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Quand des médecins généralistes s’opposent aux vaccins obligatoires

Vaccins obligatoires : ces médecins généralistes qui s'y opposent. | © Flickr @ UMDNJ

Société

Comment ça se passe, en France,  quand des médecins généralistes expriment leur opposition au passage de 3 à 11 vaccins obligatoires pour les nourrissons ?

Les médecins qui « jettent le trouble » au sujet des vaccins « qui sauvent des vies » pourront être poursuivis « s’ils n’adoptent pas une attitude conforme aux données de la science ou s’ils mettent en danger les patients ». Telle est la mise en garde du Dr Patrick Bouet, président du Conseil national de l’ordre des médecins (CNOM), quand Le généraliste, un magazine destiné aux professionnels, lui demande si les médecins peuvent exprimer ouvertement leur opposition à l’extension de l’obligation vaccinale. « Quelles que soient  les convictions personnelles d’un professionnel, il se doit de protéger ceux qui l’entourent. Il n’y a pas de débat». Des propos fermes, même menaçants, dans cette interview du 8 novembre, dont on ne saisit pas clairement s’ils s’adressent aux « anti-vaccins » ou aux « anti-obligation vaccinale ».

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Pas de débat ? Toutes les positions contre l’extension de l’obligation vaccinale sont-elles infondées ? Loin des shows des anti-vaccins relayés à coups de conférence de presse par certains professeurs de médecine, un collectif de médecins généralistes qui vaccinent leurs patients, s’oppose aux 11 vaccins obligatoires. Leur argumentation a de quoi nourrir un débat scientifique et déontologique important, alors que 41% des Français se méfient aujourd’hui des vaccins. Ils l’ont d’ailleurs livrée aux députés, le 16 octobre, dans une lettre ouverte* leur demandant, dans sa conclusion, que l’obligation ne soit pas votée et qu’elle « puisse être examinée par les parlementaires, vaccin par vaccin, et en s’appuyant sur une expertise indépendante ».

Dogmatisme institutionnel

Très peu d’écho au réquisitoire de ces généralistes, si l’on considère la petite dizaine de réponses que ces derniers ont reçue. Sans autre débat que celui sur l’aluminium vaccinal, l’article 34 du Projet de loi financement de la sécurité sociale a été voté fin octobre à l’Assemblée nationale (par 63 voix contre 3) et le 17 novembre au Sénat (par 322 voix contre 19). L’obligation vaccinale des nourrissons (nés à partir du 1er janvier 2018) s’élargira donc aux vaccins contre  la coqueluche, l’Haemophilus influenza B, et l’hépatite B, (regroupés en un seul vaccin avec les valences obligatoires : diphtérie, tétanos, polio), le pneumocoque (Prevenar 13, du laboratoire Pfizer), la rougeole, les oreillons et  la rubéole (vaccin combiné), et le méningocoque C.

L’obligation, c’est quand on sait qu’on ne peut plus convaincre personne.

« Coincé aujourd’hui entre le dogmatisme institutionnel et  la vaste cohorte complotiste, il est très compliqué de dire : je ne suis pas contre les vaccins, mais je suis contre la manière dont l’Etat gère ce problème », explique Christian Lehmann,  généraliste, écrivain et blogueur, signataire de la lettre ouverte.  Ce qui l’a décidé à exprimer ouvertement son opposition ? L’idée que l’obligation vaccinale va « rendre la confiance aux Français », selon les termes de la ministre de la Santé, Agnès Buzyn. « De l’obligation naîtra la confiance ? On n’est pas dans l’univers d’Orwell !  Quand je dis à de jeunes parents que l’obligation vaccinale concerne les bébés nés à partir du 1er janvier 2018, ils ont l’impression d’échapper à un grave danger! », explique le généraliste, qui poursuit :  « L’obligation, c’est quand on sait qu’on ne peut plus convaincre personne. Dans nos cabinets, nous sommes dans une démarche de conviction positive et progressive des parents. Je n’ai pas besoin de l’obligation pour vacciner les patients ».

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Avec ses confrères, le Dr Christian Lehmann fait porter la responsabilité de la méfiance des Français aux gouvernements successifs: « D’abord, par la gestion absolument catastrophique de la fausse pandémie H1N1 de 2009, qui a évincé les médecins traitants, a fait peur aux gens pour rien, et les a fait reculer par rapport aux vaccins. Puis par un épisode, qui explique en partie un léger abaissement du nombre des vaccinations : les ruptures de stocks durables de vaccins usuels et quotidiens depuis 2015, du fait de l’incapacité totale des agences de santé et du gouvernement d’imposer aux fabricants une production qui ne soit pas à flux tendu ».

Le discours officiel sur les vaccins est simpliste.

S’ils constatent un « infléchissement de la confiance », ces généralistes contestent (données épidémiologiques à l’appui) la baisse de la couverture vaccinale  invoquée par les voix officielles pour légitimer l’obligation vaccinale. Ils réfutent aussi la valeur d’exemple de la rougeole, dont les épidémies résurgentes ont constamment été mises en avant pour justifier l’obligation vaccinale. « Le discours officiel est resté centré sur un schéma très simpliste, aujourd’hui intégré par presque tous les médecins et la population : “Les vaccins protègent. Si on augmente la couverture, on éradique la maladie.” Si le vaccin contre la rougeole est celui sur lequel ce principe s’applique le plus (parce que son efficacité reste assez constante dans le temps), c’est plutôt une exception à la règle », explique le Dr Claudina Michal-Teitelbaum, signataire de la lettre ouverte. Depuis qu’elle travaille en protection maternelle infantile, cette généraliste étudie le sujet des vaccins.

