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« L’interdiction de la pub ‘RichMeetBeautiful’ a gonflé son impact », estime un chercheur belge

Photo d'illustration. | © BELGA PHOTO CAMILLE DELANNOIS

Société

La pub pour le sugardating qui a provoqué le tollé sur le campus de l’ULB engendre des remous identiques en France. Et suscite la même levée de boucliers.

Cette campagne racoleuse braque les projecteurs sur un phénomène ancien mais en plein essor. Selon un sociologue belge, professeur à l’ULB et à l’Université Saint-Louis, la prostitution étudiante va bel et bien crescendo. Il estime par ailleurs que la publicité autour de l’interdiction contribue à booster l’impact de ce type de sites.

À la racine du fléau, en Belgique comme ailleurs en Europe : une méconnaissance du système d’aides aux études, des lacunes dans les appuis, et des parents qui ne remplissent pas leurs obligations familiales.

« Romantique, passion et pas de prêt étudiant. Sortez avec un Sugar Daddy / Sugar Mama ». Le site RichMeetBeautiful vient de lancer une campagne de pub plus que basique devant les universités parisiennes. « Ce site est une violence faite aux femmes. Derrière ces images dorées, des jeunes peuvent tomber dans la prostitution », commente Hélène Bidard, adjointe à la maire de Paris, Anne Hidalgo. Une campagne similaire lancée le mois dernier par le site à Bruxelles avait suscité une polémique du même tonneau.

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Nous avons parlé à Renaud Maes, docteur en sciences sociales, professeur à Saint-Louis et à l’ULB, rédacteur en chef de La Revue nouvelle. Il a mené en 2015 et 2016 une recherche commanditée par les ministres bruxellois Pascal Smet (SPA) et Céline Fremault (CDH) sur toutes les formes de prostitution étudiante dans la Région.

Ce n’est pas en prohibant la pub qu’on va régler le problème.

Sur l’interdiction de la publicité associée aux réseaux de sugardating, le chercheur est plus que mesuré. « Je comprends la logique de ce choix, nous l’avons vécu en Belgique. Mais l’interdiction fonctionne souvent comme un catalyseur de l’efficacité de la pub, la médiatisation que cette interdiction a engendrée a donné à l’annonce une place qu’elle n’aurait jamais occupée sans cela. Sur les sites web de certains journaux qui ont publié le communiqué de la décision du Jury d’éthique publicitaire (JEP), on voit apparaître sur le côté des pop-ups sélectionnés par Google pour des sites comme SeekingArrangement.com. L’interdiction envoie un signal politique général par rapport à la question mais ce n’est pas une solution. Ce n’est pas en prohibant la pub qu’on va régler le problème. La réponse rationnelle, c’est de travailler sur des dispositifs de soutien social et familial.”

La pub du site « RichMeetBeautiful » affichée à Paris. AFP PHOTO / Anais CAQUANT

Une vieille affaire

Le phénomène, que l’on semble découvrir parfois, a été évoqué ponctuellement au cours des dernières années. Le focus sur la question s’est forcément accentué via les réseaux sociaux et le développement de sites web ciblés. « J’inclus le sugardating dans la prostitution étudiante de manière générale », annonce Renaud Maes d’entrée de jeu. Et celle-ci ne date pas d’hier. « Elle remonte à la fondation des études supérieures, tout simplement. À chaque fois qu’il y a une massification de l’accès aux études supérieures, à chaque fois que les couches moins favorisées y accèdent, on voit apparaître la prostitution étudiante. On en retrouve des traces aux XIVe et XVe siècle. Mais il s’agissait alors d’hommes exclusivement bien sûr, les études n’étaient pas ouvertes aux femmes. La prostitution étudiante chez les femmes est apparue dès le moment où les femmes ont eu un accès massif aux études. »

Paupérisation accrue, rapports « détendus »

Le sociologue bruxellois explique aussi cette prise de conscience récente par le rapport changeant à la sexualité et à la tension vers l’égalité des genres. « Plus le rapport à la sexualité se détend, plus le rapport hommes-femmes s’égalise, plus on peut parler de ce type de question. Cela devient un sujet de préoccupation comme ce l’a été d’ailleurs entre 1969 et 1971. On avait commencé à parler de la prostitution étudiante pour les mêmes raisons. Il est logique aussi que les psys n’aient pas encore un panel très fiable de témoignages, cela va arriver doucement. »

Il associe sans détour cette prostitution aux problèmes de précarité étudiante. Le lien est à ses yeux, systématique. « La paupérisation étudiante va s’amplifier et la prostitution va aller croissant. Une étude britannique a fait état de ce lien direct entre les deux constats. »

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L’évolution des formations supérieures, avec des cursus modulables, sur un mode d’inspiration plutôt anglo-saxonne, peut laisser davantage de temps libre aux étudiants et jouer un rôle indirect dans le recours croissant à ces méthodes.

