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Plongée dans l’univers mystérieux des ordres secrets de l’ULB

Les ordres, entre mystère et spectre de la franc-maçonnerie | © Ordres secrets ULB

Société

En marge du folklore et de la guindaille estudiantine existent également les ordres secrets de l’ULB, nimbés de mystère et du parfum sulfureux des rumeurs; qui les veulent tour à tour ersatz des fraternités US ou voie royale vers la franc-maçonnerie. La vérité ? Elle se trouve au croisement des deux, avec au centre, une volonté de préserver les valeurs de l’ULB.

Si le folklore estudiantin semble parfois inévitable à l’ULB, entre activités de baptême organisées sur le campus et bâtiments ornés de portraits de comitards, il est toutefois tout à fait possible d’y effectuer l’entièreté de son cursus sans jamais avoir entendu parler des ordres qui rassemblent baptisés triés sur le volet et étudiants qui compensent l’absence de penne par d’autres qualités. Parfum de soufre et de secret, le tout nimbé d’un écran de fumée, les ordres fascinent et leur intégration constitue pour certains l’apogée de leur parcours universitaire. D’autant qu’il n’est pas si simple d’y entrer, et qu’une fois intégrés, les ordres constituent pour bon nombre de leurs membres une sorte de famille pour la vie. Et si le processus et son air de mystère ne sont pas sans rappeler les loges maçonniques, c’est tout ce qu’il y a de plus normal puisque les ordres en sont un héritage.

Recréer la vie maçonnique

Dans un document édité par les Éditions de l’Université de Bruxelles traitant du sujet, on apprend ainsi que la fondation de l’ULB, à l’origine de laquelle se trouve deux Francs-Maçons, Théodore Verhaegen et Auguste Baron, a été rendue possible grâce à des listes de souscription lancées parmi les Loges. C’est donc tout naturellement que leurs membres ont envoyé leur progéniture dans cette université se revendiquant de la libre pensée, et que ces derniers ont voulu « recréer à leur niveau le cadre de la vie maçonnique discrète de leur Papa ». Dont acte : en 1919 naissait le premier ordre secret d’étudiants au sein de l’ULB, celui des Frères Macchabées.

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Le bon grain et l’ivraie

Toujours en activité aujourd’hui, cet ordre est sans aucun doute le plus mystérieux de tous, et celui dont l’accès est le mieux gardé. Alors que le nombre de membres n’est pas limité dans la plupart des autres ordres, ils se comptent ici au nombre de treize, tous du sexe masculin et majoritairement issus des facultés de médecine, ingénierie, sciences ainsi que de Solvay. Malgré l’attrait que l’ordre présente, ou justement à l’origine de celui-ci, il n’est pas possible d’y être candidat : il s’agit d’être présenté par des aînés et soumis à une enquête au sein du milieu estudiantin. Un milieu qui leur fait d’ailleurs la peau dure et les ostracisent dans de nombreux chants folkloriques, le cercle de droit chantant ainsi « nous les Macchas on n’en veut pas au cercle de droit ». Aux origines de l’ordre, il s’agissait d’écarter de l’ULB les étudiants issus de l’enseignement clérical, mais aussi et surtout de perpétuer les traditions et les valeurs de l’université. Une mission fondatrice qui est au cœur de tous les autres ordres qui se réunissent aujourd’hui sur le campus.

Discrets plutôt que secrets

Parmi ceux-ci, on retrouve l’ordre du Phallus, gardien des valeurs du libre-examen, mais aussi les Coquillards, responsables notamment de la décoration du Manneken Pis à la Saint-V, ainsi que les Dindons et leur pendant farceur et affiché, les Enculeurs de Dindons. En tout, ils seraient une douzaine dont certains mixtes et d’autres uniquement masculins ou féminins, et si leurs traditions sont bien gardées, pour leurs membres, il s’agit plutôt d’ordres discrets que de véritables groupuscules secrets. Comme l’explique Lionel, fier membre des Dindons, « lorsque l’on dit secret, ça évoque souvent les théories du complot, alors qu’en réalité les ordres ne sont pas si difficiles à repérer pour ceux qui savent quoi chercher. La plupart des ordres ont un signe de ralliement, que leurs membres n’hésitent pas à afficher lorsqu’ils sont pris en photo, tandis que certains comme les Enculeurs de Dindons vont jusqu’à arborer leur symbole sur leur toge et à arpenter le campus en brandissant un boubou de cabinet ». Et si d’aucuns prennent leur ordonnance plus ou sérieux que d’autres, Lionel insiste : il n’existe pas de hiérarchie véritable entre les ordres.

