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La broderie, plus punk que jamais

Deux mains brodées qui forment un utérus : du jamais vu à l'époque des canevas de mamie. | © Etsy/ThreadTheWick

Société

Grimpant sur les badges et les cadres au mur, désormais, la broderie se « désensibilise » pour illustrer les petites piques de femmes fortes et libérées.

 

Un rire franc et sonore, la discographie complète de la scène hardcore belge en tête et un blouson en jean barré d’un « Ovaires et contre tout » sur le dos : difficile d’imaginer Clothilde un fil et une aiguille à la main, brodant paisiblement sur un siège à bascule. Et pourtant, depuis un an et demi, la Française adoptée par la Belgique et plus récemment par « le nouveau Charleroi », passe le plus clair de son temps libre à dénicher des patons colorés, à enfiler les chas d’aiguille et à transformer quelques motifs bien sentis en badges tout-terrain.

©Hélène Many – L’une des banderoles brodées de Clothilde.

Piquées par la « broderie malpolie »

C’est que pour cette trentenaire qui a empoigné le cerceau de bois pour « s’occuper les mains » alors qu’elle tentait d’arrêter de fumer, la broderie n’a rien d’un hobby de petite fille ou de dame âgée. Son style rassemble « tout ce qu'[elle] aime : le féminisme, les jeux de mots, les blagues potaches… » Une Frida Kahlo ici, un slogan ou un utérus là : « J’aime faire passer un message à travers une pratique qui a une image très, voire trop, féminine – la nana au coin du feu qui brode sans bouger, dans le silence, en écoutant du clavecin. On peut très bien broder des insanités au coin du feu ».

©Instagram/@brodepute

La première fois qu’elle touche une aiguille, c’est pourtant sous l’impulsion de sa grand-mère, le mercredi après l’école. « Elle faisait des napperons pendant que je brodais un motif de Schtroumpf grincheux. J’ai dû mettre deux ans pour terminer ce canevas au point de croix complètement moche », se rappelle Clothilde, qui avait une demi-douzaine d’années à l’époque. 25 ans plus tard, elle se met à fouiller YouTube à la recherche d’une nouvelle addiction – pour en remplacer une autre. « Et là, j’ai découvert le fabuleux monde de la broderie malpolie : un puits sans fond d’inspiration potentielle et de gens qui avaient l’air plutôt cool ».

Certes, j’aime bien les oiseaux, mais j’aime aussi les gros mots !

Clothilde – qui tisse ses motifs sous le pseudonyme « Les Moires » – n’est pas la seule brodeuse à partager ses créations joliment tordues et délicieusement irrévérencieuses en ligne. Elles sont des dizaines à gentiment braconner leurs œuvres engagées ou coquines sur Instagram et Etsy, une plateforme de vente d’artisanat en ligne aux plus de 30 millions d’inscrits. Patchs à message, cadres triviaux et sous-vêtemens customisés : la broderie pique les créatrices de tout poil.

L’Art « féminin » de l’aiguille

Mais plus qu’un simple passe-temps, qu’un énième sursaut du Do it yourself ou qu’une source de revenus supplémentaire, les travaux d’aiguille se détachent progressivement de leur image délicate pour incarner la réappropriation, par les femmes surtout, de pratiques longtemps mal considérés… simplement sous prétexte qu’elles étaient « féminines ». Aujourd’hui encore, la personnalité affirmée de Clothilde ne semble pas coller à sa pratique pour certains : « En général, les gens comprennent vite que j’aime écouter de la musique qui va très fort, mais ils ont du mal avec le fait que je fasse de la broderie. Je les renvoie alors vers ma page – sauf mon chef ! », confie-t-elle goguenarde. « Dans les transports en commun, beaucoup de gens viennent m’aborder pour me questionner ».

« Artisanat subalterne », la broderie comme le tissage ont toujours été considérés comme des « loisirs décoratifs », plutôt que comme des formes d’art en soi. La peinture, la sculpture ou la photographie, « disciplines d’hommes », n’ont quant à elles jamais eu de mal à se faire accepter au musée. « En se hissant au rang d’art (tout court) et plus seulement d’art décoratif, la broderie redore son blason, mais aussi celui des femmes », analyse ainsi le magazine Grazia. Il y a de la noblesse dans le maniement de l’aiguille et du politique dans les œuvres qui éclosent sur le tissu : la broderie montre aussi bien le monde et le regard d’un artiste qu’un bon coup de pinceau. Mais qui peut se targuer de porter une œuvre d’art sur ses chaussettes ?

Mots-clés:
femmes broderie punk
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