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Pourquoi les femmes étaient-elles les premières victimes de la lobotomie en Belgique ?

Entre 1935 et 1985, 84% des patients lobotomisés en Belgique, France et Suisse étaient des femmes. | © Flickr/Hey Paul Studio

Société

C’est très simple, la lobotomie : on coupe un bout ici, on sectionne un lobe là, on détache, on débranche, et le tour d’Egas Moniz – l’inventeur portugais de la lobotomie – est joué. Sauf que l’esprit, lui, est bien plus complexe que cela. Et les raisons de la pratique de la lobotomie, principalement sur des femmes, encore plus.

Si elle est aujourd’hui largement critiquée, quand elle n’est pas tout simplement qualifiée de barbare, la lobotomie pratiquée comme « traitement de choc » pour des pathologies psychiatriques a pourtant eu un succès certain dans les années 50. Le tout premier à tenter ce coup « tordu » est Egas Moniz, un neurologue et homme politique portugais en 1935, rappelle TV5monde dans un long article sur le sujet. Le 12 novembre, le médecin programme l’opération, jamais expérimentée auparavant, sur une prostituée de 63 ans, mélancolique et légèrement paranoïaque. Le secret entoure cette première : même la patiente n’en saura rien. Quelques mois plus tard, Egas Moniz conclut unilatéralement à un succès : la femme est devenue « docile», comme un « animal de compagnie » dira-t-on à l’époque à propos de cette « chirurgie du cerveau ».

Que la patiente n’ait jamais connu son triste sort et que la majorité des lobotomisées soient des femmes, on ne s’en est, semble-t-il, pas fort ému en 1949 quand le docteur a reçu le prix Nobel de médecine. En revanche, on le découvre aujourd’hui avec stupeur : d’après une étude à sortir – mais dont l’on retrouve déjà les conclusions sur le site du journal internation des sciences Nature – entre 1935 et 1985, plus de 8 patients sur 10 ayant enduré la lobotomie en Belgique, en France et en Suisse, étaient des femmes. « Un chiffre qui montre combien les discriminations et les préjugés liés au genre influencent les pratiques médicales et comment la psychiatrie s’insère dans les rapports de domination« , dévoile TV5monde dans son enquête.

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©Flickr/Neil Conway

Trois neurochirurgiens se sont en effet penchés sur les archives de la bibliothèque de Santé de Paris et les 1129 cas de lobotomie renseignés dans les trois pays afin de découvrir comment la pratique avait pu connaitre un tel succès en Europe et aux États-Unis. À la place, ils ont découvert l’énorme proportion de femmes lobotomisées, sans pouvoir l’expliquer à travers ces documents. « Dans la majorité des cas, lorsque les indications étaient renseignées, il s’agissait de soigner une pathologie psychiatrique : schizophrénie, grande dépression avec tentative de suicide, en général des personnes qui avaient une adaptation sociétale difficile, d’autres des tocs et des troubles obsessionnels compulsifs, etc. », explique l’un des chercheurs à TV5monde, avant de préciser qu’aucune de ces maladies n’est pourtant plus particulièrement plus courante chez les femmes que chez les hommes. Et de pointer, comme début de réponse, « le statut de la femme à l’époque régi par le code civil de 1804 ».

Un corps féminin dangereux

Dompter le corps des femmes pour calmer les esprits, voilà ce qu’on préconise alors à l’époque. Car quand les éclats des hommes sont vus comme du tempérament, ceux des femmes, eux, relèvent immédiatement de la pathologie – avec pour témoin, toutes les femmes accusées d’hystérie, quand elles ne défendaient bien souvent que leurs droits. Qui plus est, il était alors bien plus facile de pratiquer une telle opération sans le consentement de l’intéressée, que sur des hommes. « L‘absence de consentement d’une femme ou d’une jeune fille était moins grave que pour un homme, qui par ailleurs pouvait demander plus facilement une intervention chirurgicale sur son épouse que l’inverse. Et socialement, le corps des femmes est davantage considéré comme disponible à l’expérimentation », décrypte David Niget, maitre de conférence et chercheur, pour la journaliste Lynda Zerouk.

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Et l’autrice de conclure sur la baisse de popularité de l’opération : si la lobotomie a été interdite dans les années 1980, remplacée par les neuroleptiques, ceux-ci ont été immédiatement bien plus prescrits aux filles qu’aux garçons.

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