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Route du rhum : Francis Joyon et François Gabart, le choc des générations

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« Je n’ai pas de mérite, dit Francis Joyon, mon bateau avait gagné en 2014 avec Peyron, et en 2010 avec Cammas. Je suis content pour lui ! Il réussit la passe de trois… » © Alexis Courcoux/AP/SIPA | © AFP / LOIC VENANCE.

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La poignée de main est éloquente. Il n’y a ni vainqueur ni vaincu, mais deux marins d’exception qui s’estiment à leur juste valeur. Au bout de 3 542 milles de course, sept minutes ont séparé Francis Joyon, 62 ans, de François Gabart, 35 ans. Un suspense de régate pour une course au grand large. 

« Les moines tibétains ne dorment jamais, ils s’assoupissent en tenant des objets bruyants qui, lorsqu’ils tombent, les réveillent. Ces brefs instants sont plus récupérateurs que toute autre forme de sommeil. Tant mieux ! Depuis le départ, je n’ai connu que ça ! » En quelques mots choisis, Francis Joyon résume son état physique et mental. À 62 ans, l’homme parle comme un sage un brin espiègle. Mais en réalité il reste un franc-tireur qui ne transige pas sur ses valeurs. Solitaire singulier, épris de mer et de liberté, il cultive ce qu’il appelle « l’esprit pur et dur de la navigation ».

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Alors que la plupart des skippeurs professionnels ont aujourd’hui une armada autour d’eux pour s’occuper « du bonhomme » et du bateau, Joyon n’a pas d’équipe technique. « Avant, on préparait le bateau seul avec Christian, mon frère. Il m’aidait bénévolement. Pour cette édition, nous étions quatre et demi : trois personnes à plein temps. Une à mi-temps, plus moi. » Parmi eux, Corentin, son fils.

L’équipage Joyon est une tribu resserrée autour du pater familias, seul capitaine à définir le cap. « Je préfère ne pas dépasser les six coéquipiers, même en équipage. Cela rend la coordination plus facile, avec un seul chef, même si la hiérarchie n’existe pas vraiment. C’est nécessaire pour faire du bon travail. » En mer, Francis Joyon refuse les gadgets sophistiqués. Il emporte le strict nécessaire. À terre, son style est aussi dépouillé et efficace. Pas de société à son nom pour accompagner ses projets : « Je ne veux pas être chef d’entreprise, penser aux emplois, aux salaires, aux clients… Je suis marin, je veux rester concentré sur ma navigation. »

Même les honneurs ne parviennent pas à le détourner de la mer. En 2013, après un record de traversée de l’Atlantique Nord, tout le monde l’attend pour fêter l’événement à Brest … en vain. L’obstiné est rentré chez lui, à Locmariaquer, dans le Morbihan. Il a plus urgent à faire. Un voisin l’aperçoit, le lendemain, sur son toit, en train de changer des ardoises. Francis Joyon fuit la foule. Un dimanche de janvier 2008, après un record de tour du monde, il refuse un appel de l’Élysée : il déjeune en famille et n’a rien à dire au président.

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C’est le moment précis où Joyon, avec « Idec Sport » prend l’avantage, à quelques encablures de la ligne d’arrivée. Sous le contrôle d’un bateau de l’organisation presque invisible, au premier plan. © AFP / Loic Venance.

Depuis son enfance, Joyon s’est affranchi de toute contrainte. Né sur les rives de la Drouette, loin des côtes, en Eure-et-Loir, c’est la passion pour la bicyclette qui le pousse vers l’océan. Son père est artisan. Sa mère, enseignante. Comme il décroche son bac à 16 ans et demi, ils le laissent faire ce qu’il veut. Alors, il part à vélo sur les routes de France, et fait une halte à l’école de voile Les Glénans. Entré novice, il y finira moniteur. La mer l’a pris … mais sur le tard. Il commence par construire un petit voilier en bois de 8 mètres et part deux ans au large de l’Afrique et de l’Amérique du Sud, puis, à 31 ans, en 1987, il découvre la course au large, fasciné par des marins comme Bernard Moitessier. Ce skippeur qui, en 1968, après un tour du monde, a renoncé à couper la ligne d’arrivée et a rebroussé chemin pour repartir aussitôt… dans l’autre sens.

Ce n’est pas que je déteste les journalistes, se défend Joyon, je redoute ceux qui posent des questions idiotes.

Sa devise pourrait être la même que celle de Winston Churchill : « No Sport ». « J’ai l’impression de perdre mon temps. Je fais quand même un peu de vélo. » Et un peu de kitesurf, de planche ou de paddle, des joujoux à foil bien sûr, qui lui permettent de rester en contact avec son élément. Une préparation digne d’un sportif de haut niveau comme celle de Gabart, savamment pensée [au moins deux heures chaque jour, jogging, cyclisme, surf, paddle, kayak, natation, ski en hiver], ne ferait que le retenir à terre. Taiseux, dur au mal, Francis Joyon laisse croire qu’il incarne le marin bourru qu’il vaut mieux croiser quand il est bien luné. « Ce n’est pas que je déteste les journalistes, se défend-il. Je redoute ceux qui posent des questions idiotes. »

Le vainqueur et sa garde rapprochée, de g. à dr. : Antoine Blouet, Pauline Bellalin, Fabrice Thomazeau, Francis et son fils Corentin.
Le vainqueur et sa garde rapprochée, de g. à dr. : Antoine Blouet, Pauline Bellalin, Fabrice Thomazeau, Francis et son fils Corentin. © Paris Match / Philippe Petit.

