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Insulte sexiste : histoires de femmes et violence des mots

salope

L'insulte sexiste a traversé les âges sans jamais faiblir.

Société

Dans le contexte qu’on connait – du #metoo aux mots de Damso… – les livres de Sylvie Lausberg et Laurence Rosier apparaissent comme autant d’occasions de s’interroger sur la violence verbale et, plus particulièrement, sur l’insulte sexiste dont les femmes sont régulièrement victimes. Analyse sociolinguistique d’un phénomène de société en deux livres qui en disent long.

Intitulés « Toutes des salopes » (Lausberg, Éditions du Silo, 2017) et « De l’insulte… aux femmes » (Rosier, Éditions 180°, 2017), ces livres parus à la veille du 25 novembre (Journée pour l’élimination des violences faites aux femmes), proposent au grand public de revisiter le thème de l’insulte par le biais de figures féminines historiques et contemporaines.

Lausberg - Rosier
Sylvie Lausberg (à gauche) et Laurence Rosier (à droite)

Marguerite et George

« J’en suis venue à l’insulte en parachevant un long travail biographique consacré à Marguerite Steinheil », explique Sylvie Lausberg, psychanalyste, historienne et vice-présidente du Conseil des Femmes Francophones. « Au cours de mes recherches, j’ai constaté que Marguerite Steinheil, connue pour avoir été la maitresse de Félix Faure, est depuis un bon siècle insultée dans les médias ou les ouvrages qui s’y consacrent. Je me suis demandé pourquoi cet acharnement…».

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De fil en aiguille, Sylvie Lausberg s’intéresse à l’insulte infligée aux femmes qui approchent les marches du pouvoir. Dans son livre illustré, on rencontre donc des femmes influentes telles que Madame de Maintenon (qualifiée de « fumier dont le roi se plait à humer la puanteur »), la Marquise de Pompadour (insultée jusqu’en son épitaphe « ci-git celle qui fût quinze ans pucelle, vingt ans catin, puis huit ans maquerelle »), Olympes de Gouges (guillotinée pour avoir écrit, en 1791, une « Déclaration des droits de la femme et des citoyennes »), les suffragettes, ou Séverine (première femme journaliste, insultée et évincée des grandes rédactions parisiennes pour avoir dénoncé, au 19e, les violences conjugales).

Steinheil - Sand
Marguerite Steinheil (à droite) et George Sand (à gauche)

Linguiste et écrivaine, Laurence Rosier inscrit l’insulte dans une double perspective historique et langagière, en évoquant (entre autres) des insultées littéraires, parmi lesquelles George Sand, traitée de « vache bretonne de la littérature » et dont Baudelaire affirmait qu’elle avait « dans les idées morales, la même profondeur de jugement et la même délicatesse de sentiments que les concierges et les filles entretenues ».

Petit théâtre de l’insulte

Dans son Petit théâtre de l’insulte, Laurence Rosier invite encore Colette (« si peu intellectuelle, mauvaise mère, vieille vache »), Duras (« vaniteuse, médiocre, pornographe, vieillarde pontifiante »), Annie Ernaux (dont la production est qualifiée « d’avilissement purement sexuel »), ou Christine Angot (continuellement taxée de nullité). Mais les romancières n’y ont pas seules droit de réplique ; d’autres femmes – écrivant ou non, célèbres ou anonymes, plus ou moins instruites, plus ou moins puissantes et jeunes ou vieilles… – nous disent pourquoi et comment elles sont insultées, ramenées à leur sexe et réduites au silence. Parmi elles, on rencontre Raymonde ; syndicaliste belge lynchée sur les réseaux sociaux pour avoir « pénétré dans un magasin un jour de grève et empoigné quelques vêtements afin de forcer la vendeuse à fermer son commerce ». On y croise aussi Nabilla, la « ravissante idiote ». Puis Pénélope Fillon, Brigitte Macron et Melania Trump, « femmes de » et femmes de l’ombre, « intrigantes et manipulatrices ».

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Solidarité et échanges face à l’ insulte sexiste

Dressant le portrait de femmes d’hier et d’aujourd’hui à travers les insultes qui leur sont adressées et dans leur rapport au langage, Sylvie Lausberg et Laurence Rosier se proposent aussi (et surtout ?) de revisiter l’actualité de leurs contemporaines. Car l’actualité regorge en effet d’événements liés à la manifestation d’une parole sexiste et violente à l’encontre des femmes. La campagne #metoo a montré dernièrement que le harcèlement dans l’espace public est tel que 100% des femmes y sont un jour confrontées.

Comment sortir de là ? À cette question, Sylvie Lausberg apporte une réponse dans laquelle perce une lueur d’optimisme. « Dans les années 2000, dit-elle, l’insulte participe d’une expérience personnelle. Les femmes se sentent isolées face à cette forme de violence. Dix ans plus tard, l’affaire DSK permet une riposte, notamment sur les réseaux sociaux. On assiste à un effet d’entrainement et de solidarité. Les expériences sont partagées et mutualisées sur « Paye ta Shnek », par exemple, qui recense les pires phrases de harcèlement ». Dans le même ordre d’idées, l’ULB lance ce 23 novembre une campagne contre le sexisme à l’université sous le #UNIFUNIES et se propose d’aider les victimes de harcèlement dans l’ensemble des démarches qu’elles souhaiteraient accomplir.

ULB harcèlement
http://diversites.ulb.be/stop-harcelement

Désamorcer la violence

Laurence Rosier estime elle aussi que la solidarité est essentielle pour désamorcer la violence. « Quand l’insulte se profère dans l’espace public, dit-elle, il faut pouvoir sortir de ce que Goffman appelle « l’indifférence polie » et ajuster des mécanismes collectifs qui permettent à l’insulté·e d’échapper à la violence. Pour éviter l’escalade, il suffit parfois de choses anodines ; interpeller l’insulteur pour le saluer, par exemple. La loi du talion (« tu m’insultes, je t’insulte en retour ») est parfois nécessaire mais je pense pour ma part que les réactions les plus douces peuvent être désarmantes ». Ainsi se souvient-on de Christiane Taubira, insultée à l’Assemblée Nationale alors qu’elle défend le mariage pour tous. Taubira qui contre l’insulte en récitant de la poésie : « (…) Nous les gueux, nous les peu, nous les rien, nous les chiens, nous les maigres, nous les Nègres, qu’attendons-nous ? Les gueux, les peu, les rien, les chiens, les maigres, les nègres, pour jouer aux fous, pisser un coup, tout à l’envi, contre la vie, stupide et bête, qui nous est faite, à nous les gueux, à nous les peu, à nous les rien, à nous les chiens, à nous les maigres, à nous les nègres ».

Livres
« Toutes des salopes » (Lausberg, Éditions du Silo, 2017) et « De l’insulte… aux femmes » (Rosier, Éditions 180°, 2017)

 

Mots-clés:
sexisme insultes metoo
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