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Tueries du Brabant : La gendarmerie dans la ligne de mire

Les dernières « révélations », ajoutées aux suspicions vieilles de trente ans, orientent à nouveau l'enquête en direction de l'ex-gendarmerie. | © BELGA PHOTO KURT DESPLENTER

Société

Les dernières « révélations », ajoutées aux suspicions vieilles de trente ans, orientent à nouveau l’enquête en direction de l’ex-gendarmerie. Projets de coup d’état, déstabilisation, terrorisme d’extrême droite : les spectres des années de plomb ressuscitent tandis que d’autres pistes ont été abandonnées.

« Lorsque je suis entré à la gendarmerie, j’étais un fasciste convaincu. J’ai fait connaissance avec des gens du Groupe Diane qui avaient les mêmes opinions que moi. Nous avions l’habitude de nous faire le salut nazi. Chaque fois que nous claquions des talons, dans la cantine ou dans les couloirs des locaux de la BSR chaussée de Louvain, nous entendions les autres faire de même. C’était un signe de fraternité (…) Avec une dizaine d’autres gendarmes, nous écoutions de la musique militaire de la Waffen SS. Il y avait des drapeaux nazis accrochés aux murs… ».

Cet extrait de l’interview tapageuse accordée par Martial Lekeu à notre confrère Gilbert Dupont de la Dernière-Heure, date de… mars 1989. À l’époque, Lekeu, ancien membre de l’unité d’élite Diane et de la BSR de Bruxelles ayant fui la Belgique à l’été 1984 dans des circonstances troubles, résidait sous un nom d’emprunt à Orlando en Floride. Son aveu d’appartenance à une camarilla d’extrême-droite faisait alors écho à d’autres révélations fracassantes, dénonçant l’existence d’une faction de nostalgiques du IIIe Reich au sein de la gendarmerie dans les années 1970-1980.

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On n’a donc pas attendu les soubresauts des trois dernières semaines dans l’enquête sur les tueries du Brabant pour soulever l’hypothèse d’une implication de l’ancien corps militaire dans la série d’attaques sauvages qui ont terrorisé la Belgique et fait 28 morts inexpliquées entre 1982 et 1985. Loin s’en faut, car il s’agit certainement de l’une des pistes les plus creusées parmi toutes celles qui ont été investiguées depuis trente ans. Les six juges d’instruction et les dizaines d’enquêteurs qui, jusqu’à présent, se sont cassé les dents sur cette affaire, ont tous traqué les fantomatiques « pandores tueurs ». Pareillement, les deux commissions d’enquête parlementaires de 1988 et 1996 consacrées aux tueries. À une décennie d’intervalle, les députés ont abondamment exploré les pistes « au sujet de l’implication possible de certains (anciens) gendarmes dans les attentats attribués aux « tueurs du Brabant », et au sujet du rôle qu’auraient joué certains (anciens) gendarmes en vue d’entraver l’élucidation de ces attaques », peut-on lire dans le rapport final de la seconde commission, présenté en octobre 1997.

Outre les arguments avancés de longue date en faveur d’une participation aux faits du Brabant wallon d’un commando de type militaire (attitude des auteurs, méthode d’utilisation des armes, technique de déploiement, stratégie de replis, connaissance des dispositifs policiers, inadéquation entre le butin et le nombre de victimes) – que d’autres approches relativisent fortement (lire plus loin) -, il existe dans le dossier une kyrielle d’indices qui peuvent soutenir l’idée d’une complicité active de la gendarmerie ou, en tout cas, de certains de ses éléments. Tout cela sur fond de coup d’État, de déstabilisation et de stratégie de la tension, autant de concepts indissociables de l’affaire des tueries.

Groupe G comme gendarmerie

Parmi les pièces du puzzle jamais résolu à ce jour, il y a le fameux Groupe G. G comme gendarmerie. Ce groupe, auquel Martial Lekeu avouera avoir appartenu, était une sorte d’organisation parallèle secrète infiltrée parmi le corps des gendarmes et que certaines sources identifiaient également en tant que « Groupe d’Action Politique ». Un mouvement jumeau existait au sein de l’armée, baptisé Groupe M (M pour militaire). Dans son ouvrage de référence – L’enquête, 20 années de déstabilisation en Belgique, paru en 1989 aux éditions La Longue Vue -, le journaliste Hugo Gijsels rapportait que d’autres noyaux semblables au Groupe G étaient actifs durant les années septante à l’ULB, constitué de candidats officiers de gendarmerie étudiants en criminologie, mais aussi à l’Ecole Royale Militaire, dans la légion mobile, au groupe Diane, dans la section Drogues de la BSR de Bruxelles et, ailleurs, dans diverses brigades de gendarmerie.

