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#BalanceTaBleusaille : Agathe, ancienne baptisée de l’ULB, témoigne

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Un baptême à Louvain en 2008. | © Reporters © Wim Beddegenoodts

Société

À quelques semaines de la Saint-V, une ancienne baptisée philo dénonce…

On a tant écrit sur le baptême estudiantin qu’il est difficile, voire impossible, de faire la part des choses. Selon qu’il est incendié par ses détracteurs (pour la plupart des non-baptisés) ou encensé par ses aficionados (des baptisés pour lesquels tout s’est bien passé), le baptême est une expérience merveilleuse ou sordide. Difficile d’éviter le manichéisme en la matière. Mais s’il est vrai que tout dépend du point de vue adopté (les choses les plus simples se métamorphosent selon qu’on les observe ou non avec bienveillance), le baptême est une réalité. Violence, abus d’autorité, pratiques à caractère sexuel : qu’en est-il ?

Ancienne baptisée Philo, elle témoigne

« À l’époque, pas si lointaine, le cercle de philo se glorifiait d’organiser l’un des baptêmes les plus durs. Presque aussi trash que le baptême vétérinaire de Cureghem, c’est dire ! Être une blueuette philo, c’était une vraie fierté. Porter le bleu de travail – l’uniforme de bleusaille – marqué dans le dos d’un PHILO en lettres blanches, c’était la classe. Un matin tu débarques de ta province, t’es personne, le lendemain on te passe le bleu de travail du CPL et tu deviens une sorte de badass girl… »

Sauf que. « L’air de rien, poursuit Agathe (prénom d’emprunt), les choses se dérèglent. Les premières activités sont amusantes. On entre dans le jeu. On chante. On picole mollo. Puis vient le moment où le jeu est malmené et les règles transgressées ».

Petit jeu d’un gout douteux

« Pendant deux mois, Bleus et Bleuettes (les petits nouveaux) participent aux activités d’accueil, de pré-baptême, de pique-nique et du rallye-café (…) », peut-on lire sur le site de l’ULB. Interrogée sur la teneur des activités mentionnées, l’ancienne bleuette dévoile : « le pique-nique et le rallye-café sont des activités plutôt comiques (quoique dégueulasses) durant lesquelles les bleus sont forcés d’ingurgiter n’importe quoi, de leur vomi au poisson rouge encore frétillant… Pas agréable mais pas insurmontable en soi… »

Qu’on le veuille ou non, c’est objectivement violent

« L’Accueil, c’est autre chose. Considérée comme l’activité – avec un grand A – à ne pas rater. Les bleus qui ne participent pas à l’Accueil ou qui abandonnent l’activité en cours ne sont pas baptisés. Pour faire court : on promène les bleus les yeux bandés histoire de les désorienter. On les fait ensuite entrer dans l’arrière-salle de la Jefke, dans le noir. Les bleuettes doivent y ôter le haut de leur bleu de travail. Elles passeront l’activité en soutif. Chacun à leur tour, les candidats à l’accueil sont poussés dans la Jefke où les attendent des baptisés déchainés et hurlants. Un comitard pousse le bleu (ou la bleuette) au sol, lui enfonce un entonnoir dans la bouche et y déverse de la bière tandis qu’un autre comitard l’asperge d’eau glacée. Qu’on le veuille ou non, c’est objectivement violent… »

Agathe (prénom d’emprunt) confie encore que les activités à teneur sexuelle sont légion. Le célèbre rameur qui suppose que la bleuette (rarement un bleu) saisisse le sexe de ses camarades de bleusaille et les manie à la manière de rames ; par exemple. Ou cette autre pratique franchement douteuse : « une bleuette est couchée sur le dos ; un bleu, à poil (selon l’expression consacrée) se met à quatre pattes au-dessus de son visage. Un comitard déverse de la bière dans le dos du garçon ; bière qui s’écoule sur ou dans la bouche de la fille ».

Quitter le baptême, c’est synonyme d’échec

Agathe précise néanmoins que les bleus ont le droit de dire non ou d’abandonner la bleusaille à tout moment. « Mais, s’ils y pensent parfois, peu l’osent. Quitter le baptême, c’est synonyme d’échec, c’est triste. Mieux vaut encaisser quand ça devient difficile…», conclut la jeune femme.

Quand la bleusaille dérape

Ce n’est un secret pour personne : la bleusaille est émaillée d’activités qui rivalisent par leur absurdité. Entre autres idioties, on se souvient qu’en 2011 le cercle de Solvay s’était choisi « Le nazisme et les juifs » comme thème de baptême. Non pour dénoncer la Shoah mais pour rire. Au programme : saluts nazis, moustaches hitlériennes, croix gammées décoratives puis cette « invitation » parue dans le Caducée (magazine du cercle Solvay) qui évoque les fours crématoires nazi en Pologne occupée sur le ton de la blague : « Vous trouvez votre penne has-been et vous voulez opter pour un couvre-chef beaucoup plus compact, j’ai nommé la Kippah ? Ne cherchez plus, direction les fours polonais (…) ! ».

Interpellés par les autorités compétentes, le comité de baptême et le recteur de l’université réagissent mais ne condamnent pas. Au contraire, les délégués étudiants arguent qu’il s’agissait bel et bien d’activités pédagogiques et se vexent qu’on vienne ainsi menacer leur liberté d’expression… Si ça n’était pas à ce point écœurant, c’en serait presque drôle.

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Absolument pas drôle : les « accidents » qui endeuillent la guindaille (à l’ULB et ailleurs). On pense à cet étudiant tombé sous les roues d’un char à la Saint-V en 2011 et à Thomas Dusausoy décédé en octobre 2013 des suites d’une chute à la gare de Louvain-La-Neuve ; « morts bourrés » tous les deux. Mais l’abus d’alcool n’est pas seul en cause… En 2013, une bleuette vétérinaire de l’Ulg tombe dans le coma parce qu’elle a bu trop d’eau. La jeune fille qui avait opté pour un baptême sans alcool a été victime d’un œdème cérébral et présentait également de graves séquelles psychologiques.

Une longue tradition

S’il n’est sans doute pas (en tout et pour tout) condamnable, le baptême demeure une épreuve violente pour les garçons et les filles qui se prêtent au jeu. Et ça ne date pas d’hier : au 19e siècle déjà, Bismarck effectue son « baptême » (dans un cercle réservé à la haute) ; initiation dont l’activité principale consiste à provoquer un homme en duel et à le blesser au visage pour ensuite pénétrer une femme en ingurgitant des litres de vin blanc.

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Du vin blanc à la Cara Pils, les choses ont changé. Bien sûr. Mais à quelques semaines de la Saint-V et dans le contexte #metoo, il est bon de rappeler que d’une époque à l’autre demeurent des constantes navrantes : mise à l’épreuve de la virilité (les bleus sont fréquemment obligés de se dénuder, à poil !), obligation pour les filles et les garçons de se soumettre à des jeux sexuellement marqués et/ou avilissants (rameurs et autres fantaisies), abus d’autorité, alcoolisation excessive…

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