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Cerveaux sacrifiés : le mal que le football américain tente de cacher

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Sport

Seul, un médecin américain est parvenu à prouver que le football américain pouvait rendre ses joueurs fous. Dix ans après la découverte, la ligue nationale refuse toujours de l’admettre.

 

C’est l’histoire d’un cerveau. Celui de Mike Webster, mort à 50 ans. Avant de se retrouver sur la table du légiste, le cerveau était devenu fou : il avait oublié comment manger, avait uriné dans un four, utilisé un taser pour « soulager » des maux de dos – en réalité, s’assommer afin de grapiller un peu de sommeil – et avait colmaté ses dents cariées avec de la super glue. Il avait également perdu toute sa fortune et nombre de procès. Car plus qu’un amas de tissus morts prêts à être découpés, Mike Webster avait été une super-star du football américain. « Iron Mike », un joueur entré au Hall of Fame après avoir participé à quatre Super Bowl, raconte GQ dans un long article.

Penché au-dessu du cerveau, Bennet Omalu est un médecin légiste nigérian, travaillant à Pittsburgh, dans l’États de Pennsylvanie. Il ne le sait pas encore, mais ce cas est celui de toute une vie. Pourtant, sa première dissection ne révèle rien de particulier chez Mike Webster. Le profil du joueur continue de lui trotter dans la tête, et le mystère de sa folie ne le quitte pas. Des années plus tôt, au plus mal, Mike Webster avait contacté un énième avocat. Lors de l’entrevue, il perd le fil de ses idées, totalement désorienté et sujet à de graves troubles de mémoire. Il ne sait alors même plus s’il est marié ou pas. Maitre Bob Fitzsimmons décide alors d’accompagner le joueur perdu dans une demande de compensation pour invalidité psychologique à la NFL, la Ligue US de football américain.

©EPA/LARRY W. SMITH – Deux joueurs des Steelers de Pittsburgh

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Quatre médecins plus tard, les résultats sont formels : le cerveau de Mike Webster a été durablement touché par les multiples contacts brutaux qu’implique un sport comme le football américain. Toute tête devant, la mêlée est une véritable machine à laver pour les cervelles. Si les casques encaissent les chocs pour la boite crânienne, son contenu, lui, joue au ping-pong à l’intérieur, se fracassant en écho plusieurs fois contre les parois avant de revenir dans sa position normale. Et pour Mike Webster, ces « bousculades » ne semblent pas avoir été sans conséquences. Mais malgré les conclusions des médecins, il ne reçoit que 3 000 dollars par mois, la rente la plus basse de la NFL pour invalidité.

Traumatisme chronique

Et en effet, lorsqu’on ouvre pour la première fois le crâne de feu Mike Webster, son cerveau semble intact. Ne se pourrait-il pas, pourtant, que le joueur de football souffre du même syndrôme que les boxeurs, celui du « coup-ivre », s’interroge le médecin legiste ? Bennet Omalu persiste, réclamant coupes après coupes, quitte à finir par les payer de sa poche. Il ramène le cerveau chez lui pour l’étudier tranquillement, loin des regards sceptiques de ses collègues.

Et un jour, à l’occasion d’une nouvelle analyse, il fait la découverte d’éclaboussures brunes et rouges dans les tissus de ce cerveau mystérieux. Il s’agit d’une accumulation de protéines Tau, connues pour tuer les cellules des régions responsables de l’humeur, des émotions et du fonctionnement exécutif. Mike Webster était bien atteint d’une démence que le médecin Bennet Omalu décide de baptiser « CTE », pour « encéphalopathie traumatique chronique ».

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Il pense alors que la NFL sera très intéressée par sa découverte, prête à mettre immédiatement en place un plan d’action pour lutter activement contre ce trouble qui frappe ses joueurs. Il se trompait. Plutôt que de le congratuler pour sa trouvaille, la NFL envoie trois médecins pour contester ses résultats, publiés dans la revue Neurosurgery de juillet 2005, rapporte GQ.

Entretemps, Bennet Omalu reçoit un second cerveau. Un autre membre de l’équipe de Pittsburgh, mort à 45 ans après avoir ingéré de l’anti-gel. Son histoire est similaire à celle de Mike Webster : pertes de mémoire, dépression, attitude incohérente, bankrupt. Et le cerveau du joueur montre les mêmes traces de CTE. Après s’être associé avec un autre chercheur, l’un des seuls, semble-t-il, à croire le médecin – et à le soutenir dans sa quête -, les cerveaux défilent. CTE. CTE. CTE, toujours.

(Ir)responsable

Si la NFL décide bien de mettre en place des examens pour définir si un joueur est bien apte à remonter sur le terrain après un choc violent – procédé qui n’existait jusque là pas -, la ligue refuse toute responsabilité. Encore moins de reconnaitre les travaux de Bennet Omalu. Selon la NFL, les analyses, ne concernant que des cerveaux de joueurs morts, ne prouveraient rien. Dès lors, pas le moindre changement concernant les casques des joueurs, devenus de véritables « armes », et surtout pas concernant les règles du jeu, qui pourraient éviter les chocs crâniens en imposant aux mêlées d’être exécutées la tête relevée. Et ce, malgré des recherches toujours plus nombreuses de chercheurs indépendants. La liste des joueurs diagnostiqués d’un CTE post-mortem, elle, s’allonge.

En novembre 2017, le premier cas de CTE sur patient vivant est confirmé : une avancée majeure pour la reconnaissance de ce trouble directement lié au football américain. On le soupçonnait sur le joueur en question : sa mort l’a confirmé. Un an plus tôt, la NFL avait enfin fait un pas en avant : la ligue s’était engagée à offrir 100 millions de dollars à la recherche pour enquêter sur l’impact de ces commotions répétées. Mais les critiques ont aussitôt pointé du doigt le fait que ces fonds sont consacrés à des études sur les jockeys, plutôt que sur les joueurs de football américain.

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Six ans après la première demande de Mike Webster pour compensation, la NFL avait consenti à accorder une prime de 1,5 million de dollars à sa famille pour « invalidité permandente due à des dommages au cerveau en tant que joueur de football professionnel« . Le joueur, lui, était déjà mort.

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