Selon ses dires de l’époque, Martial Lekeu aurait été embrigadé dans le Groupe G par Didier M., un agent de la BSR qui travaillait au Bureau Central des Renseignements et qui, toujours d’après Lekeu, servait d’officier recruteur auprès de la gendarmerie pour le compte du Front de la Jeunesse, un groupuscule d’extrême droite dirigé par Francis Dossogne. Chose étonnante, M. participera par la suite à l’enquête sur… les tueries du Brabant, d’abord à la cellule de Nivelles, puis à celle de Jumet. Lekeu prétendait en outre que dès 1975, le Groupe G et le Groupe M avaient élaboré un projet de coup d’État. Ce putsch devait clôturer tout un ensemble d’actions terroristes et amener au pouvoir la branche droitière de l’ancien PSC, le CEPIC (Centre Politique des Indépendants et Cadres Chrétiens), fondé et présidé par Paul Vanden Boeynants, alors ministre de la Défense nationale.

Martial Lekeu allait par la suite livrer d’autres confessions stupéfiantes au magazine « Panorama ». Dans l’entretien qu’il lui avait accordé en septembre 1989, il déclarait ceci : « Pendant les réunions du Front, un plan fut élaboré pour destabiliser la Belgique et préparer un régime autoritaire. Ce plan était divisé en deux parties : une phase de terrorisme politique et une phase de banditisme. J’ai travaillé à la seconde phase. J’étais l’un des spécialistes qui devaient former les jeunes gens à l’idéologie d’extrême-droite ; il fallait en faire une bande d’individus prêts à tout. Ensuite, je devais rompre tout contact avec eux, de manière à ce qu’ils deviennent un groupe totalement indépendant, et qu’ils commettent des attaques à main armée sans réaliser qu’ils font partie d’un complot parfaitement étudié ». Pour Lekeu, c’était dans les rangs de ces hommes de l’ombre qu’il fallait chercher les tueurs du Brabant.

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« Aucun fondement sérieux »

Ces révélations, pour extravagantes qu’elles peuvent paraître aujourd’hui, ont été corrélées durant ces années de plomb, par d’autres témoignages. À commencer par celui du colonel de gendarmerie Herman Vernaillen, qui fut victime d’un attentat contre sa personne en 1981, tandis qu’il enquêtait sur certaines dérives au sein du BND (Bureau National des Drogues), dans la mouvance duquel on retrouvait dans les années septante des gendarmes dont les noms reviendront plus tard avec insistance dans l’enquête sur les tueries : Madani Bouhouche, Robert Beijer, Christian Amory et Martial Lekeu.

C’est lors de son audition devant la première commission d’enquête, le 9 mai 1989, que l’ex-officier Herman Vernaillen a confié aux parlementaires médusés avoir reçu, au début des années 1980, des confidences de la part d’un informateur au sujet d’un projet de coup d’État d’extrême droite. Cet informateur n’était autre que Léon Finné, qui tombera quelques années plus tard sous les balles des tueurs, lors de l’attaque sanglante du Delhaize d’Overijse.

Autre élément de confirmation de l’existence du Groupe G et de ses noirs desseins : un rapport confidentiel de 39 pages datant de 1985 et adressé au juge nivellois Schlicker, un temps en charge du dossier des tueries. Rédigé par les gendarmes Bihay, Dussart et Balfroid, de la BSR de Wavre, ce document mentionnant entre autres les noms de Bouhouche et Lekeu, se concluait de la sorte : « Il semble que certains faits commis dans le Brabant Wallon soient en relation avec des intérêts financiers et politiques divers ».

Enfin, en juin 1990, dans le cadre d’une série d’articles remarquables consacrés aux tueurs du Brabant et publiés dans le journal Le Peuple, le journaliste Jean-Pierre De Staercke faisait sensation en dévoilant le contenu du manifeste du Groupe G. La profession de foi de ceux qui y souscrivaient ne laissait planer aucun doute relativement aux objectifs qu’ils poursuivaient. Extraits de leur logorrhée fascisante : « Le but premier de notre groupe consiste à former un noyau solide d’hommes résolus au sein du corps de la Gendarmerie (…) Des hommes fiers d’appartenir au corps d’élite qu’est la Gendarmerie et nous voulons que dans l’avenir nous puissions toujours être fiers de le dire (…) Nous diffuserons avec prudence nos idées au sein de la Gendarmerie et nous essayerons de faire prendre conscience à nos collègues du danger qui guette notre civilisation (…) Il nous faut un régime fort et des hommes compétents aux rênes du pouvoir ».

Toutes ces révélations, parmi tant d’autres sur lesquelles nous ne pouvons revenir ici, ont alimenté durant des années l’hypothèse selon laquelle la solution de l’énigme des tueries résiderait, en partie du moins, dans la nébuleuse du Groupe G autour de laquelle gravitaient des (anciens) gendarmes tels que Bouhouche, Beijer, M., Amory et consort. Mais jamais la preuve de leur implication directe, ni même de leur complicité, n’a pu être apportée.

