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Christina, 18 ans : étudiante en commerce et sugar baby

« Hey les étudiantes ! Améliorez votre style de vie, sortez avec un sugar daddy » : la publicité pour le site RichMeetBeautiful, affichée en grand sur des véhicules promotionnels, a fait scandale à la rentrée sur le campus de l’ULB. Christina ne s’offusque pas du phénomène | © Ronald Dersin

Société

Tandis que le scandale de harcèlement sexuel made in Hollywood prend une tournure planétaire, le phénomène du sexe consenti et tarifé n’en finit pas de se renforcer. Le « sugardating »  fait du vacarme en Belgique. Ce principe de prostitution étudiante  va croissant, si l’on en croit certains spécialistes.

Nous sommes allés à la rencontre de ces jeunes filles qui financent leur cursus en louant leur corps. Ces « sugar babies » fraient avec des hommes d’âge mûr, les « sugar daddies », rencontrés via des sites spécialisés. L’une d’elle, Christina, a accepté que son témoignage soit publié.

« Il m’est arrivé de me faire insulter. C’étaient plutôt des insultes de frustration. » Christina a de longs cheveux châtains, un visage poupin. Elle donne chair au spectre de la prostitution estudiantine : plus qu’un serpent de mer, une réalité qui se confirme et se répand depuis des années.
Nous la voyons à plusieurs reprises, notamment à la gare du Midi où elle transite chaque jour pour se rendre à ses cours à Bruxelles.

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Elle étudie le commerce et vit encore dans sa chambre de jeune fille, au domicile familial. Derrière l’allure anodine, on perçoit, entre deux propos, les tourments d’un parcours à la dure que les parents, évidemment, sont à cent lieues d’imaginer. Son teint d’enfant et sa dégaine d’adolescente lambda cachent une double vie : Christina est étudiante en commerce et sugar baby.

Belle de jour, elle quitte quotidiennement sa bourgade wallonne et le nid parental pour se suivre son cursus, et plus si affinités.
Elle joue les sugar babes pour financer sa formation et sa vie sociale. Pour contribuer aussi aux frais domestiques. Elle vient d’une tribu nombreuse où elle a dû apprendre à compter très tôt. Des parents divorcés, une ribambelle de jeunes frères et sœurs. Un aîné aussi, dont elle craint plus que tout le jugement dernier. Dès l’âge de 11 ans, Christina doit négocier les taux d’intérêts pour éponger les dettes familiales. Dans sa vie il y a une fêlure, un accident. La perte précoce d’un être cher qui chamboule tout. Et la séparation des parents, l’absence relative du père, une perte de repères, ou, au contraire, des codes trop nombreux. Et, bien sûr, ce passage accéléré à l’âge adulte.

A 13 ans, elle vit ses premières histoires d’amour. A 18 ans, elle devient donc sugar baby. Une mesure temporaire affirme-t-elle. Le temps de mettre de l’argent de côté, stocké dans sa chambre de jeune fille. Chez ces étudiantes en mal de sous, le bas de laine fait encore fureur.

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Elle voit des hommes de temps en temps, choisit ses contacts. Polyglotte et cultivée, Christina attire des profils de businessmen étrangers. Les hommes mûrs ne lui font pas trop peur. Elle a appris à les jauger et ne se lance pas tête baissée. Elle se déplace pour un premier verre, et puis décide de poursuivre ou non la relation. Elle reçoit des présents qu’elle veut discrets. Du sugardating, elle apprécie les séances de spa, les excursions, les mini-trips qui aèrent l’âme, les week-ends cossus. A ses parents, elle dit qu’elle part avec sa promotion ou son meilleur pote.

Les jeunes de son âge la barbent, ils ne connaissent rien, dit-elle, à la vraie vie. Elle se réjouit déjà d’avoir 30 ans, de se poser, se marier et avoir des enfants. Petite fille à l’enfance malmenée, elle fait partie de cette génération pragmatique qui a poussé entre deux crises, va à l’essentiel et assure sa survie. Sans états d’âme. Le sugardating, elle s’en passerait sans doute, mais ça lui va pour l’instant.

Copyright Ronald Dersin

Étudiante dans sa tête, en recyclage permanent, elle se nourrit de littérature, pratique le vouvoiement, utilise un vocabulaire tour à tour trivial et élégant. Elle brandit les termes convenus sans le moindre second degré, abuse des tournures édulcorées, disneyisées, qui définissent la vente du corps étudiant dans l’air du temps : sugar babies, sugar daddies et tutti quanti. Posée sans être encore blasée, elle prononce ces mots en s’appliquant, avec le sérieux d’une institutrice.

Elle se raconte d’une traite, sans filtre ni méfiance. Le plus troublant dans le halo de virginité perdue qui nimbe ses traits, c’est cette drôle de maturité teintée d’inconscience.

Vous connaissez depuis l’enfance, dites-vous, les difficultés financières.

Christina. J’ai toujours dû me battre. Nous avons toujours vécu dans des conditions difficiles et n’avons jamais eu d’argent de poche. Il y a quelques années, ma mère était extrêmement affaiblie.  A 11 ou 12 ans je payais déjà des factures. Je négociais des rabais avec les huissiers.

Diriez-vous que ça a été fondateur ?

Dans un sens oui, sans doute. J’ai le sentiment d’avoir vécu beaucoup plus que les gens de ma génération.

Vous expliquez que votre vie sexuelle a commencé tôt, à 13 ans.

J’étais une enfant assez curieuse de tout, et le sexe fait partie des choses dont on parle mais qui sont réservées aux grandes personnes.

