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Plongée dans l’enfer des mines de la RDC

Un travail aux conditions inhumaines, payé un salaire de misère | © Belga / LIONEL HEALING / AFP PHOTO / LIONEL HEALING

Société

Conditions de travail inhumaines, danger, salaires de misère : plongée dans l’enfer des mines de la RDC où or, coltan et autres minerais coûtent cher aux habitants et à l’environnement. 

Valentin* se demande s’il va bientôt mourir. Il est torse nu, assis sur le sol brun et poussiéreux de la cour d’une compagnie minière. Ses bras sont ligotés dans son dos par une corde, le soleil le brûle. Autour de lui, une douzaine de collègues partagent son sort. Un peu plus tôt, Valentin et d’autres creuseurs ont manifesté pacifiquement pour demander à être mieux payés pour le minerai qu’ils produisent : le coltan. Pour extraire de la terre cette précieuse poudre, ils rampent dans d’étroits tunnels et grattent des murs humides qui menacent de s’écrouler à tout instant. Leur gagne-pain, le coltan, est nécessaire à la fabrication de presque tous nos appareils électroniques.

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Quelques mois plus tard, Valentin est encore sous le choc. Il porte un grand foulard autour du cou, et raconte son expérience assis sur une chaise en plastique dans la bicoque en terre d’un collègue. Quelques amis suivent la conversation avec intérêt depuis le pas de porte, ajoutant des détails de temps à autre. Tous travaillent pour leur propre compte, sans salaire fixe ni assurance santé. Ils ne peuvent vendre leur minerai qu’à un seul client : l’entreprise Mining Minerals Resources (MMR), pour une bouchée de pain. En mars  2010, brandissant le label « minerai propre », MMR a obtenu le droit exclusif d’acheter l’intégralité de la production des plus grands sites miniers de la province du Katanga, dans le sud-est de la République démocratique du Congo, y compris de la mine de Kisengo où travaille Valentin. Depuis, MMR est devenue l’un des fers de lance du commerce des minerais dits « propres » parce qu’ils ne sont pas issus de mines contrôlées par des bandes armées avec un chiffre d’affaires atteignant plusieurs millions de dollars par an.

Manifestation sanglante

Valentin explique qu’en mai  2016, pour dénoncer les prix bas, une délégation de mineurs de Kisengo a rencontré des responsables de MMR. Sourds à leurs revendications, ils ont refusé d’augmenter les tarifs. Valentin et ses collègues ont fini par manifester, bloquant l’accès à la mine. Ce jour-là, une douzaine de manifestants ont été arrêtés par la police, frappés puis ligotés durant plusieurs heures dans l’enceinte même de l’entreprise. Puis une voiture de MMR les a conduits sur des pistes cahoteuses jusqu’à la ville de Kalemie. Les manifestants y ont passé une nuit en prison avant d’être relâchés grâce à l’intervention du gouverneur de la province, Richard Kitangala.  Interrogée, la direction de MMR dit « ne rien savoir des faits auxquels vous faites allusion ». Le chef de la police des mines de la région n’est pas autorisé à parler à la presse.

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Des manifestations comme celle-ci ont lieu depuis longtemps, et les résultats sont toujours les mêmes. En  2011, déjà, des mineurs s’étaient plaints des salaires dans une mine détenue par MMR. La police et l’armée avaient été déployées et, d’après l’Onu, « des tirs à balles réelles ont fait deux morts parmi les civils ». Réponse laconique de l’entreprise, toujours par e-mail : « Nous doutons que ce soit vrai, car nous n’avons jamais eu vent d’un tel incident ».

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Ils sont 240 000 mineurs comme Valentin à être éparpillés à travers de superbes forêts et des prairies qui, si elles n’étaient quadrillées par des douzaines de milices armées dont les combats ont entraîné des millions de morts depuis les années  1990, pourraient figurer sur les couvertures de magazines de randonnée. Pour s’assurer un financement, la plupart de ces groupes rebelles parasitent la production des ressources naturelles en taxant le commerce du charbon, de l’or, du coltan. Les mines « propres » étaient parfois très proches de celles contrôlées par des groupes armés. En 2010, des défenseurs des droits de l’homme ont milité et obtenu qu’une loi américaine soit promulguée, demandant que les entreprises cotées en Bourse déclarent si leurs produits contiennent des « minerais de conflit » provenant de RDC.