Les jeunes qui s’y adonnent ont des backgrounds socio-économiques variés. Les parents sont souvent divorcés. Il n’est pas rare que les « sugar babies » soient issues de familles aisées mais dans ce cas, souligne le chercheur, il y a une situation de rupture par rapport aux parents : « On a là un autre problème, l’obligation alimentaire, quand elle n’est pas respectée par les parents, doit pousser l’étudiant à les assigner en justice pour une aide. Les plannings familiaux peuvent aider mais nous ne disposons pas pour cela en Belgique d’un outil bien foutu. Et le renvoi vers une médiation familiale n’est pas courant chez nous, ce qui est regrettable. » Dans les ruptures familiales, il y a, poursuit Renaud Maes, d’autres cas de figure, comme les jeunes qui, suite à un coming-out par exemple, quittent leur famille. Ceux-ci peuvent également entrer dans la prostitution étudiante, masculine ou féminine.

Plus périlleux que le racolage de rue

« Mais avant tout, il y a le problème lié au montant des aides, aux conditions d’accès à ces aides, et une méconnaissance terrible du type d’appui auquel chacun a droit. Une étude britannique a fait état du lien direct entre précarisation des étudiants et prostitution. Dans ce sens, la visibilité de campagnes très ciblées telle celle qu’on a vue sur le campus de l’ULB peut effectivement provoquer ce genre de réflexe. Les étudiantes dans une extrême précarité vont vouloir recourir à ce mode de financement. Cette publicité constitue un problème à deux titres. D’une part le phénomène éloigne les jeunes progressivement des études, d’autre part, la prostitution occasionnelle est paradoxalement plus dangereuse que celle qui se pratique dans les circuits plus réguliers. Le parrainage par les pairs fonctionne mieux rue d’Aarschot par exemple. Les professionnelles s’entraident. Parmi les 40 témoignages que j’ai recueillis chez les étudiantes qui se prostituent, tous font état de violences sexuelles et de viols. Il y a là un nœud et c’est une chose à laquelle ces sites qui proposent image glamour et déconnectée de la réalité ne préparent pas du tout. »

Plaidoyer de battantes

La médiatisation du phénomène est-elle susceptible de provoquer une prise de conscience personnelle chez les adeptes du procédé ? “Le problème c’est qu’une partie du discours construit autour de la question est de l’ordre de la condamnation morale : “Les étudiantes qui le pratiquent sont des putes et elles n’ont aucun état d’âme”. Passer d’une condamnation du phénomène à une condamnation des personnes constitue un glissement très problématique. Ce discours qui a été relayé peut avoir des conséquences graves car il va pousser au mutisme et à l’isolement. Si on veut que les étudiantes sortent de la prostitution, ce qui est évidemment un objectif, et si on veut limiter l’étendue du phénomène, il faut leur permettre de s’inclure à la société sans les stigmatiser.”

Il est compliqué d’isoler des traits communs dans le profil des étudiantes prostituées, il y a néanmoins, selon Renaud Maes encore, une caractéristique récurrente : ce sont souvent des battantes. Un constat qui nous éloigne des poncifs sur la prostitution comme le concept de déchéance automatique. “Elles ont des discours assez carriéristes si l’on peut dire, et une vision stratégique des choses. Les prostituées de rue ont d’ailleurs le même type de plaidoyer. Vous trouvez, dans le quartier Yser, à Bruxelles, des prostituées immigrées qui expliquent qu’elles travaillent pour assurer une vie meilleure à leur famille. Elles se présentent comme des battantes qui portent tout le monde.”

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La relation au physique de la prostitution étudiante est, quant à elle, très spécifique. “La décorporalisation n’a pas lieu comme c’est le cas dans la prostitution classique où les prostitué(e)s coupent leur esprit de leur corps et finalement négligent ce dernier qui n’est qu’un outil. De même, pour une prostituée “classique”, la sexualité devient limitée en-dehors des rapports tarifés. Mais dans la prostitution étudiante en revanche, il y a une prise de conscience de l’importance du corps.”

Les clients amateurs de chair fraîche parlent difficilement, confirme le chercheur. Mais lorsqu’ils le font, derrière les abords policés filtrent souvent, nous dit-il, des motivations glauques dont l’”apprentissage”, une tendance à l’initiation brutale, un “déflorage” qui prend des formes interpellantes.