Quand on rend un vaccin universel, il faut tenir compte des effets secondaires.

Avec ses confrères signataires, elle pointe 3 vaccins parmi les 11 qui deviendront obligatoires : ceux contre l’hépatite B, le méningocoque C, et le pneumocoque.  Soit parce que ces maladies font l’objet d’une prévention ciblée, soit parce qu’elles sont rares et bien contrôlées par la vaccination des populations à risque, ces médecins contestent le bénéfice de santé publique de l’obligation vaccinale. « Quand on rend un vaccin universel, il faut tenir compte des effets secondaires », explique le Dr Michal-Teitelbaum qui précise que dès lors que les vaccins seront obligatoires, la charge de l’indemnisation, en cas d’effets secondaires, reviendra intégralement à l’Etat.

Des effets secondaires qui dépassent la maladie

Elle poursuit : « Quand une pathologie est très rare (120 cas par an en France pour le méningocoque C), il y a un risque sérieux que les effets secondaires, même rares, dépassent celui de la maladie. En Grande-Bretagne, où la fréquence des infections est plus élevée qu’en France, on vaccine les nourrissons depuis 1999 contre le méningocoque. La maladie n’a pas disparu et on a dû mettre en place un rappel à l’adolescence car la survenue des infections s’est déplacée dans l’âge. En augmentant le nombre de doses, on augmente aussi la survenue des effets secondaires », explique le Dr Michal-Teitelbaum.

Cela n’a pas de sens de vacciner tous les nourrissons contre l’hépatite B.

Quant à l’hépatite B, la généraliste explique que le virus ne circule pas parmi les enfants nés en France et que les populations à risque et les modes de transmission sont identifiés. Sachant que la durée de protection du vaccin « est toujours inconnue » pour une maladie (hépatite b aigüe) qui survient « vers l’âge de la quarantaine », le Dr Michal-Teitelbaum considère qu’il est inutile de vacciner tous les nourrissons :  « On prend le risque de provoquer chez eux des effets secondaires dans l’hypothèse très vague d’un bénéfice dans quarante ans ? Cela n’a pas de sens ».

Le vaccin contre le pneumocoque a provoqué une augmentation des infections.

Autre problème : les stratégies de survie des bactéries visées par les vaccins. « La nature a horreur du vide. Quand le vaccin met la pression sur certaines souches de la bactérie, et les éjectent, d’autres prennent la place. Peu après le lancement du rappel contre le méningocoque C chez les ados en Grande-Bretagne, on a vu apparaître une flambée de méningocoques W qui a nécessité elle-même des campagnes de vaccination dans les collèges. »  C’est aussi le cas du vaccin contre le pneumocoque, une bactérie qui touche surtout « les enfants fragiles » (prématurés, maladies chroniques…). Son efficacité est très instable en raison du phénomène de remplacement des souches. Pire, depuis sa généralisation en 2006 (il était auparavant recommandé pour les groupes à risque) de nouvelles souches résistantes au vaccin (Prevenar 7) auraient provoqué une augmentation du nombre des infections dans l’ensemble de la population : « de 3800 à 5400 cas par an ». « On est passé au Prevenar 13 pour combattre les souches résistantes. Certes, les infections graves au pneumocoque ont diminué (surtout chez les moins de 2 ans), mais en 2014 cela semble s’être arrêté. Cela repart aujourd’hui à la hausse, c’est-à-dire quatre ans après la commercialisation du Prevenar 13. C’est à peu près le même timing que pour le Prevenar 7 », explique la généraliste qui déplore l’emprise de la logique commerciale des laboratoires qui conduit sans cesse à faire « reculer les limites » d’un produit.

« Alors que ces maladies provoquent de très rares cas ou décès et que le vaccin peut parfois aggraver les choses, en quoi est-il prioritaire, par rapport à d’autres questions de santé publique, d’exercer une telle contrainte sur des gens en bonne santé, sans leur laisser la possibilité d’utiliser leur discernement ? », s’interroge la généraliste.

Quelle suite ?

« Il s’en est fallu de peu pour que le Rotavirus se retrouve sur la liste!», lance le Dr Lehmann à propos du vaccin recommandé pour la gastro-entérite du nourrisson. Ce sont des effets secondaires graves spontanément notifiés qui ont interrompu le processus.  « Quelle va être la suite ? », s’interroge le Dr Michal-Teitelbaum. « Si on peut contraindre tout une population sur des arguments aussi faibles, aussi fragiles, on peut s’attendre un peu à tout, et pas seulement pour les vaccins. » Se discutait déjà, lors du vote au Sénat la semaine dernière, la nécessité d’augmenter la couverture du vaccin contre le papillomavirus (HPV) chez les adolescentes… Autre sujet de controverse.

*La lettre ouverte des médecins est assortie d’une pétition publiée sur www. Change.org
11 vaccins obligatoires en 2018 : le projet de loi

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