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Ce que le malaise autour de Damso et de l’hymne des Diables rouges dit de nos fossés générationnels

Le rappeur Damso. | © Universal

Société

Le rappeur Damso sera à l’origine du futur hymne des Diables pour le Mondial 2018, annonçait ce week-end l’Union belge de football. Une communication qui déchaine les passions, notamment à cause des textes notoirement misogynes de l’artiste. 

 

« J’balance la sauce sur ses tresses au point que son mec a cru qu’c’était une colo’ », balance le petit protégé belge de Booba, avant d’enchainer, quelques punchlines plus, tard sur « J’ai pollué tes ovaires juste pour t’baiser sans protection ». « Bruxelles Vie » a beau tirer à bout portant sur la gent féminine, le titre a contribué à faire de son premier album Batterie faible un disque de platine en 2016. Avec la même recette déboulait cette année le second Ipséité, qui réalise jusqu’ici la même performance en France et a déjà raflé un disque d’or en Belgique.

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Le rappeur a un temps trouvé refuge dans l’Hexagone, où il a rencontré le succès, avant d’être publiquement reconnu dans le plattenland. Avec la médiatisation d’une nouvelle scène hip-hop belge, le pays rattrape désormais son retard en sacrant dans les salles Damso, à défaut des podiums – le rappeur était le grand absent des prix des Redbull Elektropedia Awards. De là à faire de l’un de ses morceaux la nouvelle brabançonne du football belge, il n’y avait qu’un pas… franchi ce week-end par l’Union belge de football : le « roi du sale » sera à l’origine du futur hymne des Diables rouges pour la prochaine Coupe du monde.

« Peut-on être féministe et écouter Damso ? », questionnait pas plus tard que la semaine dernière un fil Facebook, presque providentiel. C’est que l’annonce en a fait gronder plus d’un, à commencer par Viviane Teitelbaum, présidente du Conseil des femmes francophones : « Damso compte de nombreuses chansons dont les paroles sont des incitations à la drogue, au harcèlement, à la violence. Et puis on s’étonne ? Que des gamins se projettent dans un univers où le respect n’existe pas, n’existe plus », écrit-elle sur son blog, en clôturant sa tribune par un appel au « carton rouge » pour le rappeur.

Autre époque, autres idoles

Des critiques auxquelles Damso, Bruxellois né à Kinshasa, a déjà dû faire face de nombreuses fois, sans pour autant qu’elles n’éteignent le feu de ses textes dans son second album. Sauf que cette fois-ci, elles font suite à d’autres polémiques qui n’ont pas hésité à poser les idoles d’une nouvelle génération comme dangereux fauteurs de trouble, voire muezzins de la violence : le rappeur Benlabel dans le cadre des heurts de la qualification du Marco et Vargass92, dont la venue à Bruxelles a provoqué un rassemblement presque ingérable. « Plein de jeunes vont aller écouter ses raps et ils vont entendre des propos qui ne sont pas à banaliser. Je pense que ces six mois où ils vont écouter Damso, entendre toutes ces paroles stéréotypées, insultantes pour les femmes, même très brutales par rapport à ce qu’il dit de la société quand il s’adresse aux jeunes, c’est un vrai problème », posait à nouveau ce matin Viviane Teitelbaum au micro de la RTBF. Pourtant, c’est d’abord présumer que, comme la génération de leurs géniteurs, les nouveaux consommateurs de rap francophone ne connaitraient pas déjà l’un des ambassadeurs de la scène.

En réalité, pour nombre d’entre eux, il est une personnalité à l’image des figures des années 70 et 80 de leurs parents, pourtant pas toujours proprettes. Ainsi, pour défendre des combats progressistes largement justifiés, mais en voulant stopper la médiatisation de personnages comme Damso, le Conseil des femmes francophones pourrait se couper encore davantage d’une génération de jeunes hommes – et femmes – qui font partie intégrante de ces réflexions. Le lien entre ceux qui ont encore tout à construire et ceux qui pensent avoir tout pensé est pourtant trop ténu que pour évacuer leurs références, en plus de l’histoire et du contexte d’un genre musical. La misogynie crue et les sentiments aux abonnés absents des personnages de Damso ne pourraient-il pas, par exemple, être le prétexte pour parler d’une certaine misère affective et sexuelle masculine ?

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Sans réponse du label du principal intéressé, difficile de régler ses comptes. Il faudra se contenter d’une ancienne citation : « Je suis vulgaire, j’assume ça. Ça fait partie de moi. Je n’écris que sur ce que je connais, et il n’y a rien que je connaisse mieux que moi-même. La musique permet de parler à ce qu’il y a de plus profond en nous. C’est pour ça que la concession, c’est le début de l’échec en art », proposait-il à 20 Minutes en mai dernier.

L’espoir d’un buzz

Et à vrai dire, est-ce bien Damso qui tire la manche de l’Union belge de football pour asseoir sa visibilité, ou la fédération qui s’empare de sa notoriété pour tenter de renouer avec un certain public – sans grande maitrise pour autant ? L’histoire du malaise né du « nouveau » lien entre Damso et le football belge – ce n’est un secret pour personne que les Diables ont un penchant pour Booba et consorts – est surtout celle d’une tentative de coup de communication qui dérape, parce qu’uniquement prise comme telle. En choisissant Damso sans donner à son œuvre le contexte qu’elle mérite, la Fédération a conditionné le rap francophone à un simple habillage sonore. Et si elle n’a pas anticipé les heurts que pouvaient créer sa nouvelle égérie, il se pourrait que ce soit parce qu’il ne s’agit de pas grand chose d’autre qu’un coup de bluff à destination des jeunes supporters.

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