Le rôle crucial de la médiation familiale

De quels outils disposent les parents pour éviter que leurs enfants n’en arrivent à de tels extrêmes : travail sur les valeurs, écoute, ouverture, tolérance éclairée, vigilance accrue, gestion de l’argent de poche, informations sur les bourses d’études ? “Il n’y a pas de règles universelles. Mais il y a des obligations prévues par la loi qu’il serait bien que les familles respectent, en particulier après un divorce. Si déjà les parents répondaient tous à leurs obligations alimentaires, on gagnerait du terrain. Lorsqu’une situation est tendue, il faut aller chercher de l’aide, une médiation. Il y a dans ce sens un changement de culture à adopter en Belgique. Les pays qui se sont intéressés à la médiation familiale et ont favorisé ce type de dispositif ont des résultats. C’est le cas surtout en Norvège (où se trouve par ailleurs le siège de RichMeetBeautiful, le site qui fit scandale sur le campus de l’ULB. NDLR). Cela s’inscrit là-bas dans une situation particulière où les familles sont moins unies, moins traditionnelles. En réaction à ces sites spécialisés dans la prostitution, la Norvège a développé de la politique d’aide aux familles et d’accès à l’enseignement supérieur.”

Boom généralisé de la prostitution

La répartition géographique du sugardating et de la prostitution étudiante au sens large, est complexe à établir car il existe peu d’enquêtes à grande échelle. Impossible aussi de quantifier ces relations qui sont, par définition, dissimulées. “Certaines études ont été menées depuis l’Angleterre sur quelques pays, dont l’Autriche, la France, l’Espagne et le Royaume-Uni. L’Angleterre a par ailleurs favorisé les témoignages en englobant dans l’enquête les travailleurs du sexe au sens large, dont les jobistes dans des sex-shops par exemple, ce qui a permis de libérer la parole en partie. La prostitution étudiante est très importante en Grande-Bretagne depuis une dizaine d’années et elle est liée à des réductions d’appui décidées par les gouvernements. Ca a commencé sous Blair et puis ça a continué, il y a eu des mesures de diminution de l’équivalent de nos allocations familiales, entre autres, qui ont abouti à une précarité croissante des familles de taille moyenne. Des enquêtes sont faites tous les deux ans et on y voit clairement la corrélation du phénomène avec l’augmentation du prix des études et la diminution des moyens de certains. »

Mais le phénomène est plus ample encore, on fait face à un boom généralisé de la prostitution. « On constate une augmentation du travail sexuel en général. Le nombre de sex-shops a plutôt tendance à diminuer avec Internet, les lieux de lap dance ou de pole dance aussi, mais ces chiffres se reportent sur la prostitution. » Le mouvement est en marche.

Perplexité des psys

L’analyse de la prostitution étudiante laisse certains psys sans voix. « La question est neuve pour beaucoup de monde, je pensais la pratique moins courante chez nous qu’aux USA », nous indique un pédopsychiatre réputé. Même son de cloche à Aimer à l’ULB, le centre de planning familial du campus. « Nous n’avons pas encore été confrontés directement à ce type de problème. En tout cas, ce n’est pas un élément de vie qui est mentionné spontanément dans le cadre des entretiens que nous avons avec les étudiants », commente Patrick Van Beckhoven, assistant social et psychothérapeute. L’appellation de « sugardating » lui laisse l’impression, dit-il d’une « parade de bonne conscience pour tous ». « C’est un décor pour enjoliver les choses, ce peut être aussi un vocabulaire utilisé à titre défensif. Que ce soit du côté des sugar daddies ou des étudiantes, il y a cet apaisement de l’esprit qui se fait en ne nommant pas les choses. Mais l’important c’est la façon dont la personne traverse ce moment de vie. Dans le discours dominant, on part du principe qu’une étudiante pourrait le vivre mal par la suite alors qu’on n’a aucune idée du traumatisme potentiel que cela pourrait engendrer. Pour mesurer ce traumatisme, il faut une parole ouverte et libre à chaque occasion. » L’idée : ne pas stigmatiser, ce qui aggraverait l’hypothétique trauma. « Si on pariait sur un avenir noir, on professerait une prédilection auto-réalisatrice. Ça reviendrait à prédire un avenir pas très rose pour l’étudiante et donc pourrait l’y pousser ou l’y condamner. Le psy doit être prêt à recueillir la parole sans présumer de la gravité de l’impact de ce que vit la personne. Si la personne nous dit que son expérience est terrifiante, nous prendrons la mesure de la gravité des faits. » Quant à l’impact potentiel de ce mode de prostitution sur l’avenir des étudiantes qui le pratiquent, les spécialistes que nous avons pu entendre se rejoignent sur un point : on ne peut présumer de rien.

L’intégralité du dossier sur le sugardating et la prostitution étudiante est à lire dans l’édition papier de Paris Match Belgique du jeudi 26 octobre 2017.  

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