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Guides de haute montagne : ces femmes qui ouvrent la voie

Femmes guides de haute montagne

Elles sont 30 à avoir leur licence de guide de haute montagne. | © Pascal Rostain/Paris Match

Société

Elles sont trente à mener les cordées qui s’élancent à l’assaut des plus hauts sommets. Six femmes guides de haute montagne viennent de décrocher le graal.

Elles n’ont pas des doigts de pianiste. Rugueuses, asséchées, blessées, leurs mains trahissent l’amitié avec la paroi rocheuse. Fleur, 31 ans, a des jambes fines mais, sous son jean, elle cache une morsure de requin. Erreur, c’est une chute de pierres. « Et encore, vous n’avez pas vu les pieds, restés trop longtemps dans des chaussures trop serrées ! » commente Fanny, 29 ans. Et de lâcher un rire franc et sonore. Mais les danseuses aussi ont de drôles de pieds… Ce n’est pas leur seul point commun. L’autre est la finesse de la silhouette ; leurs corps se sont affûtés, pour épouser les lignes de la haute montagne. Elles ont entre 28 et 35 ans, elles s’appellent Lise, Fleur, Julia, Marine, Vérane et Fanny, elles sont les nouvelles guides de haute montagne. On les imagine garçons manqués, mais elles n’ont rien à voir avec le mythe du guide bourru, taiseux, aux joues tannées par le soleil. « En montagne, il ne faut pas s’oublier », raconte Marine, 31 ans et une chevelure de lionne.

Éprises de sensations fortes et dotées d’un goût démesuré pour la montagne, elles ont choisi de s’accrocher à une corde et de gravir les sommets. Leurs terrains de jeu : les pics aiguisés qui se perdent dans les nuages. Neige, glace et roche sont leurs marottes. Elles marchent sur une cascade comme si elles étaient en apesanteur, parfois sur des voies aux noms aussi évocateurs que l’aiguille du Fou… « Devenir guide était un rêve prétentieux. Ce n’est pas une question de genre, mais le niveau me paraissait inaccessible », raconte Julia, 35 ans.

À leur naissance, dans les années 1980, le guide est un homme. Martine Roland brise la barrière psychologique en 1983, en remportant pour la première fois des épreuves devant des regards circonspects. Près de trente-cinq ans après, elles sont, en France, 30 sur 2 000 guides. On dira que le milieu n’est pas fermé aux femmes. Enfin, pas totalement. « Plus de femmes, c’est moins de risques », annonce Christian Jacquier, directeur du Syndicat national des guides de montagne. Les « minettes », comme beaucoup les appellent, mettraient de côté leur ego et renonceraient plus facilement devant le danger. « C’est une histoire de caractère, pas de sexe », rétorque Fanny, quand Julia tempère : « D’une certaine façon, on change les choses. Une femme guide rend plus atteignable la vision de l’alpinisme et de l’alpiniste ». Christian Jacquier poursuit l’idée : « Elles apportent une nouvelle clientèle à une discipline souvent perçue comme trop difficile, et même mortelle ».

©Pascal Rostain

Même si elles ont reçu le goût des sommets en héritage, ces femmes guides de haute montagne en ont toutes bavé

La haute montagne commence à 3 000 mètres. On ne peut s’y rendre sans pilote, la mort guette derrière chaque crête. C’est l’autre monde du silence, qui ne fait parler de lui qu’au moment des tragédies : avalanches, chutes de pierres, ascensions dramatiques, décrochages. Nos guides n’apprécient pas ce rappel : « Oui… enfin, prendre sa voiture tous les jours est aussi risqué », modère Fanny. Depuis deux ans, l’accidentologie a baissé. Elle est encore de deux morts par an : la moyenne, avant, était de quatre. C’est bien ce qui a failli freiner Fleur. Son amie s’appelait Karine Ruby, championne olympique de snowboard, décédée à 31 ans dans une crevasse pendant sa première année d’aspirante guide. C’était en 2009, sur le Mont-Blanc. Fleur n’a jamais oublié. « Ici, on a l’habitude d’enterrer les jeunes. On a perdu plein de copains. Mais si l’on y va quand même, c’est que notre passion est la plus forte », explique Fanny, fille de guide, qui a grandi entourée de montagnes et de montagnards.

Première femme du peloton de gendarmerie de haute montagne (PGHM) à Chamonix, Vérane, ou plutôt l’adjudante Bonneuil, 33 ans, était prédestinée. Ses parents, médecins, lui choisissent pour patron saint Véran, du nom de la commune la plus haute d’Europe. Elle s’imaginait pilote de chasse, elle se retrouve première femme à intégrer le PGHM, « puisque le concours n’était pas interdit aux femmes… c’était qu’il n’y avait pas de barrière : les voyants étaient au vert ».