Des Enculeurs de Dindon affichent la couleur sur des portraits folkloriques -DR

Rituels élaborés

« Au fond, cela reste bon enfant, et il n’est pas question de dire qu’il y a des ordres plus importants que d’autres, même si certains aiment à le croire et jouent outrancièrement la carte de l’élitisme. C’est notamment le bruit qui court sur les Macchabées, mais seuls ceux qui en font partie le savent ». Car il n’y a pas que dans la population estudiantine que les ordres se font discrets : entre membres d’ordres différents, le secret reste entier et les rumeurs les plus folles courent sur les rituels d’adhésion.

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Dans un article intitulé Ésotérisme et folklore estudiantin et diffusé par les Éditions de l’Université de Bruxelles, le mystère des Macchabées est partiellement dévoilé. « Le groupe était dirigé par une hiérarchie d’officiers dignitaires chargés de fonctions bien précises et affublés de titres souvent humoristiques : ainsi, le Synode dirigeant comportait un Grand Maître, un Antiseptique Injecteur, qui veillait au ravitaillement en boissons corrosives, un Méticuleux Gardien des Rites, etc. Les Tenures se déroulaient selon un cérémonial spécifique. Les Frères étaient vêtus d’une toge noire et d’une cagoule de la même couleur. Des chandelles faisaient office de Luminaires et l’Autel, drapé de noir, était orné d’un crâne humain. Ce crâne représentait la puissance souveraine et était nommé lefke ».

La réponse belge aux fraternités US ?

Un rituel alambiqué qui n’est pas sans rappeler les cérémonies d’intronisation des fraternités US. La ressemblance s’arrête pourtant là selon Benoît, membre quant à lui de l’ordre du Phallus. « On retrouve beaucoup de symbolisme, c’est vrai, mais c’est en lien direct avec l’histoire de l’université. Il ne s’agit toutefois pas d’habiter ensemble dans des maisons dédiées aux ordres, et on n’a d’ailleurs certainement pas les mêmes moyens financiers que les fraternités ». Ce qui n’empêche pas l’aspect « famille » de faire partie de l’univers des ordres secrets. Si Sophie préfère garder l’ordre mixte auquel elle appartient secret, elle souligne toutefois que « on s’appelle frères et sœurs entre nous, et c’est certain que ça crée un beau réseau. Le but est de s’entraider une fois qu’on a quitté l’université, notamment dans la recherche d’un boulot ». Car l’appartenance ne prend pas fin une fois le diplôme en poche, ce qui distingue aussi les ordres des fraternités et des sororités selon Sophie : « les fraternités, ce sont plus des groupes d’amis qui se réunissent, tandis que dans les ordres, il y a une vraie volonté de confrontation d’idées ». N’en déplaise à ceux qui voudraient réduire ces groupes à une simple extension de la guindaille.

Le Solbosch au fil du temps

Un baptême suprême ?

« Tout dépend de l’ordre, évidemment, mais on peut en faire partie sans forcément être baptisé » explique Sophie. Et lors des réunions hebdomadaires, il ne s’agit pas (que) d’arborer sa penne et d’aller se rafraîchir le gosier à la Jefke. « Sans rentrer trop dans les détails, il s’agit avant tout d’établir des liens solides qui dépassent les traditionnelles guindailles, souligne Lionel. Lors des réunions, chacun aborde ce qui lui plaît, et les autres membres peuvent réagir ou non ». Et si là encore, les règles varient selon les ordres, en règle générale, l’intronisation est à mille lieues des beuveries généralement associées au baptême. « L’initié se retrouve face aux membres et doit répondre à une série de questions avant le verdict final ». Cooptation, sécrétion, discussion, le spectre de la franc-maçonnerie n’est donc jamais bien loin sur le campus de l’ULB. Mais si tous les chemins mènent à Rome, tous les ordres ne mènent pas pour autant au Grand Orient.

La voie royale vers la franc-maçonnerie ?

« C’est certain qu’il y a des similitudes entre le fonctionnement des ordres et celui de la franc-maçonnerie, concède Benoît, d’autant que celle-ci fait partie intégrante du folklore ulbiste. Pour autant, réduire les ordres à une antichambre de la franc-maçonnerie est un raccourci. Tous les ordres ne fonctionnent d’ailleurs pas à l’identique et certains sont plus proches du Grand Orient que d’autres, il suffit de regarder le symbole des Macchabées, par exemple, la tête de mort que l’on retrouve dans toutes les loges ». Et si le compas ne pointe pas forcément des ordres vers les Loges, pour bon nombre des étudiants qui se font ordonner, il s’agit d’une expérience inoubliable à l’ULB. « Les ordres m’ont apporté beaucoup de confiance en moi et m’ont appris à parler en public, reconnaît Sophie. Cela m’a énormément aidée pour ma préparation à la vie professionnelle, parce que les réflexions aux réunions m’ont poussée à créer des discours cohérents ». Un discours qui reste cadenassé quand il s’agit d’aborder d’éventuels rituels secrets et le port des toges lors des réunions : si le blason de l’ULB affirme que la science vaincra les ténèbres, certains secrets de l’illustre université se plaisent à rester tapis dans l’ombre.

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