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Trafic d’antiquités et financement du terrorisme : la Belgique au cœur de tous les soupçons

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Parmi les divers chefs-d’œuvre de l’antiquité vendus en Belgique dans les foires d’art, chez les antiquaires et les galeristes, ou acquis par de riches collectionneurs, certains proviennent de sites archéologiques syriens ou irakiens razziés par des pilleurs à la solde de Daech, d’autres groupes armés et même de composantes des régimes en place.

On peine à le croire et pourtant toutes les suspicions peuvent être nourries à cet égard. C’est que le marché mondial de l’art et de l’antiquité, avec ses 50 milliards d’euros de chiffre d’affaires annuel, dont près de 20 milliards réalisés uniquement en Europe en 2016, est loin d’être imperméable au trafic de biens culturels. Notamment celui des antiquités originaires du Moyen-Orient où la multiplication des conflits a considérablement amplifié le phénomène de pillage des sites archéologiques qui, il est vrai, n’a pas attendu l’instauration du « califat » de l’État islamique pour exister.

Même si les chiffres faramineux de ce commerce illicite avancés jusqu’ici sont le plus souvent invérifiables, il n’en demeure pas moins que quantité de vestiges du passé sont dépouillés de leur fonction d’héritage culturel et transformés en « antiquités du sang ». Si Daech et d’autres organisations criminalo-terroristes tirent certes profit du business illégal d’œuvres d’art, ce sont surtout les intermédiaires des filières transnationales de revente et de recel de pièces archéologiques qui s’enrichissent.

Des filières cloisonnées, le long desquelles remontent les antiquités spoliées, partant des mains d’un trafiquant syrien pour atterrir dans celles d’un collectionneur européen ou américain, après être passées par tout un circuit complexe dans lequel antiquaires, marchands d’art, sociétés offshores, salles des ventes, ports francs et autres galeristes s’entremêlent pour mieux brouiller les pistes et dissimuler l’origine frauduleuse des biens. Ce circuit transite notamment par la Belgique.

« Blanchir une pièce ? Rien de plus facile ! »

Malgré les pillages massifs pratiqués au Moyen-Orient et le business illégal qui en découle, on doit bien constater qu’en Europe comme ailleurs, très peu d’acquéreurs pourtant ciblés par les enquêtes ont été pris la main dans le sac à ce jour. Cela s’explique en partie par la maîtrise dont font preuve les intermédiaires des filières transnationales hyper cloisonnées qui, pour beaucoup, sont des ressortissants turques, kurdes et libanais, rôdés à ce commerce parallèle qu’ils pratiquent parfois depuis des décennies.

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En outre, pour donner une apparence légale à leurs transactions commerciales, opacifier l’origine réelle des pièces et compliquer la traçabilité, certains acheteurs finaux (marchands, collectionneurs, salles de ventes) ont recours à des factures d’achat fréquemment libellées au nom d’une société offshore établie dans un paradis exotique ou à celui d’un vendeur inconnu installé en Amérique du Sud ou en Asie. Et puis il y a les ports francs. Celui de Genève, bien connu, ou de Luxembourg, tout nouvellement lancé, pour ne citer que les européens. Dédiés à la conservation d’œuvres d’art entre autres biens de grande valeur, ce sont les coffres-forts les plus secrets au monde, de surcroît à l’abri de l’impôt. Il s’agit de véritables zones d’opacité à l’intérieur desquelles des antiquités peuvent changer de mains sans se déplacer physiquement, simplement en passant d’un propriétaire à un autre. Des propriétaires dont la véritable identité d’ayant droit est facilement dissimulable derrière une structure non résidente.

Reste enfin les méthodes de blanchiment d’objets provenant de fouilles clandestines sur les sites antiques. Il existe différents moyens simples et efficaces pour faire entrer des antiquités dans le circuit légal. « Blanchir un objet ? Rien de plus facile ! », nous assure un policier en charge de plusieurs enquêtes à l’échelle européenne. « Il faut parvenir à lui donner une origine légitime et rendre crédible son acquisition avant 1970 (Date d’entrée en vigueur de la Convention Unesco visant à interdire l’importation, l’exportation et le transfert de propriétés illicites de biens culturels, NDLR). Pour ça, vous pouvez par exemple dénicher – voire carrément inventer -, un vendeur lambda dont l’arrière grand-père du côté maternel était officier dans l’armée française du Levant ou dans les troupes coloniales britanniques, en poste à Alep ou à Mossoul en 1920, lequel aurait ramené en toute légalité à l’époque une belle pièce archéologique, présente depuis lors dans la famille comme en atteste un document prétendument tapé à la machine en 1955 et transmis aux héritiers. Ca devient dès lors ce qu’on voit souvent chez les marchands ou dans les foires, une pièce de collection privée d’avant 1970. Ensuite, vous allez la faire authentifier auprès d’une salle de ventes réputée, ce qui ne posera pas de problème vu qu’elle est de fait authentique. Si l’expert a des doutes sur sa provenance, il n’en dira rien le plus souvent, en raison de la loi du silence, mais aussi parce qu’il ne peut pas le prouver. Au demeurant, il perdrait sa commission sur le montant de la transaction réalisée par la maison de ventes qui se rémunère elle aussi au passage. À partir de là, votre objet rentre au catalogue de cette dernière et le tour est joué, il est blanc comme neige !».

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Ces pratiques dévoyées ont cours dans un milieu où l’on prétend généralement se couvrir d’honorabilité. Néanmoins, le témoignage exclusif recueilli par Paris Match (voir notre vidéo), d’une personne ayant eu accès au dessous du marché de l’art et de l’antiquité en Belgique, conforte l’impression que le secteur est gangréné. Qui plus est, avec l’effondrement du « califat » syro-irakien de Daech, la contrebande d’antiquités devrait s’accélérer. Simplement parce qu’en raison de la perte de ses territoires et du contrôle sur les autres sources de financement de son activité terroriste (vente de pétrole, productions agricoles, extorsions et taxes, etc.), l’E.I., redevenue une organisation souterraine, devra trouver des palliatifs. Le trafic ne fait que commencer.

Retrouvez tous les détails de notre enquête dans le Paris Match de ce jeudi 30 novembre.

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