Elle veut voir les choses comme ça, aussi simplement. Elle essuiera les plâtres, mais ne sera jamais mise de côté. « Bon… il n’y avait pas toujours de douches pour les femmes, mais je me débrouillais ». Entrée dans la lumière lorsqu’elle intègre le peloton, elle vit une histoire qui lui rappelle quelque chose. Ses débuts dans les guides, c’est rebelote. Elle répond aux multiples questions sans plaisir, mais est appliquée. La montagne n’apprend pas à aimer le monde. Même entre filles, lors de la formation des guides, il a fallu s’apprivoiser. En 2015, elle est bloquée une nuit dans un igloo, proche de Courmayeur. Elle découvre qu’avec ses camarades aspirantes, Julia et Marine, on peut aussi partager de franches rigolades, discuter pendant des heures. Cette expérience va sceller leur amitié.

Exceptionnel(les)

Trois mois après avoir reçu son diplôme, Vérane n’exerce pas : « Je suis devenue guide pour mieux connaître les ficelles de la montagne, je pourrai pratiquer à la retraite. Je n’ai pas le temps, en ce moment, je passe mon monitorat de ski ».

femmes guides de haute montagne
©Pascal Rostain – De g. à dr., Julia Virat, Marine Clarys, Vérane Bonneuil, Fleur Fouque, Lise Billon et Fanny Schmutz, à Tignes pour le rassemblement des guides de montagne, le 8 décembre.

À chacune son objectif. À chacune son ascèse. Là-haut, « je recherche une sérénité », raconte Lise. « Le contact avec la nature, écouter les bruits, observer, il y a quelque chose d’animal dans l’alpinisme », explique Marine. Julia, elle, y voit une introspection : « L’alpinisme est un prétexte. On partage un bout de notre vie avec les compagnons de cordée ». Lors de ses deux derniers voyages, Julia a escaladé seule une partie du parc national de Yosemite. « Lorsqu’on a une paroi de la taille d’un kilomètre face à soi, il faut se pousser à bout, accepter un effort long, aller au-delà de ses limites ». La nuit, accrochée à la paroi dans une structure métallique, elle ne s’assoupit jamais plus de six heures, suspendue au vide. Boit une gorgée toutes les deux heures. « Après une chute, je fais comme tout le monde, j’appelle ma mère. On se rassure toutes les deux. La voix est familière, cela fait du bien ». Elle raconte ses doutes et son spleen sur son blog, comme si l’on pouvait s’aguerrir aux risques sans l’être aux émotions. On croirait relire le journal de Florence Arthaud. Lorsque, au large, elle raconte, pendant la Route du Rhum, en 1990, les vagues grandes comme des immeubles. La nature qui se déchaîne, l’angoisse. Toutes, un jour se sont dit : « Qu’est-ce que je fais là ? » Mais dès qu’elles sont redescendues, l’envie de repartir les démange.

Je me souviens quand mon compagnon de l’époque s’est brisé une vertèbre à cause d’une chute de pierres. Moi, elles m’avaient frôlée. Le téléphone satellite ne fonctionnait pas. Nous étions seuls.

Ce qu’elles vivent, aucun « Guide du Routard » ne l’a prévu. Leur religion a sa Mecque, la chaîne népalaise, bien sûr. Fanny s’est rendue aux sources du Gange, en Inde, mais Marine a choisi la roche rouge du désert du Wadi Rum, en Jordanie. Et Lise a planté son piolet dans le Cerro Torre, en Patagonie. « Évidemment, il y a des moments où l’on se fait peur. Des moments où l’on voit la mort de près. Je me souviens quand mon compagnon de l’époque s’est brisé une vertèbre à cause d’une chute de pierres. Moi, elles m’avaient frôlée. Le téléphone satellite ne fonctionnait pas. Nous étions seuls. Finalement, nous avons eu la chance de voir passer un groupe de grimpeurs, avec une radio. Ce furent nos sauveurs. On a pu prévenir le village le plus proche, une quarantaine de personnes sont venues nous aider. On a fait demi-tour ensemble, en rappel. J’ai eu peur, mais c’est en réalisant toute cette solidarité, en entendant le bruit des crampons sur la neige, que j’ai pleuré ». En 2016, elle reçoit le Piolet d’or, l’Oscar de l’alpinisme.

Aujourd’hui, elles sont premières de cordée. Et pourtant, leurs vies sont modestes. Certaines ne sont même pas imposables. « D’aucuns pensent qu’on ne devrait pas être payées, parce qu’on travaille dans des conditions exceptionnelles ! Ils ne se rendent pas compte de ce qu’il faut d’efforts pour rendre ce splendide panorama accessible et sûr ». Ces femmes éprises de liberté sont des conquérantes. Comme un mantra, elles répètent que le sommet ne compte pas. Ce qui est important, pour elles, c’est le chemin, la manière d’y arriver. Et si, la particularité féminine, c’était ça : une certaine humilité face à l’ivresse de l’exceptionnel ?

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