Sarahah, le nouveau réseau social des harceleurs ?

Sarahah, le nouveau réseau social des harceleurs ?

Si le réseau social est né en 2016, il n'est disponible dans l'Apple store que depuis cet été. | © Sarahah

Société

L’application « anonyme » Sarahah fait polémique. En cause, des risques accrus de harcèlement en ligne et des données collectées sans autorisation.

C’est en novembre 2016 que l’histoire de Sarahah, qui signifie « honnêteté » en arabe, débute. Si au départ, il ne s’agissait que d’un site web qui n’avait pas pour vocation de devenir viral, le développement de cette plateforme ultra-contemporaine prouvera le contraire, pour le meilleur et pour le pire. À l’époque, c’est Zain al Abidin Tawfiq, jeune diplômé en informatique saoudien, qui invente ce nouveau réseau social qui a pour objectif premier de permettre aux employés des entreprises d’envoyer des messages anonymes à leurs collègues afin d’exposer des problèmes qu’ils n’oseraient pas traiter sous leur véritable identité – et donc d’améliorer leurs relations.

Le buzz qui s’est ensuite emparé de Sarahah mêle hasard du destin et choix opportuns. Fin 2016, grâce à un « Connector » – une personne influente qui propage rapidement des idées -, Tawfiq donne de la visibilité à son application, qui fait le tour du monde arabe. Elle devient ainsi très populaire en Egypte. Le 13 juin 2017, Sarahah débarque sur l’Apple Store, traduite en anglais.

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Capture d’écran de l’appli Sarahah. © DR

Mais début juillet, une mise  à jour très attendue de Snapchat permet désormais à ses utilisateurs d’inclure et de partager facilement des hyperliens. Les premiers adeptes de Sarahah partagent leur pseudonymes et l’effet boule de neige est enclenché : l’application arrive en tête de la liste des téléchargements dans l’Apple Store. Aujourd’hui, le réseau social compte plus de 300 millions d’utilisateurs dans le monde, en particulier aux États-Unis, en Angleterre et en Egypte et plus d’un million en France.

Des adolescents et des données pris au piège

Mais cette ascension express cache en réalité une plateforme accusée de faciliter le cyber harcèlement. En réponse, les précautions que prend son fondateur pour éviter celui-ci sont quasi-inexistantes. Sans surprise, ce sont les adolescents de 12 à 16 ans qui sont les plus touchés par les insultes, moqueries et harcèlement qui s’y échangent régulièrement, sous couvert d’anonymat. Si cette « cible » est peu étonnante, elle dévie néanmoins complètement de l’utilisation initiale qui était censée être faite de Sarahah.

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En Belgique, le cas d’une petite victime de 13 ans illustre la portée que peuvent avoir des messages malveillants et répétés – mais aussi, peut-être, la conscientisation de plus en plus importante des enfants et des équipes éducatives quant au harcèlement en ligne. Interpellée par la fillette à propos de messages reçus via Sarahah, une directrice et une éducatrice ont pu lire les contenus de ces échanges : « Il y avait plein de messages répétitifs et réguliers, au moins cinq à six par jour et ça devait déjà durer depuis quelque temps (…) Il y avait des insultes, certains messages à caractère sexuel, des propos poussant au suicide… », a expliqué la directrice à Sudpresse. Mais même si la victime s’est confiée aux autorités de l’école, l’action reste impossible dans le cadre de cette application, empêchée par l’anonymat des attaques.

En août dernier, Sarahah a également été accusée de collecter les données de ses utilisateurs. La principale du collège Saint-Pol Roux, qui avait crée le label « Respect Zone » contre le harcèlement cinq ans auparavant s’est prononcée à ce sujet : « Je ne sais pas ce qu’ils font de la récupération de données personnelles. Je n’oublie cependant pas que l’Arabie saoudite est accusé de financer le terrorisme. Je l’ai dit aux collégiens. Je leur ai dit : ‘Vous ne savez pas où ça va, ni à quoi ça sert, alors protégez-vous’ ». Le fondateur du réseau social a rétorqué en affirmant que ces collectes étaient dues à un bug informatique. Enfin, la nouvelle version web a été beaucoup critiquée, puisqu’elle présenterait plusieurs failles permettant à des hackers d’usurper facilement des identités et de s’introduire dans les profils des utilisateurs.

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Ce n’est pas la première fois qu’une application similaire fait le buzz avant de susciter la polémique, à cause de ses répercussions chez les adolescents. Ask, Secret, Gossip, Curious Cat, Blind-Spot et plus récemment Yik Yak, ont joué sur le même concept avant d’être abandonnés par les utilisateurs. Sarahah va-t-elle suivre son ascension fulgurante, remplacer Snapchat ou Facebook, ou encore être rachetée à quelques milliards d’euros par Mark Zukenberg en 2018 ? Ou bien, finira-t-elle par entrer dans le cimetière des réseaux sociaux, dont le buzz dure quelques misérables semaines avant de succomber sous le poids des polémiques liées au cyber harcèlement ?

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