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Daech : Le calvaire de Mina, mère de famille belge

Mina, 48 ans, et sa fille Lila, détenues dans une base de combattantes kurdes du YPJ à l’est de Qamichli, en Syrie, le 1er novembre. Après trois ans passés sous Daech, Mina témoigne. © Frédéric Lafargue / Paris Match

Société

Pour protéger sa fille aînée partie rejoindre le califat, cette mère de famille belge l’a accompagnée en Syrie avec sa petite Lila, âgée de 6 ans. Plongée en enfer.

C’est un petit sachet de friandises tout simple, mais cela suffit à la bouleverser. Lila attrape un bonbon. Elle l’observe, puis l’embrasse, avant de le ranger. Pour cette fillette de 6 ans, l’enfance s’est arrêtée un jour de juillet 2014, lorsque sa mère, Mina, 48 ans, a quitté Bruxelles pour le califat autoproclamé, en Syrie. Elle y suivait sa fille aînée, Yusra, 24 ans à l’époque. Nous avons rencontré Lila et Mina quelque part au Rojava, dans une base tenue par les combattantes du YPJ, ces femmes kurdes membres des FDS, les Forces démocratiques syriennes. D’une voix douce, Mina remonte le fil de ces trois années de vie passées sous Daech. Trois années qu’elle qualifie aujourd’hui d’« enfer ».

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Lors de notre échange, Lila se rapprochera souvent de sa mère, comme si elle voulait la protéger. Mina est née en Belgique dans une famille d’origine marocaine, musulmane, mais dont les parents ne sont devenus pratiquants « qu’à la vieillesse, sans doute par peur de la mort », raconte-t-elle avant d’ajouter que ni elle ni sa fille aînée ne l’étaient… avant. A Bruxelles, elle tient un emploi de secrétaire à la faculté, au service des restaurants universitaires et des jobs étudiants. Célibataire, elle a deux filles, Lila, la plus jeune, et Yusra, née d’une première union. Mère d’un petit garçon de 3 ans et demi, Yusra a quitté la maison et jongle entre une formation en administration-comptabilité et sa vie de jeune maman.

À Bruxelles, Mina fait une rencontre qui va tout changer 

« Elle était débordée et ça la rendait folle », se rappelle Mina. Yusra se coupe peu à peu de ses amis. En 2012, elle fait la connaissance d’une certaine Zohra A., une jeune femme de quatre ans son aînée. Yusra l’ignore encore, mais Zohra est membre d’un réseau d’islamistes radicaux chargés de recruter en Europe. « Elle a abordé Yusra comme n’importe quelle jeune, décrit Mina. Puis elle a commencé à parler du racisme en Belgique, à dire à ma fille, qui souffrait beaucoup de l’absence de son père, qu’en tant que métisse et musulmane, elle était marginalisée… Yusra aimait le cinéma, la musique… À un moment, elle avait même les cheveux teints en rouge ! Peu à peu, elle a commencé à se couvrir la tête. D’abord avec des écharpes, ensuite est venu le jilbab, cette longue robe à capuche. J’étais contre, mais je savais que c’était plus un rejet de sa vie à Bruxelles, le résultat d’un grand mal-être qui la faisait basculer, plus que la religion au sens idéologique ».

Partir avec sa fille « pour ne pas la perdre »

Le processus prendra deux ans. Un mois après le prêche de Baghdadi, le 6 juin 2014, appelant tous les musulmans à rejoindre l’État islamique autoproclamé, Yusra annonce à sa mère : « Je pars à la fin du mois. Je suis musulmane, je veux porter le niqab. Si on reste ici, on est des “kouffars”, des mécréants ; si je pars, mes péchés seront effacés. Ce sera pour moi une renaissance ». Mina affirme avoir tout essayé pour l’en empêcher. « Elle me répondait que, en tant que kouffar, je n’avais rien à dire… » Mina prend alors la décision qui lui paraît la seule possible : partir avec sa fille « pour ne pas la perdre », dit-elle, et parce qu’elle est persuadée qu’elle pourra la convaincre de rentrer. Quitte à sacrifier Lila, qu’elle ne veut pas non plus laisser à sa famille.