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Afin de garantir la « propreté » de sa production, MMR a supprimé tous ses intermédiaires et entouré sa mine de douzaines d’agents de sécurité armés de fusils d’assaut. Ils en barrent ainsi l’accès aux « minerais de sang », mais en réalité empêchent surtout Valentin et ses collègues de vendre leur production ailleurs à un meilleur prix. « Je n’ai pas prospéré, dit Valentin tristement. Regarde comment je suis habillé, regarde les savates que je porte ! Ils mettent des barrières sur la route pour nous empêcher de sortir avec le coltan, pour nous empêcher de vendre où nous voulons, là où les gens achètent à un prix plus élevé ». Mais les creuseurs sont débrouillards… Dans la pièce sombre, il fait très chaud mais on est à l’abri du regard des voisins indiscrets. Un homme d’une quarantaine d’années pèse un sac en plastique rempli d’un sable gris foncé presque noir. Il s’agit d’un kilo de coltan exfiltré clandestinement de la mine. L’homme explique à voix basse qu’il offre aux mineurs quelques dollars de plus que MMR pour les attirer : « Nous fraudons, nous sommes des fraudeurs », dit-il. Le coltan de contrebande est revendu pour deux fois son prix d’achat de l’autre côté de la frontière, au Rwanda. C’est risqué car, s’il est arrêté par la police, il perd toute sa marchandise, son fonds de commerce. Mais, dit-il, il n’a pas le choix.

Traque des négociants

Avant l’arrivée de MMR, il pouvait acheter et vendre les minerais librement, mais depuis que la compagnie a obtenu des droits exclusifs, tous ceux qui en faisaient commerce ont été chassés. D’après une enquête des Nations unies, l’armée a commencé alors à « traquer les négociants qui enfreignaient cet accord, à les jeter en prison et à livrer les minerais saisis » à MMR. Depuis, la police des mines a pris le relais. Haussant le ton, l’homme s’énerve : « Des tonnes et des tonnes… Comment MMR peut-elle me confisquer les 20 ou 30 kilos dont j’ai besoin pour survivre, et me laisser les mains vides ? Ce n’est pas normal ». A quelques pas de là, Joseph Akram, coiffeur pour hommes, est penché au-dessus d’un client, un rasoir à la main. Il transpire dans la chaleur de l’après-midi. « Il n’y a pas de concurrence ici, pas d’entreprise pour rivaliser et faire grimper les prix, analyse-t-il. Nous dépendons des mineurs : s’ils ne gagnent pas d’argent, nous en souffrons aussi». Il se souvient qu’en 2007, avant l’arrivée de MMR, le coltan valait « une cinquantaine de dollars le kilo… contre 22  dollars aujourd’hui [environ 40  euros de l’époque contre 20]. Imaginez un peu ! La vie est devenue difficile ! » Plus d’un  million de personnes dépendent directement du travail des exploitants artisanaux de l’est de la RDC. Beaucoup plus encore en dépendent indirectement, comme Akram.

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Il y a un consensus pour dire que la loi a eu un impact négatif sur le gagne-pain des mineurs

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D’après la chercheuse américaine Laura E. Seay, spécialiste des conflits dans l’Afrique des Grands Lacs, l’idée louable des activistes américains n’a pas eu les effets escomptés. Pis : « Il y a un consensus pour dire que la loi a eu un impact négatif sur le gagne-pain des mineurs». Malgré tout, les activistes se sont entêtés à la promouvoir sans en admettre les effets négatifs. Sous couvert d’anonymat, l’employé d’une organisation militante nous explique par téléphone que les débats internes étaient muselés, « il y a eu un manque de volonté à regarder les faits en face ».

Belga / AFP PHOTO / Griff Tapper

A quelques heures de route de Kisengo, la mine d’or de Kamoko est une immense balafre à ciel ouvert qui s’étend à perte de vue. Fiston Ulumbu rajuste les bâches bleues qui recouvrent la frêle structure de bois qui lui sert de maison. Le vent charrie des nuages et la pluie qui s’annonce risque de détremper son matelas. A l’instar de Kisengo, Kamoko n’était qu’un petit village avant la découverte de l’or dans les années 1990. Aujourd’hui, une ville y a poussé, avec ses bars, ses restaurants, sa station de radio, ses hôtels et ses maisons closes infestées de punaises. Ulumbu travaillait autrefois sur la concession de MMR à Kisengo, mais il ne gagnait pas assez pour vivre. Il s’est résigné à un mode de vie itinérant : « Si j’entends aujourd’hui qu’il y a beaucoup d’or à Kolwezi, j’y vais demain ! » Comme lui, devant les obstacles érigés par MMR, de nombreux mineurs et négociants ont pris la route. L’entreprise est d’ailleurs déjà en train de s’installer à Kamoko et projette d’y créer une mine industrielle. Alors, Ulumbu devra probablement plier bagage. Une fois de plus.

Contrebande

Selon l’International Peace Information Service (Ipis), près de 80 % des mineurs indépendants de l’est de la RDC travaillent comme Fiston Ulumbu dans le secteur aurifère, la plupart sous le contrôle de groupes armés. Ils extraient pour près de 437 millions d’euros d’or chaque année. Aujourd’hui, la quasi-totalité de cette production passe en contrebande vers les pays voisins. L’or vendu au Burundi et en Ouganda pourrait ainsi constituer le prochain cheval de bataille des militants œuvrant au contrôle des « minerais de sang », avec peut-être les mêmes effets néfastes.

Cette enquête, disponible en anglais sur irinnews.org, a été produite par l’Irin, l’agence de presse spécialiste du reportage sur les crises humanitaires.
* Le prénom a été changé.

Mots-clés:
RDC Congo mines
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