François Gabart est plus disert. « J’aime partager mes expériences », reconnaît-il volontiers. Cheveux blonds coiffés par les embruns, barbe rousse de quelques jours, il a des allures de mannequin. Gentil, charmant, brillant, bien éduqué … difficile de lui trouver un défaut. Loquace et toujours d’humeur égale, il incarne aussi bien le gendre idéal que la nouvelle vague de navigateur. Excellent marin et chef d’entreprise affûté en même temps que très bon communicant, il a de quoi agacer : à chaque fois, ou presque, qu’il s’aligne dans une course ou qu’il lance un défi, il remporte la palme. À 35 ans, l’âge où d’autres commencent à éclore, François Gabart a déjà tout gagné. La France, qui le découvre en 2013, pour sa première participation au Vendée Globe, tombe sous le charme. Il a 29 ans, arrive premier et pulvérise par la même occasion le record du tour du monde en solitaire. Paris Match le baptise « Petit prince des océans ». Le bizut a l’étoffe du héros. Son secret : un mélange d’instinct, d’audace et de confiance allié à une préparation minutieuse.

Huit heures après l’arrivée, François Gabart s’exerce déjà sur son paddle à foil : excellent pour les chevilles.
Huit heures après l’arrivée, François Gabart s’exerce déjà sur son paddle à foil : excellent pour les chevilles. © Paris Match / Philippe Petit.

Son sens marin a été développé dès l’enfance. Né en Charente, il est d’abord « un gamin des champs, des prairies et des bois » mais découvre la passion du grand large quand ses parents, Dominique, dentiste, et Catherine, magistrate, réalisent leur rêve : une croisière en famille au long cours. « Mes parents, qui n’étaient pas marins, décident, à 37 ans, de vivre sur un bateau malgré l’entourage qui juge l’aventure déraisonnable, explique François. Avec le recul, tu te dis qu’on peut tout tenter après tout. » Ils sont trois enfants, François, 6 ans, Alice, sa sœur aînée, 9 ans, et Cécile, la cadette, 3 ans. Les Gabart franchissent l’Atlantique et découvrent les Antilles sur un monocoque baptisé d’un nom prémonitoire, « Pesk Avel », poisson volant en breton. Á bord, tout est prétexte à l’apprentissage et à la responsabilisation. Plutôt que faire des maths, on fait le point. François apprend aussi les cartes, les projections, la géographie. Il grimpe au mât en guise d’exercice.

J’aime l’idée d’utiliser en mer une partie de mon cerveau que je ne sollicite pas à terre.

« Mes parents me laissaient monter. Je ne crois pas qu’aujourd’hui je laisserais mon fils Hugo, 6 ans, en faire autant. Ils m’ont donné le goût de la liberté et le sens de l’audace. J’aimerais, à mon tour, transmettre cela à mes enfants. » Le voyage se termine, mais le petit François veut continuer la voile. Très vite, sa passion lui fait découvrir la saveur de la victoire : adolescent, il décroche le titre de champion de France d’Optimist. Bachelier à 17 ans avec mention très bien, il intègre une école d’ingénieurs. Le beau gosse à la tête bien faite veut construire un projet économique et sportif. Il décide de faire de la course au large son métier et fonde son entreprise, FG MerConcept (32 salariés aujourd’hui), qui lui permet de participer à la conception et à la construction de ses bateaux. « J’adore créer des projets, monter des équipes. J’aime l’énergie humaine que cela génère. Elle me porte quand je suis seul en mer. »

Doté d’un cerveau multitâche, le marin-ingénieur est aussi capable de mobiliser ses neurones pour affronter la furie des océans. « J’aime l’idée d’utiliser en mer une partie de mon cerveau que je ne sollicite pas à terre. J’aime me mettre dans un état mental qui va puiser des ressources au plus profond de moi. » L’alimentation est également au cœur de ses exploits. Depuis 2017, il s’appuie sur une équipe composée d’une nutritionniste et d’un cuisinier qui lui concoctent des plats dont ils améliorent les qualités nutritionnelles course après course. « Je ne suis pas végétarien. J’aime la viande et le poisson, mais j’en mange moins et je privilégie la qualité, précise-t-il. Et pour mes performances, je me suis aperçu qu’il valait mieux éliminer les produits laitiers. » Son alimentation est riche en protéines végétales, notamment de soja. En mer, il en boit et il en mange, sous toutes les formes, simples ou transformées, comme la cocotte de pâtes bolognaise au haché de soja du chef Laurent Sibert. « Je suis un vrai gourmand et il n’y a pas de raison que je mange moins bien en mer qu’à terre ! J’ai besoin de me faire plaisir, même si les conditions pour s’alimenter sont souvent très compliquées. Je sais pourquoi je suis l’un des rares marins qui ne perd pas de poids quand il part en course. »

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Physique, mental, préparation… Ils sont le contraire l’un de l’autre. Gabart est un virtuose. Joyon, un menhir, avec son corps de titan et ses mains de bâtisseur. Avec eux, La Fontaine aurait trouvé sujet de fable. Deux héros dans une même catégorie : marins français, maîtres des océans.

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