J’ai su tout de suite que nous étions arrivées en enfer

En 2011, le frère de Mina a été condamné à vingt ans de prison pour avoir tué sa jeune épouse de 71 coups de couteau. Une fois en Syrie, elle coupera tout contact avec les siens. « Je ne pouvais pas partir pour une de mes filles et laisser l’autre… » Les recruteurs leur expliquent qu’elles vont aider les Syriens, que « là-bas toutes les soeurs sont solidaires ». Un leurre, réaliset- elle une fois passée la frontière syrienne. « Les hommes nous parlaient comme à des chiens. J’ai su tout de suite que nous étions arrivées en enfer ». Jarabulus est la première étape de leur voyage chez Daech. Là, comme toutes les femmes seules, elles sont enfermées dans un « maqqar », aussi appelé « madafa », une maison de quatre pièces où cohabitent cinq ou six femmes destinées à être mariées. Le principe est simple : les madafas sont tenues par des couples qui établissent des listes décrivant les femmes à la manière d’un catalogue, afin de les proposer à l’extérieur. Les plus belles sont réservées aux émirs de Daech, aux notables.

Lila peut passer des heures à la fenêtre. Comme sa mère, elle n’a quasiment pas pu mettre le nez dehors depuis son arrivée en Syrie. © Frederic Lafargue / Paris Match

« Comme un jeu, comme une aventure »

« Lorsque les hommes rentraient, raconte Mina, nous devions nous couvrir intégralement, même les mains. Comme ils ne pouvaient pas nous voir, certains envoyaient des femmes pour nous observer et être sûrs que nous correspondions à la description. Pour moi, c’était un réseau de proxénétisme. Mais ma fille refusait encore de comprendre ». Là, elles restent cloîtrées neuf jours. Afin de cacher sa peine à Lila, Mina lui invente des histoires pour qu’elle vive cela « comme un jeu, une aventure ». Elle se bat pour obtenir « une sucette, un jus de fruits », alors que tout est interdit. Mais impossible de masquer sa peur, lorsqu’on vient les chercher pour les emmener à Raqqa. « Ce n’est qu’au bout de quelques semaines que Lila est devenue triste », explique Mina. Il faudra six mois à Yusra pour exprimer ses regrets. À Raqqa, elles sont conduites dans une autre madafa, immense, qui regroupe 378 femmes et enfants. À l’étage vivent les « Arabes », Égyptiennes, Syriennes, Libyennes, quelques Saoudiennes, mais aussi des Françaises, selon Mina, et, au rez-de-chaussée, les femmes venues du Turkestan, c’est-àdire Ouïgoures, originaires d’Asie centrale. Mina, qui ne trouve pas de place en haut, s’installe avec elles.

La dureté des autres femmes 

« Mais elles étaient très dures. Elles me disaient de rejoindre “les Arabes”, me traitaient de “prostituée” J’étais terrorisée et il fallait se battre pour tout, l’eau, les toilettes, la nourriture… » Très loin de la solidarité entre « soeurs »… Dès le premier jour, une frappe aérienne tombe sur l’immeuble à côté. Enfermés, femmes et enfants n’ont aucun moyen de fuir pour s’en protéger. Mina comprend vite que formuler son désir de partir peut mettre leur vie en danger :

On était censés être au paradis et ce n’était pas contestable 

Pour pouvoir sortir, et surtout rester ensemble, une seule solution : elle ou sa fille doit se marier. Mina refuse, Yusra gagne du temps en exigeant un mari francophone. Début 2015, elles sont transférées dans une autre madafa, tenue par un couple de Français d’une trentaine d’années, originaires, selon Mina, de Strasbourg. Au bout de trois mois, ils proposent à Yusra d’épouser Medhi A., le frère aîné de Zohra A., la recruteuse. Elle accepte.

Pas d’eau courante, des voisins qui les menacent régulièrement tout en leur laissant des restes de nourriture. Lila et Mina tiendront un an et demi dans ce taudis

L’homme a déserté la katiba dans laquelle il se battait. Il est donc obligé de se cacher et vit sur les économies que les deux femmes ont emportées avec elles. Un peu moins de 1 000 euros. Mina affirme que ce sera leur seul moyen de subsistance pendant trois ans. Medhi A. trouve refuge dans l’appartement d’un autre Belge, un ami du nom d’Abou Saif qui officie en tant qu’artificier pour Daech et tient une sorte d’échoppe-restaurant. Il s’agit en fait de Yassine Lachiri, un proche d’Abdelhamid Abaaoud, l’artisan des attaques commises à Paris en novembre 2015. Marié à Julie B., belge elle aussi, avec laquelle Yusra se lie d’amitié, il sera arrêté en faisant sortir son épouse de Syrie, à Mersin, en Turquie, en mars 2015.

Monnaie d’échange

Bien que la Belgique, qui l’a condamné par contumace à vingt années de réclusion, ait demandé son extradition, il aurait été rendu par la Turquie à Daech en échange de la libération d’otages turcs. De tout cela, Mina dit n’avoir rien su. Chez lui, elles ont passé « environ deux semaines, terrées dans une chambre, à devoir demander la permission pour aller dans la cuisine ou aux toilettes », car Abou Saif refuse qu’elles le voient. Medhi A. passe ses journées vautré sur un lit « à fumer ».