Quel regard porte-t-on dans votre famille sur la féminité ? 

Ma famille est très « open » tout en étant dans les conventions. On a toujours parlé de tout avec nos parents. A leurs yeux, une femme doit être intelligente, sage, jolie. Elle a bien sûr une sexualité mais doit la réserver à son mari. Elle  peut faire ce qu’elle désire tant qu’elle garde sa virginité et reste donc « respectable ».

Une déception amoureuse a-t-elle joué dans votre choix d’adhérer à des sites de « sugardating » ou la motivation était-elle strictement financière ?

Je ne crois pas beaucoup en l’amour, en tout cas pas au coup de foudre. Pour moi, l’amour vient après plusieurs années de vie commune qui suivent elles-mêmes le mariage. Beaucoup de gens confondent aujourd’hui passion et amour, c’est pour cela qu’il y a tant de divorces. Donc, non, je n’ai jamais connu de déception amoureuse.

Petite, avez-vous néanmoins rêvé du prince charmant ? 

Non, pas vraiment, j’étais plus intéressée par la musique, le dessin et la nature. Tout ce qui relève du conte de fées, ce n’était pas mon truc. D’ailleurs j’ai arrêté de croire au père Noël à l’âge de 5 ans.

Des études de puéricultrice à sugar baby

Avez-vous été élevée dans un contexte religieux, pratiquant ou non ? 

C’est assez complexe. Ma mère est d’origine juive, son père est chrétien orthodoxe et mon père est musulman, non pratiquant. J’ai donc été élevée dans un milieu éclectique où la spiritualité était plutôt était mise en avant mais pas obligatoire.

Vous avez donc été formée à l’apprentissage de ces différentes religions.
Oui, j’en connais tous les codes. Il y a même dans la famille des Témoins de Jéhovah. Je connais bien leur fonctionnement aussi.

Vous avez appris la puériculture avant d’entamer vos études de commerce et marketing. Vous suivez les cours assidûment ? Vous intéressent-ils vraiment ?

Je les suis avec sérieux. Chaque choix a ses conséquences. J’ai peur d’avoir des regrets plus tard. Donc, je poursuis mes études pour devenir indépendante, je souhaite avoir mon diplôme de gestion pour pouvoir ouvrir un commerce. On verra ensuite ce que l’avenir me réserve.

Quel âge moyen et quels profils types ont ces hommes que vous rencontrez ?

Les cas les plus fréquents sont des hommes d’affaires, souvent mariés, parfois divorcés, âgés de 35 à 55 ans. Ils ont souvent des revenus élevés, travaillent dans la finance ou dans les hautes administrations. Ce sont aussi des gens qui voyagent beaucoup, des eurocrates, des représentants de commerce. Ou des juges, des avocats, des étudiants, de simples employés. Mais ce sont des gens de compagnie agréable en général. Des gens qui veulent simplement s’évader. Les sugar daddies cherchent une relation suivie, du moins pendant un temps. Vous devenez pour eux une sorte de petite amie. Le sexe d’ailleurs vient souvent bien après les premières rencontres. Ce sont souvent aussi des hommes qui ont des failles, il faut les mettre en confiance.

Quand la sugar baby rencontre le sugar daddy

De quelles nationalités sont-ils en majorité ?

Ils sont surtout d’origine européenne. Je vois beaucoup de Flamands, d’Allemands, de Français, de Néerlandais. Et puis des gens des Émirats arabes, mais aussi des pays latins. Le fait que je parle plusieurs langues est un atout.

Quand vous allez à leur rencontre, d’abord à l’hôtel, ensuite à leur domicile, sont-ils systématiquement seuls ?

Oui. Une fois seulement, en arrivant, je me suis rendu compte qu’il y avait dans une pièce adjacente un jeune enfant handicapé. J’ai refusé la prestation car je trouvais malsain qu’un enfant soit présent, même dans un autre espace.

Lors de votre première prestation en tant que sugar baby, aviez-vous des appréhensions ?

J’avais envie d’aller de l’avant, j’en avais besoin financièrement, mais en même temps j’avais peur, comme avant chaque rendez-vous, de tomber sur un psychopathe qui abuserait de moi physiquement et mentalement. On ne sait jamais à qui s’attendre au final, car derrière un écran il est très facile de jouer la comédie.

Avez-vous déjà été confrontée à des hommes violents ?

Physiquement non. Jusqu’ici du moins. Je touche du bois. Mais il m’est arrivé de me faire insulter. C’étaient plutôt des insultes de frustration.

Si vous étiez en perdition, avec une personne violente par exemple, pourriez-vous appeler quelqu’un du site web, de l’agence ? 

Non je ne pense pas, l’agence est localisée bien loin de la Belgique et il n’ont aucun contrôle sur un déroulement de situations qui tourneraient mal.

Vous évoquez des revenus mensuels moyens de 7.000 euros pour deux à trois rendez-vous par semaine. Vous dites en mettre de côté chaque mois 600 environ. Comment dépensez-vous l’essentiel de ces revenus ? 

J’aide ma mère pour le loyer et je paie une partie de ses dettes chaque mois, je donne de l’argent de poche à mes frères et soeurs. Mais je n’arrive pas vraiment à tout dépenser. Il me reste toujours beaucoup d’argent.

Votre famille et vos proches n’ont-ils pas remarqué que vous disposiez d’une petite fortune? 

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La suite de l’entretien et l’intégralité du dossier sur le sugardating et la prostitution étudiante est à lire dans l’édition papier de Paris Match Belgique dès ce jeudi 26/10/2017.

 

 

 

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