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Comment des immigrées permettent aux familles italiennes de rester italiennes

D'ici 2020, 24% de la population italienne aura plus de 65 ans. | © Flickr/Giulia van Pelt

Société

En Italie, les « badanti » s’occupent des personnes âgées quand les enfants ne le peuvent plus. Une place complexe et difficile au sein d’une société italienne toujours très traditionnelle.

 

En Italie, on n’envoie pas la nonna dans un home, c’est comme ça. Ou en tout cas, c’est ce que la tradition veut, dans un pays où les valeurs familiales sont bien souvent placées au-dessus de tout – notamment de la carrière et de la vie privée des plus jeunes générations. Mais alors que 24% de la population italienne aura plus de 65 ans d’ici 2020 et que toujours plus de femmes occupent des emplois salariés en dehors du foyer, certaines certitudes vacillent : les enfants ne peuvent pas tous s’occuper de leurs parents vieillissants. Pourtant, dans la Botte, « il est toujours socialement et culturellement mal vu d’envoyer ses proches dans des maisons de soin », explique une étude sortie en 2017. Ne pas pouvoir ou vouloir s’occuper de ses aïeuls est vu comme une véritable honte au sein de ces familles traditionnelles, encouragées par une certaine idéologie de l’État italien.

« La pénurie de soins et le stress relationnel qu’elle crée affecte la vie personnelle de nombreuses personnes. L’incapacité à passer plus de temps avec l’ancienne génération, à leur apporter du support (…) est devenu un dilemme moral pour beaucoup. (…) Faire admettre les personnes âgées dans des maisons de soins quand elles deviennent dépendantes peut régler le problème dans certains pays, mais cela ne fait pas toujours disparaitre le sentiment de malaise et de culpabilité de la jeune génération », décrypte ainsi les trois chercheuses internationales.

L’explosion du phénomène des « badanti »

Or, « on s’est rendu compte que les immigrées se révèlent d’excellentes soignantes. Elles ont la bonne attitude, parce qu’elles viennent de pays où les anciennes générations ont un rôle dans la société et sont bien plus respectées qu’ici », raconte le docteur Luisa Bartorelli de l’hôpital gériatrique de Sant’Eugenio à la BBC. C’est ainsi qu’entrent en piste les « badanti », des aides à domicile le plus souvent issues de l’immigration.  Elles sont principalement des femmes, venues d’Europe de l’Est à la recherche d’une meilleure situation en Italie. Des « soignantes » qui quittent leur foyer pour s’occuper des parents d’autres femmes ayant elles-mêmes quitté leurs maisons pour travailler. La boucle est bouclée.

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©Flickr/Caribb

Le phénomène connait une croissance fulgurante depuis une quinzaine d’années, en parallèle de l’immigration – souvent illégale. Si en 2006 on estimait à 800 000 le nombre de ces femmes s’occupant de familles italiennes, ces chiffres ont explosé avec la crise des migrants que connait actuellement l’Europe. Les demandes d’assistance à domicile ont quant à elles quadruplé en moins de 20 ans. Désormais, le secteur du soin est la plus grande niche de travail des immigrés en Europe.

24 heures sur 24

Si le rôle de « badante » permet à ces femmes d’améliorer leur situation financière et aux familles de se reposer sur une personne peu chère, le travail reste lourd et pénible. Lorsqu’elles habitent avec la famille, les badanti sont bien souvent sommées d’être disponibles 24 heures sur 24, sans aucun espoir de congés, ni même la possibilité de se former ou d’apprendre l’italien. « C’était mon premier job en trois mois », se rappelle une Moldave de 27 ans, qui a dû abandonner ses études de droit pour chercher du travail en Italie. « Je devais m’occuper d’un couple âgé qui vivait chez leur fille (…) C’était pesant, un boulot à temps plein. J’avais toujours des problèmes avec la langue. Je n’avais aucun contact avec le monde extérieur et pas de contrat de travail. C’était comme une tombe. J’étouffais », confie-t-elle dans l’étude.

D’autant que si les « jeunes » italiens font appel à elles pour s’occuper de leurs parents, cela ne signifie pas pour autant qu’elles soient considérées ou respectées. « Certaines ont l’impression de ne pas être acceptées par les personnes âgées et que leurs enfants n’ont pas confiance en elles », expliquent les chercheuses. Mais « d’autres ont réussi à bâtir de bonnes relations avec les familles italiennes. Certaines disent qu’elles sont exploitées, d’autres aiment le travail qu’elles font. Certaines travaillent illégalement, d’autres parviennent à avoir un permis de travail ». Des relations compliquées que confirment le fils de l’une de ces familles, qui a confié sa mère à l’une de ces soignantes : « Quand j’ai introduit une badante pour briser le cercle vicieux de chantage affectif, c’est devenu une tragédie (…) Avec une mère qui dit que s’occuper d’elle n’est pas le devoir d’une personne étrangère, mais l’obligation morale de son enfant, je ne sais pas comme tout cela va se terminer ».

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La fille de 55 ans d’une famille italienne réagit elle aussi : « Ils n’ont jamais pensé que ce serait injuste de m’utiliser comme servante. Quand j’ai suggéré d’employer une badante, ils m’ont répondu que c’était une honte publique et le symbole de mon manque d’amour. Nous pouvions nous permettre une badante, mais ils disaient que ce qui pouvait être fait par une fille ne devrait pas être payé. La situation est devenue intolérable, émotionnellement et physiquement. Je ne peux plus la supporter. Je ne sais pas comment me sortir de ça ».

©Flickr/Castgen

Espoir ou menace ?

Alors que les badanti sont en moyenne payées 900 à 1 000 euros par mois – lorsque leur travail est déclaré -, les familles craignent aussi qu’elles s’arrogent quelques « avantages en nature« . Il n’est ainsi pas rare que les maisons soient vidées de leurs pièces de valeur par peur des vols, raconte une travailleuse immigrée. Quand ce n’est pas tout simplement les hommes que l’on craint de se voir « dérober ». « Ce sont juste des femmes qui viennent en Italie pour faire de l’argent et trouver des hommes idiots pour les marrier. J’ai un ami qui est tombée dans le même piège. Après quelques mois avec cet homme, un professeur, il s’est retrouvé marrié à sa badante et sa mère a été placée dans un homme parce qu’elle dérangeait le ménage ! Ces femmes sont très intelligentes quand il s’agit de jouer avec les sentiments d’un membre de la famille pour se faire une place confortable », témoigne dans l’étude la sœur d’un homme marié à l’une de ces travailleuses.

Et les histoires allant dans ce sens abondent en Italie, où l’on s’est persuadé que les badanti cherchaient à épouser des hommes plus âgés ou plus jeunes pour ensuite dépenser leur pension et partir avec l’héritage. Mais l’étude replace l’église au milieu du village : jamais les chercheuses ou leurs collègues ne se sont retrouvés face à des cas avérés d’escroquerie familiale. « Ces histoires montren que le public italien surestime probablement l’agenda des badanti ».

 

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