En 1997, sous la plume de ses rapporteurs, Renaat Landuyt et Jean-Jacques Viseur, la seconde commission d’enquête parlementaire tirait de tout ceci la conclusion suivante : « Les récits selon lesquels, au cours des années 1970 et 1980, la gendarmerie comme telle aurait conçu des plans, ou pris des mesures opérationnelles en vue de faire un coup d’État, ne reposent sur aucun fondement sérieux (…) En ce qui concerne le Groupe G, on peut établir que le Front de la Jeunesse avait bien l’intention de constituer une telle section au sein de la gendarmerie, mais qu’il n’y est jamais parvenu en raison du double jeu de Lekeu et de l’action de l’état-major général de la gendarmerie qui en a résulté. Le fait que la gendarmerie a, à l’époque, traité rapidement mais de manière informelle et purement interne ce développement a contribué à l’élaboration de toutes les spéculations possibles au sujet du groupe G ».

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La meute

Exit donc les pistes de l’extrême droite et de la gendarmerie. En revanche, dans ses conclusions générales, la commission invitait la Justice à « passer au crible l’enquête criminelle sur les bandes de malfaiteurs qui sévissaient au centre de la Belgique au cours de la première moitié des années quatre-vingt. Il faut songer aux enquêtes sur les bandes des « Borains », la bande De Staerke, celle de Haemers et d’autres bandes comparables ». Et les commissaires de souligner : « Il n’est pas exclu qu’une étude comparative, systématique et coordonnée de ces enquêtes fasse émerger des idées nouvelles concernant les tueurs du Brabant ».

Ces « idées nouvelles » mettront encore beaucoup de temps avant d’apparaître, mais finalement, c’est de France qu’elles viendront à partir de 2002, sous l’impulsion du juge Jean-Claude Lacroix, alors patron de l’enquête à Charleroi. À son initiative, deux experts français seront amenés à se pencher sur le dossier des tueries, véritable mammouth judiciaire. Il s’agissait du général Louis Crocq, ancien psychiatre des armées, à l’époque professeur associé à l’université de Paris V et spécialiste du comportement des victimes d’attentats ; ainsi que de Jean-Pierre Bouchard, thérapeute et expert en psychologie criminelle. L’un comme l’autre ont été formels : les tueurs n’appartenaient pas à une quelconque phalange terroriste, un groupe d’extrême droite ou une organisation clandestine inféodée à l’appareil d’État. Mais pas davantage au grand banditisme traditionnel. Selon eux, on serait plutôt en présence d’individus marginalisés, des parias en quelque sorte, froids, déterminés et brutaux, mais non calculateurs et dépourvus de toute forme d’idéologie. Bref, une meute, capable de la plus grande violence et pour laquelle des butins de l’ordre de 600 000 à 1 300 000 anciens francs belges (comme ce fut le cas lors des braquages des Delhaize de Genval, d’Uccle ou de Beersel) pouvaient constituer des prises substantielles au milieu des années 1980.

Par la suite, mis à leur tour à contribution, les analystes de la Sûreté du Québec (la police de la « Belle Province » canadienne) vont décrire exactement le même profil d’auteurs. Idem, enfin, pour la Belge Danièle Zucker, docteur en psychologie et experte en analyse du comportement criminel. Requise par le magistrat instructeur en 2007 pour tenter de démasquer les tueurs, elle a produit des conclusions qui corroborent largement celles de ses homologues français et québécois. Son rapport de synthèse de 2010 (qui ne concerne que la première vague de tueries) décrit très précisément un groupe d’auteurs psychopathiques, sans liens serrés entre eux, opportunistes et simplement mus par l’avidité.

Les portraits-robots qu’esquissaient toutes ces analyses renvoyaient à des personnages qu’il ne fallait donc pas chercher du côté des complotistes de la gendarmerie, ni parmi les équipes de braqueurs du milieu, mais plutôt dans le giron de certains clans familiaux désocialisés bien connus en Wallonie et en région bruxelloise, ceux-là même que la commission parlementaire semblait désigner en évoquant les « De Staerke et d’autres bandes comparables ».

C’est du reste la conviction à laquelle était parvenu le juge Lacroix à présent retraité, lorsqu’il confiait en 2007 à Paris Match : « Nous pensons désormais être face à une bande relativement restreinte, comprenant au moins trois individus dont les portraits-robots ont été affinés, derrière lesquels se profilent celui qu’on a appelé le géant, un homme plus âgé, et le tueur auquel on attribue une vingtaine de victimes sur les vingt-huit ».

Depuis, cette piste qui semblait prometteuse, a toutefois été abandonnée. Le Procureur général De Valkeneer, la juge d’instruction Martine Michel et le dernier quarteron d’enquêteurs de la cellule carolo sont repartis sur les traces d’individus tapis dans l’ombre, nourrissant des projets terroristes de déstabilisation de la Belgique jusque dans les casernes de gendarmerie. L’enquête dira si les dernières révélations en date redonnent de la consistance à cet axe d’enquête. Mais la prudence est de mise, ce dernier ayant été maintes fois emprunté en trente ans, sans jamais déboucher quelque part.

 

Retrouvez notre dossier dans le Paris Match de ce jeudi 9 novembre.

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