir, du moins, je l’espère. Chaque soir, je partage de bons moments avec la troupe et l’équipe du bar, mais aussi avec le public, je vais les voir après les shows, je discute avec eux… et je vois les étoiles dans leurs yeux, et même si je suis fatigué, je n’ai qu’une envie, c’est de recommencer le lendemain, et ça, c’est le plus important ».


Cabaret Mademoiselle – Ouvert du mercredi au samedi à partir de 19h

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