Yassine Lachiri, dit Abou Saif, 32 ans, recherché par la Belgique et lié aux terroristes du Bataclan. Cet homme a hébergé Mina et ses filles © DR

Yusra est la seule à sortir, pour se procurer de la nourriture. « De Raqqa, dit Mina, je n’ai vu que le ciel, par la fenêtre de cet immeuble de six étages ». Dès qu’un des locataires emprunte les escaliers, les autres ferment leur porte pour que personne ne voie personne. Au bout de quelques mois, Yusra exige de Medhi A. qu’il la laisse reprendre sa liberté. Il menace de la tuer, puis, par peur qu’elle ne le dénonce comme déserteur, accepte et s’en va. Elles ne le reverront pas. Grâce à sa tablette, Mina a tenté de contacter des membres du groupe Raqqa Is Being Slaughtered Silently (des militants opposés à Daech comme au régime de Bachar), le ministère des Affaires étrangères belge et une association qui confirme : dès 2015, elle essaie par tous les moyens de s’enfuir. Les services de l’État belge lui disent qu’ils ne pourront agir que si elles parviennent à rejoindre par elles-mêmes la Turquie.

Des passeurs peu fiables

« Deux fois, les passeurs m’ont lâchée, raconte-t-elle. Entre les mines, les bombardements et le reste, c’était trop dangereux… je préférais savoir Lila en vie à Raqqa que morte là-bas ». Pour survivre, Mina et Yusra ne se nourrissent que de pâtes et de boîtes de thon, gardent la viande pour Lila et le fils de Yusra. La hisba, la police de Daech, veut les renvoyer dans une madafa. Mina résiste, Yusra accepte. Elle contracte alors un second mariage avec un homme dont Mina refuse de divulguer l’identité. « Il lui avait fait miroiter qu’il l’aiderait à partir… C’était faux ». Mina ne supporte pas son beau-fils. Quitte à être dénoncée, elle préfère investir un appartement abandonné à proximité. Pas d’eau courante, des voisins qui les menacent régulièrement tout en leur laissant des restes de nourriture. Lila et Mina tiendront un an et demi dans ce taudis.

L’Etat belge comme l’Etat français refusent aujourd’hui de rapatrier les femmes parties rejoindre Daech avec leurs enfants

En février 2017, des inondations jettent sur les routes de nombreux civils : peutêtre leur chance. Yusra et son mari décident de quitter Raqqa via Manbij. Mina n’a pas confiance. Elle reste seule avec Lila. A deux reprises, dans les semaines qui suivent, elle arrivera à joindre Yusra. Leurs derniers contacts avant la coupure définitive de l’Internet à Raqqa. La bataille pour la reprise de la capitale syrienne de l’EI vient alors de commencer. Dans la ville, entre les bombardements et les djihadistes aux abois, la pression monte. Une nuit, Mina et Lila osent sortir de leur appartement : elles se rendent chez une Française qui aurait peut-être des nouvelles de Yusra. A son retour, l’immeuble n’existe plus, rasé par une frappe aérienne. L’été 2017 touche à sa fin. Mina l’ignore encore, mais les Forces démocratiques syriennes sont déjà dans Raqqa. Un jour, un homme s’approche et lui fait signe de le suivre. « Il portait une barbe, explique-t-elle. Je pensais que c’était un piège, j’ai d’abord refusé, puis je l’ai suivi ».

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Il les conduit dans une maison où sont réfugiés une dizaine d’autres femmes avec leurs enfants. « Nous avons attendu environ un quart d’heure puis il nous a dit de courir en direction de l’ancien jardin d’enfants. Ce n’était pas loin mais très dangereux, à cause des snipers. Nous sommes sortis… et là, sur un immeuble, j’ai vu flotter le drapeau des YPJ et, plus loin, des femmes combattantes kurdes. Je n’arrivais pas à y croire ».

L’État belge refuse de rapatrier les femmes parties rejoindre Daech avec leurs enfants

L’État belge comme l’État français refusent aujourd’hui de rapatrier les femmes parties rejoindre Daech avec leurs enfants. La chance de Mina, si elle est jugée au Rojava, c’est que, contrairement à l’Irak, la peine de mort n’y existe pas. Mais Lila doit-elle payer pour une décision qu’elle a subie ? « Lila n’a rien choisi et j’ai détruit sa vie », reconnaît Mina en larmes. Pour que sa fille ait une chance, cette mère se dit prête à accepter tous les jugements, toutes les sanctions. « Mais s’il vous plaît, je vous en prie, qu’on laisse rentrer Lila, lance-t-elle, désespérée. Mon erreur n’est pas la sienne, elle a droit à une vie ».

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